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Didier Reynders : « Les élections en Belgique ? Le danger est de voir les extrêmes se renforcer »

À l’Europe, Didier Reynders a notamment sous sa responsabilité la garantie de la défense de l’État de droit, la direction des travaux concernant la protection des consommateurs, l’amélioration de la coopération judiciaire et le renforcement du rôle de la politique judiciaire contre le terrorisme et l’extrémisme. | © Valeria Mongelli / Hans Lucas.

Politique

Commissaire européen responsable de la justice, l’ex-ministre des Affaires étrangères évoque les dossiers chauds qui agitent l’Europe.


Par Martin Buxant

Martin Buxant. Cela fait plus de trois ans que vous occupez votre poste. Qu’avez-vous appris de l’Europe, de ses forces et de ses faiblesses ?
Didier Reynders. La première force de l’Europe — et ce n’est pas neuf — est de pouvoir rebondir en période de crise et donc de réagir très fortement à chaque fois. Avec la crise du Covid, il a fallu investir dans la recherche et la production des vaccins, puis bien coordonner l’opération. Nous n’avions pas de politique de santé très développée parce que ce n’est pas une compétence européenne. Et pourtant, les États membres ont demandé à la Commission de mener le travail. Pour ma part, pour ne citer qu’un exemple, j’ai eu l’occasion de mettre en place le certificat numérique Covid, que tout le monde a désormais sur son smartphone. On en a produit en quelques semaines plus de deux milliards : voilà qui montre notre capacité de réaction. Comme nous réagissons maintenant à la crise en Ukraine. Concernant la politique énergétique, on a à nouveau demandé à l’Europe d’agir, alors que ce n’est pas sa première compétence par rapport aux États membres. Cette force n’a de sens que si l’on arrive à travailler ensemble. Garder l’unité n’a pas été simple tous les jours, mais nous avons bien illustré cette notion d’une Union fondée sur des valeurs. Il faut toujours être attentif au respect de celles-ci. Quant à la justice, elle doit être indépendante pour garantir l’État de droit et protéger les droits individuels. Nous travaillons déjà sur le quatrième rapport sur l’État de droit, qui sera publié en juillet prochain.

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Vous évoquez la guerre en Ukraine. Qu’en est-il des avoirs des oligarques russes gelés par l’Europe ?
Ils atteignent vingt milliards et la Belgique est en première ligne, avec le gel de quatre milliards. On tente maintenant d’aller vers la saisie. Ce sera le cas si l’on constate qu’ils ont des liens avec des activités criminelles. L’argent pourra alors être donné directement aux Ukrainiens. Nous travaillons aussi sur les avoirs de la banque centrale de Russie.

Quels sont les dossiers les plus compliqués à gérer ?
C’est plus un leitmotiv : nous devons gérer notre unité alors que la situation est souvent très complexe. Par exemple, tout le monde veut lutter pour préserver l’environnement. J’ai donc émis l’idée d’organiser un devoir de vigilance des entreprises sur toutes leurs chaînes d’approvisionnement et leur clientèle. Mais il s’agit également d’éviter les violations des droits humains. Je pense au travail forcé, au travail des enfants. L’idée a été présentée début 2020 et nous sommes toujours en discussion.

Vous souffrez des palabres, c’est cela que vous voulez dire ?
Les procédures sont très longues. Il nous restera une petite année avant la fin de notre mandat pour conclure. Il aura donc fallu quatre ans pour arriver à faire passer un texte législatif important.

L’Europe, c’est la patience…
C’est la nécessite d’établir énormément de contacts, avec les parlementaires, les États membres… C’est à la fois une faiblesse, parce que c’est très complexe et très long, mais c’est en même temps une force, parce que cela permet d’inclure tous les États membres, avec un consensus sur l’ensemble du territoire. À défaut, nous aurions vingt-sept législations différentes. On imagine le drame pour les entreprises.

La Belgique excelle dans l’art de rassembler de larges coalitions.
Il faut toujours se demander jusqu’où on peut aller pour garder tout le monde à bord. C’est un travail assez fastidieux, mais enthousiasmant car il faut convaincre des acteurs du Portugal à la Finlande, de la Belgique à la Hongrie. On voyage beaucoup à travers l’Europe. En bout de course, il faut à la fois convaincre une majorité du Parlement et une majorité du Conseil, voire tous les membres.

 

Didier Reynders : « Évitons surtout de faire croire aux citoyens que cela ne sert à rien d’aller voter ! »©DR

Vous avez dans vos attributions le fait de renforcer le rôle de la politique judiciaire dans la lutte contre le terrorisme. Que dire aujourd’hui de cette menace alors que le procès des attentats de Bruxelles s’est ouvert par des récits terribles ? Un avis sur les problèmes qui ont retardé le procès et continuent à perturber celui-ci ?
Sur la menace terroriste, le sentiment général est de plus en plus fort, comme face à la guerre : notre politique de sécurité doit être beaucoup plus intégrée au niveau européen. Je le constate depuis le début du mandat de cette Commission : il nous faut renforcer notre politique de défense, tout comme nos moyens. Tous les Européens sont conscients qu’on ne peut que progresser dans cette direction. Nous avons des contacts avec le secrétaire général de l’Otan. Dans la lutte contre le terrorisme, l’armée joue un rôle important, on l’a vu dans nos rues pendant les périodes dramatiques des attentats. Mais nous devons également renforcer les moyens de prévention et de protection à travers la police, et cela nécessite un investissement important au niveau européen. Les États doivent absolument travailler ensemble. Le processus est lent, mais comme toujours, les crises provoquent des changements importants. On l’a vu avec les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis : les échanges d’informations se sont ensuite intensifiés. Entre États membres se crée maintenant une structure d’échange de renseignements. Notre préoccupation majeure est un investissement suffisant dans l’utilisation du numérique au niveau des procédures judiciaires, principalement en termes d’enquêtes et de poursuites.

En tant que commissaire à la justice, comment analysez-vous les « ratés » du procès des attentats de Bruxelles ?
J’ai été voir en France ce qui se passait lors du procès des attentats de Paris. Il m’a paru intéressant qu’on reproduise en Belgique la création d’un lieu spécifique. À Paris, une « boîte dans la boîte » a été créée dans l’ancien palais de justice. Ici, on dispose de l’ancien bâtiment de l’Otan. Avant tout, c’est une bonne formule pour essayer de sécuriser les lieux. Ce qui est regrettable à Bruxelles, c’est la manière dont nous procédons, les conflits incessants, sur les box des prévenus d’abord, puis concernant les fouilles. C’est regrettable et surtout dramatique pour les victimes et l’ensemble des parties civiles. Il y avait moyen de tirer de meilleures leçons de ce que nous avons vu à Paris.

« En 2024, il faudra tenir compte du résultat des élections »

Le Parlement européen est touché par un énorme scandale. Votre avis ?
J’ai un sentiment mêlé parce que c’est une situation catastrophique pour les institutions européennes, pas seulement pour le Parlement, mais pour toute l’Europe. Ce genre de situation abîme l’image de l’Union à un moment où nous avons vraiment besoin de solidité, vu ce qui se passe en Ukraine. En même temps, si une telle dérive éclate au grand jour, c’est parce que nous avons une justice indépendante à même de mener ces enquêtes. Cela me conforte dans l’idée de continuer le travail que nous menons pour une justice de qualité et efficiente. Cela veut donc dire des systèmes de désignation des magistrats et de promotion qui les rendent les plus indépendants possible, mais aussi de meilleures conditions de travail : le développement numérique, sur lequel je me permets d’insister, mais aussi les moyens financiers mis à disposition, les ressources humaines, pour mener à bien les enquêtes, etc. En résumé, oui, ce scandale est lourd en termes d’image, mais il montre que nous devons continuer à nous battre pour une justice indépendante en Europe. C’est la seule façon de lutter contre la corruption. C’est pour cela que je mène tellement le débat en Pologne et en Hongrie, par exemple.

Connaissiez-vous Éva Kaïlí ?
Je n’ai pas eu à la rencontrer, et elle n’a jamais demandé d’ailleurs à me voir, mais c’est vraiment parce qu’elle siégeait dans d’autres commissions que celle dont je m’occupe. C’est le hasard des compétences. Au sein du Parlement européen, il y a maintenant une réflexion — pour le dire de façon plus large — sur la manière de renforcer les règles qui s’imposent tant aux États qu’à la Commission. Je pense notamment à la lutte contre les conflits d’intérêts ou des contacts qui ne seraient pas transparents, notamment tout ce qui concerne le registre des lobbies. Il faut bien se rendre compte qu’ici, au-delà des règles de transparence, on a affaire à une activité criminelle.

Après trois années à l’Europe, quel est votre regard sur la politique belge et comment imaginez-vous les fameuses élections de 2024 ?
Avec le recul et en voyant ce qui se passe aussi dans d’autres régions, il faut à tout prix éviter les poussées extrémistes et la surenchère populiste. Nous devons faire très attention à garder une référence aux valeurs démocratiques, aux droits fondamentaux. Le risque, c’est évidemment d’avoir une poussée très forte soit de l’extrême gauche, soit de l’extrême droite. Les sondages en Belgique le démontrent, mais on le voit aussi dans un certain nombre d’autres pays. L’autre élément décisif, c’est la nécessité de tenir compte des résultats des élections. Si des formations politiques dominent dans une région, il faut accepter de discuter avec elles. Je prends le cas que j’ai eu à gérer avec Johan Vande Lanotte pendant des mois : la N-VA arrivait largement en tête en Flandre et le Parti socialiste était le premier parti du côté francophone. Il fallait donc se parler. Or, on ne l’a pas fait. Cela donne donc des situations un peu particulières. On l’a vu avec plusieurs gouvernements successifs dont j’ai fait partie, très déséquilibrés entre francophones et néerlandophones. Pour ma part, j’ai travaillé pendant vingt ans avec tout le monde, des écologistes aux libéraux, des socialistes aux chrétiens, et même avec des nationalistes, pour autant qu’il s’agisse de partis démocratiques. Ces partis ont un socle commun de valeurs et, en fonction du résultat des élections, il faut pouvoir se mettre autour de la table et discuter. Le message des élections ne peut être troublé. Si une formation gagne et n’arrive pas à traduire ce succès dans la participation au gouvernement, les citoyens se demandent à quoi sert d’aller voter. Le danger est alors de voir les extrêmes se renforcer.

Votre avenir, vous le voyez où ?
Je me suis toujours dit que je me poserais la question après l’été 2023.

 

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