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Face au repli identitaire, l’Europe doit oser un protectionnisme nouveau

Manifestation contre les accords de libre-échange (le TTIP et le CETA) le 20 Septembre 2016, à Bruxelles. | © Belga

Politique

Dans sa course au libre-échange, l’Europe s’entête sur une mondialisation sans limite. Mais la géopolitique actuelle et la montée du nationalisme remet en cause le néo-libéralisme européen qui rêve d’abolir toutes les frontières. Si Trump choisit de fermer les siennes, l’Europe est dans l’impasse. Le protectionnisme pourrait-il la sauver ?

Deux semaines à peine après son investiture, Donald Trump est déjà lynché de tous les côtés. Rupture brutale avec l’administration Obama, mesures pro-croissance et anti-immigration, protectionnisme plein pot. « L’America First » du président U.S se replie sur elle-même à vitesse grand V. Un scénario qui oppose les États-Unis contre le monde entier. Si certaines élites politiques européennes jubilent devant le repli nationaliste, d’autres comme l’eurodéputé Philippe Lamberts envisagent les alternatives à une mondialisation qui s’essouffle.

Émergence du nationalisme : le temps du repli sur soi

Le discours est de plus en plus courant : l’Europe est l’une des rares dernières à croire au discours économique libéral et à l’appliquer. Cette éternelle croyance que le marché, régulé par une transcendance nommée « main invisible », viendrait servir l’intérêt général. De cette dynamique de marché, l’Europe s’est enfermée dans un programme prêchant pour le libre-échange et l’abolition des frontières. Une mondialisation tous azimuts où règne la souveraineté du marché, au détriment de la souveraineté démocratique.

Plus grand est le pouvoir du marché, mieux la société fonctionne. Si la logique libérale découle de ce postulat, les faits disent tout autre chose. Aujourd’hui, cette mondialisation supposée agir pour le bien de tous produit l’effet inverse. Une concentration des richesses et du pouvoir qui s’accentue, marquée par des inégalités toujours plus profondes.

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La conséquence de tels choix politiques ? L’insurrection des sociétés. « Les gens en ont marre d’être tondus sur pied et pris pour des imbéciles », rappelle Philippe Lamberts, co-président du groupe des Verts au Parlement européen. « C’est cette obsession de la mondialisation qui produit Trump, le Brexit et le soulèvement contre les traités de libre-échange comme le TTIP ou le CETA ». Car au sein du paysage politique actuel, une seule semble faire opposition au consensus libéral : la pensée nationaliste.

Tout le monde cherche à savoir si c’est un bannissement ou non. Appelez-le comme vous le voulez, il s’agit simplement de garder les mauvaises personnes (mal intentionnées) en dehors du pays ! D.J. Trump

On l’aura compris, l’arrivée de Donald Trump sur le trône américain a galvanisé la montée des mouvements populistes à la sauce européenne. Succédant au Brexit, le résultat des présidentielles américaines a confirmé l’ampleur de la vague nationaliste.

Main dans la main, Le Pen, Wilders, Strache, Petry et les autres peuvent enfin aspirer à la grande messe nationaliste. « Le réveil des peuples de l’Europe continentale », formule de Marine Le Pen, est en marche. En avant la politique de repli sur soi. Motivée par la méfiance et l’agressivité, c’est la logique du « eux » contre « nous ». Une approche « frileuse » devant laquelle Philippe Lamberts rappelle les possibilités d’un protectionnisme ouvert sur le monde et démocratique.

Philippe Lamberts au Parlement européen de Strasbourg, le 20 janvier 2016. ©Belga.

Et si le protectionnisme pouvait sauver l’Europe ?

Même avec ses convictions d’Ecolo, Philippe Lamberts rejoint Donald Trump sur un point : « redonner aux frontières leur signification ». Le choix d’une mondialisation régulée qui laisserait aux démocraties la possibilité de fixer les règles du marché. Biens, services, capitaux et personnes (dernier point qu’aura omis Donald Trump dans sa furie protectionniste) seront libres de traverser les frontières, à une condition : imposer une barrière d’accès. « Au nom de l’idéologie libérale, ça sonne mal d’évoquer une barrière à l’accès au marché car c’est devenu vilain d’être protectionniste », explique l’eurodéputé.

Il s’agit simplement de fixer des conditions d’accès (fiscales, environnementales, sociales, juridiques et démocratiques) à respecter par ceux qui voudront faire du business en Europe.

Des normes appliquées à tous dans le but de réduire les inégalités ? Un scénario légitime d’après Philippe Lamberts. « Imposer des conditions sociales et environnementales (travail des enfants, pratiques léonines de contrat de travail, normes d’émission de C02) sur tous les produits importés dans l’Union Européenne, c’est le primat de la souveraineté démocratique sur la souveraineté des marchés ! » Du protectionnisme nationaliste émerge parallèlement un « protectionnisme démocratique », géré de manière pacifique et sans discrimination entre producteurs nationaux et étrangers.

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Dans une Europe protectionniste, adieu le poulet à trois euros le kilo. Car celui qui respectera les normes environnementales coûtera forcément plus cher. Si l’argument néolibéral est de dire qu’une régulation augmenterait le coût de la vie, l’aspiration « démocratique » répond par la mise en oeuvre d’une politique fiscale et sociale plus distributrice. « La mondialisation a permis d’avoir des produits abordables mais a appauvri les peuples dans le même temps », déplore Philippe Lamberts. « Certes, nous assisterons à un fléchissement des produits fabriqués dans des conditions déplorables mais nous payerons un prix plus juste et pour des produits plus sains. ».

Manifestation contre le CETA à Bruxelles, le 30 octobre dernier. ©Belga.

L’optimisme de la volonté

L’Europe qui fixe ses règles contre une Europe du repli. Cette aspiration encore minoritaire en Europe reste possible, surtout dans une optique fédéraliste. Seule l’Europe pourrait -en son nom- faire face aux multinationales et imposer des restrictions plus sévères. « Pour l’Europe néolibérale, les restrictions à l’accès au marché sont un sacrilège car elles constituent avant tout une barrière au profit. Mais si les Européens décident d’utiliser leur arme suprême, des changements seront tout à fait possibles », poursuit Philippe Lamberts. Le protectionnisme à la mode Trump ou Le Pen demeurant illégal sur le plan du droit européen, de telles alternatives restent de mise.

Si Marine Le Pen appliquait les mêmes mesures que Trump, elle devrait de toute façon sortir de l’Union Européenne.

Si l’espoir d’un « protectionnisme démocratique » reste faible, l’eurodéputé note un début de sursaut au sein de la sphère européenne. Moins de résignation face aux diktats de la mondialisation et une volonté de voir l’alternative comme un pari possible. « De plus en plus se rappellent qu’il est urgent de défendre la justice sociale et l’égalité de chacun, une démarche incompatible avec le néolibéralisme », ajoute-t-il. Même si la dynamique électorale de certains pays d’Europe ne laissent en rien présager cette inflexion, il ajoute, en évoquant les résultats inattendues des primaires françaises que « le pire n’est jamais sûr ».

Ce que nous apprennent les élections récentes, c’est que les citoyens sont extrêmement mouvants. Bien malin qui pourra prédire la suite.

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