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Violences dans les rues, Internet coupé… Que se passe-t-il au Togo ?

Le 8 septembre 2017, un protestant à Lomé. | © BELGA/AFP PHOTO/PIUS UTOMI EKPEI

Politique

Depuis plusieurs semaines au Togo, l’heure n’est pas à l’apaisement, bien au contraire. Dans les rues, ils ont sont des milliers à manifester contre le projet de modification constitutionnelle du président Faure Gnassingbé, dont la famille est au pouvoir depuis plus de 50 ans.

 

Tout a commencé il y a en août dernier. Pour les élections locales et législatives de 2018, le Parti national panafricain (PNP) demande une alternance politique avec le retour de la Constitution de 1992 qui limitait à deux le nombre de mandats présidentiels et garantissait ainsi le multipartisme, le vote de la diaspora et la réforme sur le Code électoral. Une constitution qui avait été modifiée par le père du président actuel, Eyadéma Gnassingbé, afin qu’il puisse se présenter pour un troisième mandat, en 2002, soit trois ans avant sa mort, le 5 février 2005. Lorsque son fils Faure Gnassingbé lui a succédé, de nombreuses violences sont survenues durant les présidentielles au Togo (Afrique de l’Ouest). Un rapport accablant de l’ONU fait état de 400 à 500 morts en l’espace de 4 mois en 2005. Car au Togo, cela fait cinquante ans que le Gnassingbé règne, et les habitants n’en peuvent plus de ce règne digne d’une dictature.

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Tikpi Salifou Atchadam, président du Parti national panafricain (PNP), l’une des formations à l’initiative du mouvement du protestation, explique : « L’opposition se bat pour le mode de scrutin à deux tours et la limitation des mandats. Nous exigeons globalement le retour à la Constitution de 1992 qui limite le pouvoir dans le temps et dans les prérogatives. Le président est élu pour cinq ans et son mandat renouvelable une seule fois. Ce toilettage aujourd’hui donne la liberté à Faure Gnassingbé de se représenter à tout moment, d’être président à vie. Et même là, en plus de cette Constitution toilettée, il avance une nouvelle Constitution. C’est une monarchie qu’on veut nous imposer. Nous ne sommes pas d’accord ».

Dans les rues de Lomé le 7 septembre. ©AFP PHOTO/PIUS UTOMI EKPEI
© AFP PHOTO / PIUS UTOMI EKPEI

#TogoDebout : Une opposition qui ne faiblit pas

Le 19 août déjà, le PNP avait organisé des manifestations dans cinq villes (Mon, Anié, Sokodé, Kara) du Togo, une manifestation violemment réprimée à Sokodé au centre du pays et qui a fait deux morts d’après les autorités locales. Mercredi 6 septembre, selon une branche locale d’Amnesty International, ils étaient environ 100 000 dans les rues de Lomé, capitale du Togo. 100 000 à se lever contre ce projet de modification de la Constitution du président Faure Gnassingbé, soupçonné de vouloir s’accrocher au pouvoir, encore et toujours. Jean-Pierre Fabre, chef historique de l’opposition et président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) s’est dit « très ému » devant la foule de ses supporteurs. « De voir le peuple togolais se lever comme un seul homme, c’est une très grande satisfaction, a-t-il déclaré à l’AFP. C’est une grande émotion qui m’étreint ». Et jeudi, ils étaient à nouveau dans les rues à manifester. « Drapeaux à la main, sifflet à la bouche, le rassemblement a presque pris des allures de carnaval. Certains manifestants abordaient même des t-shirts sur lesquels il était écrit : « La dictature, ça suffit », « Les enfants du Togo se sont réveillés » » rapporte RFI Afrique.

 ©AFP PHOTO/PIUS UTOMI EKPEI

Et d’ajouter : « Les forces de l’ordre sont entrées en action à la nuit tombée et ont dispersé à coup de gaz lacrymogène les manifestants mobilisés dans le sud du boulevard Eyadéma et une partie du boulevard de la Paix menant à l’aéroport. Pour le moment, il n’y a pas un mot d’ordre pour la suite ». Des manifestations qui auraient dégénéré selon le site Ici Lomé : « Des jeunes sont passés à tabac, certains malgré des blessures graves qu’ils ont déjà eues au cours des tirs de gaz lacrymogènes et des bousculades. Ils sont fermement détenus et on leur refuse d’aller à l’hôpital. On signale des morts dans des maisons où, des gaz lacrymogènes ont été tirés dans des résidences privées où, des asthmatiques, faute de soins, ont succombés. Des faits à vérifier selon les observateurs des droits de l’homme ». Et les médias seraient dans le viseur politique : une correspondante de TV5-Monde et de France 24 à « été indexée de couverture « tendancieuse des manifestations » » tandis qu’un correspondant d’un média international à Lomé s’est vu retirer son matériel de travail.

De son côté, le gouvernement continuer de couper l’accès à Internet aux habitants afin d’étouffer les manifestations et l’information, éviter toute propagande, limiter la contestation et tenter d’apaiser le climat politique.

Internet mobile coupé et limitation des bandes passantes des connexions domestiques

La coupure d’Internet mobile a été confirmée dans un communiqué par Koffi Inoussa Ayibo, président de la branche togolaise de l’ONG Internet sans frontières : « De nombreux utilisateurs ont constaté qu’ils n’arrivaient plus à accéder à Facebook et WhatsApp, deux réseaux sociaux très utilisés au Togo. Nous avons craint que les deux opérateurs que compte le Togo ont restreint l’accès aux réseaux sociaux (…) Internet sans frontières condamne avec la plus grande fermeté cette atteinte à la liberté d’expression en ligne des citoyens togolais, et exhorte les autorités togolaises à user des voies conformes au droit International ».

Ce n’est pas la première fois qu’un pays d’Afrique coupe Internet pour des raisons politiques : le Gabon, l’Ethiopie ou encore la République démocratique du Congo l’ont déjà fait. Et début 2017, le Cameroun a rétabli Internet après 93 jours de coupure.

© AFP PHOTO/PIUS UTOMI EKPEI

Et la suite ?

Mardi 12 septembre, les députés togolais ont été convoqués en session extraordinaire pour se pencher sur cet avant-projet de loi de révision constitutionnelle et qui nécessitera 4/5e des votes pour être adopté. Pour certains opposants, la suite de l’histoire du Togo doit simplement se jouer sans Faure Gnassingbé et ils demandent sa démission. Pour Jean-Pierre Fabre, le président de l’ANC, le président togolais « n’a aucune légitimité. Les subterfuges, les ruses qui consistent à dire qu’il dépose un avant-projet de loi de révision constitutionnelle, c’est terminé, c’est dépassé ». Et pour Tikpi Atchadam, le leader du PNP : « S’il n’accepte pas cette demande, qu’il s’en aille purement et simplement. Cela fait quand même 50 ans. Qu’il s’en aille aujourd’hui ou demain, c’est tant mieux ». Et même l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjoa a appelé au départ de Gnassingbé : « Je crois qu’il devrait mettre en place une nouvelle constitution qui contiendrait une limite du nombre de mandats durant lesquels quelqu’un peut être président, et qu’il devrait la respecter (…) Je crois qu’il a dû épuiser toutes les idées qu’il a pu avoir en terme de développement ».

Mais comme le précise RFI, « il semble que rien dans le texte qui doit être examiné la semaine prochaine à l’Assemblée ne concerne la rétroactivité. Cela signifie que le président pourrait briguer aux élections de 2020 un nouveau « premier » mandat de cinq ans, renouvelable donc et potentiellement pourrait rester au pouvoir dix ans de plus ». Un président qui ne s’est pas exprimé depuis le début du mouvement, et la présidence, contactée à plusieurs reprises par l’AFP, n’a pas donné suite non plus.

Et maintenant ? Pendant que les blessés pansent leurs plaies, les interpellés comparaissent

En tout, 14 partis d’opposition sont réunis avec un même objectif commun : tourner la page Gnassingbé. L’heure n’est toujours pas à l’apaisement depuis la publication originale de cet article (10 septembre). En effet, les tensions entre l’opposition et le pouvoir ne cessent de monter, et les manifestations dans les rues se sont intensifiées ces derniers jours face à un pouvoir inamovible et une discussion toujours rompue. Comme le précise RFI, « l’appel à manifester vendredi 20 octobre, lancé par l’opposition, n’a pas été suivi ».  À Sokodé -fief du Parti National Panafricain- et à Lomé -la capitale-, le ministre de la Sécurité a parlé de quatre personné tuées par balle et d’une centaine de blessés selon l’opposition.

Dans les rues de Lomé le 5 octobre 2017. © AFP PHOTO/MATTEO FRASCHINI KOFFI
© AFP PHOTO / YANICK FOLLY

Et vendredi 20 octobre, « ils étaient un trentaine de jeunes Togolais à comparaître devant le tribunal de première instance de Lomé » rapporte le site Ici Lomé. Des personnes qui avaient été arrêtées lors des nombreux heurts survenus dans les rues. « La France suit avec préoccupation la situation au Togo » a réagi dans un communiqué le Quai d’Orsay à Paris qui condamne « fermement les violences récentes qui ont fait plusieurs victimes » et qu’elle appelle « les parties à l’apaisement et à entamer un dialogue ». RFI rapporte qu’Emmanuel Macron « ne veut surtout pas donner l’impression de s’ingérer dans les affaires togolaises et il a retenu dit-on la gestion « hésitante de la crise burkinabé de 2014 par François Hollande » ».

La coalition des 14 partis politiques de l’opposition appelle le peuple togolais à de nouvelles manifestations les 7, 8 et 9 novembre prochains à travers tout le pays.

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