Nicolas Hulot : « Après Irma, il serait très imprudent de reconstruire à l’identique »

Nicolas Hulot : « Après Irma, il serait très imprudent de reconstruire à l’identique »

Nicolas Hulot dans son bureau au ministère de la Transition écologique et solidaire, lundi. | © Philippe Petit

Politique

Après le passage de l’ouragan Irma, le ministre français de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, se désole d’avoir eu raison depuis des années.

Paris Match. C’est votre première crise grave en tant que ministre de la Transition écologique et solidaire : comment la vivez-vous sur le plan personnel ?
Nicolas Hulot. Comme n’importe quel Français : avec une profonde tristesse. Je suis allé tellement sur le terrain, je connais tellement la vulnérabilité de ces populations livrées en pâture à des phénomènes qui nous renvoient à notre propre insignifiance. Et en même temps, je ressens une colère sourde. L’humanité a tissé depuis des décennies sa propre tragédie. Que de temps perdu ! Notamment pour anticiper suffisamment sur les conséquences prévisibles des changements climatiques. Irma, Harvey… : ce n’est qu’une sinistre bande annonce de ce qui va nous arriver probablement à répétition dans les décennies à venir. Avec, je le crains, une amplification de la puissance de ces phénomènes.

Lire aussi > Ouragans : La Belgique doit-elle trembler ?

Quelles responsabilités ? Qui ?
Cette responsabilité est universelle. Oui, j’accuse le monde moderne d’être l’agresseur. Il a tellement ignoré les signaux. Il a tellement tardé que maintenant, voilà, on y est : nous sommes dans le film catastrophe. Oui, je suis en colère. Certains se sont gaussés des changements climatiques, ont tourné en dérision l’écologie, utilisant le mot « planète » avec mépris. Mais le temps n’est pas aux procès. Le temps est à tirer immédiatement des leçons et à agir, tout en prenant garde à ce que j’appelle le tri des larmes.

Le « tri des larmes » ?
L’émotion est très forte dans la communauté nationale parce que nos compatriotes sont exposés. Mais que dire quand il y a 7000 morts aux Philippines avec le typhon Haiyan… N’attendons pas d’être concernés brutalement pour être à la hauteur! Il y a un paradoxe : la prise de conscience est là mais nous, consommateurs, producteurs, refusons trop encore la profonde mutation qu’elle implique si nous voulons éviter le pire.

Lire aussi > Après Irma, les premiers témoignages alarmants des habitants de Saint-Martin et Saint-Barthélémy

« Une phrase du Pape François m’est restée : ‘l’Homme pardonne parfois, Dieu toujours, la Nature jamais' »

L’État était-il prêt à faire face ?
Tout, je dis bien tout, est et a été mis en œuvre. Je ne laisserai pas dire le contraire. Avant même qu’Irma ne frappe, nous avons alerté les habitants et préparé autant que possible les séquences post passage d’Irma. Pour ma part, j’ai activé la cellule de crise du ministère de la transition écologique et solidaire, en complément de la cellule de crise interministérielle à Beauvau. Mais l’État a beau mobiliser tous ses services, tous ses agents, le temps d’acheminement est forcément plus long qu’en métropole. Quand la nature se révolte violemment, nous ne sommes plus rien. Quel que soit notre génie humain, nos technologies, ayons l’humilité de dire que tout cela parfois nous dépasse et nous domine. Un jour, j’ai rencontré le Pape François. Une phrase incroyable m’est restée : « l’Homme pardonne parfois, Dieu toujours, la Nature jamais ».

© AFP PHOTO / LUDOVIC MARIN

Les scènes de pillage sont-elles justifiables ?
Non. Le désastre ni n’autorise ni ne justifie les dérives. Et il revient à l’État, et à lui seul, de garantir l’ordre. Mais les jugements moraux quand des hommes et des femmes sont plongés dans un chaos absolu, je m’en préserve. Surtout à distance.

Lire aussi > Les images les plus impressionnantes du passage de l’ouragan Irma à Miami

Comment l’État compte-t-il s’engager dans la reconstruction ? Et quand ?
Il y a deux étapes. La première c’est l’urgence : il faut assurer l’ordre public, évacuer les blessés, loger provisoirement les sans-abris, répondre aux besoins de premières nécessités. C’est notre travail des jours et des semaines à venir. Viendra ensuite la seconde d’étape: celle de la reconstruction. La question de l’adaptation aux changements climatiques est posée. Jusqu’à présent, nous cherchions avant tout à réduire notre impact sur l’évolution de ceux-ci pour éviter l’aggravation des phénomènes. A ce stade, nous n’avons pas encore vraiment réussi. Désormais, il faut aussi investir des moyens conséquents pour protéger les populations et s’adapter. Où va t-on reconstruire ? Quelles zones vont devenir inhabitables, car trop exposées ? Ce qui est certain, c’est qu’il serait très imprudent de vouloir reconstruire parfaitement à l’identique.

Retrouvez l’intégralité de cet entretien dans Paris Match numéro 3565, en kiosques jeudi.

CIM Internet