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Angela Merkel, la reine du monde face aux urnes

Angela Merkel, la « mère de la Nation ». | © BELGA PHOTO JASPER JACOBS

Politique

Ce dimanche, la candidate favorite aux élections législatives allemandes a remporté les urnes haut la main avec 32,5 à 33,5% des voix, selon les estimations des chaînes publiques. Le scrutin a par ailleurs été marqué par une percée historique de la droite nationaliste et populiste.

 

En plein centre de Berlin, un ancien entrepôt, murs de béton brut et graffitis, à quelques mètres du monument consacré aux morts du Mur. Drôle d’endroit pour une campagne électorale. Mais que l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) a choisi comme QG dans la capitale pour ces législatives du 24 septembre. À l’intérieur, une installation à la gloire de la République fédérale, avec un cœur en feutrine rouge de plusieurs mètres de haut, qui bat au rythme de l’exceptionnelle croissance de la première puissance économique européenne. Ce 9 septembre, dans l’assistance d’une centaine de personnes, se mélangent bobos en trottinette électrique, mamans avec porte-bébé, retraités en casquette et enfants surexcités. Tout le monde attend « Mutti », la « mère de la Nation », autrement dit Angela Merkel, 63 ans, en course pour un quatrième mandat. Elle arrive, en avance, vers 18h30. Une seule voiture, sans gyrophare, pas d’armée de conseillers, deux gardes du corps. Son style, très apprécié. « Nous n’aimons pas le faste du pouvoir », confie une militante.

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Veste coquelicot et grand sourire, la chancelière accepte plusieurs selfies, avant de répondre à quelques questions, notamment sur sa résistance au « stress » de sa fonction. L’actuel « leader du monde libre » –une formule qu’elle-même récuse– éclate de rire, le regard bleu pétillant : « Je fais un job merveilleux. Je n’ai aucune raison de me plaindre. Je suis très curieuse des gens et j’en rencontre souvent de très intéressants. Je ne regrette rien. Cette vie, je l’ai choisie ». La salle rigole avec elle. Et applaudit. En une demi-heure, alternant les saillies (« les maths ne sont pas d’étranges hiéroglyphes ») et les explications sur la digitalisation du monde (« il faut tout miser sur la formation »), celle qui devrait égaler le record de longévité à la tête de l’État de son ancien mentor Helmut Kohl et du mythique Konrad Adenauer, premier chancelier de l’après-guerre, aborde les thèmes importants du moment. Avec pragmatisme, sa marque de fabrique depuis son entrée en politique, en 1989, quelques semaines après la chute du Mur. Une vraie pro, qui prend son temps pour chercher le mot juste, en tapotant de la main sur le pupitre. Qui réfléchit avant de répondre. Et qui écoute, sans condescendance. À la minute près, Angela Merkel achève son intervention. Et fait une sortie tout aussi expéditive, remerciant une militante handicapée pour sa présence. « Salut », lâche-t-elle en guise d’au revoir.

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Au milieu des « alpha mâles », de Poutine à Trump, elle refuse l’intimidation

Pour définir le style Merkel, les Allemands ont inventé un verbe, « merkeln ». Traduire : rester immobile et parler peu. Ainsi qu’un substantif, le « rhombus », pour décrire son geste favori, les deux mains rapprochées à hauteur de la taille, le bout des doigts se touchant. « Je ne savais pas quoi faire de mes bras pour les photos », explique celle qui a connu quatre présidents français, autant de Premiers ministres britanniques et trois présidents américains en douze années de mandat. Le pouvoir ne l’a pas changée. « Elle est à la fois une “Machtmensch”, une bête de pouvoir, mais sans tralala ni déclarations fracassantes. Une négociatrice de génie, capable de revoir chaque virgule d’un texte jusqu’au milieu de la nuit, avant de le ratifier », estime un habitué des sommets internationaux. Au milieu des « alpha mâles », de Poutine à Trump, cette fille de pasteur, qui a passé ses trente-cinq premières années à l’Est, refuse l’intimidation. Pour s’en tenir à sa méthode : s’emparer d’un problème, le découper en tranches, l’analyser, avant de le résoudre. « La simplicité n’est pas une stratégie de sa part, c’est sa nature profonde », souligne Marion Van Renterghem, qui vient de publier une biographie encensée jusqu’en Allemagne*.

Angela Merkel et son fameux « rhombus » © EPA/RAINER JENSEN
Simplicité qui se retrouve partout. Si son immédiat prédécesseur, Gerhard Schröder, passait pour bling-bling, si son ancien mentor, Helmut Kohl, a fini sa carrière sous les accusations de corruption, la chancelière préfère la frugalité. Une vertu dans la République démocratique allemande où elle a grandi, aussi bien que dans la religion protestante, la sienne. Son logement ? Pas dans l’immense chancellerie de verre et d’acier, où il lui arrive d’arrêter l’ascenseur pour permettre à des ouvriers de monter en sa compagnie, mais dans un immeuble couleur coquille d’œuf, à Berlin-Mitte, près du musée de Pergame. Un quatrième étage, que cette docteure en chimie quantique loue avec son deuxième mari, Joachim Sauer, éminent physicien-chimiste, souvent cité pour le prix Nobel, qu’elle a épousé en 1998 après dix-sept ans de vie commune. Clin d’œil ? L’interphone doré comporte plus de noms que d’habitants, dont « Vraiment », « Très » et « Drôle »… Sa maison de campagne ? Au nord-est de Berlin, dans l’Uckermark, région de lacs et de forêts, une petite bâtisse blanche au toit rouge, « meublée Ikea », selon sa biographe. Aucune relation professionnelle n’y a été invitée, à part David Cameron et son épouse. Ses vêtements ? Des vestes de prêt-à-porter, signées Anna von Griesheim, de Hambourg, du même modèle, de toutes les couleurs et à trois boutons. Ses vacances ? Des randonnées –pantalon beige, casquette et polaire–, dans le sud du Tyrol. Ses plats préférés ? Le chou, la soupe de pommes de terre dont, dans un rare élan de confidences, elle a dévoilé la recette (« Surtout les écraser à la main, pas au mixeur, sinon il n’y a plus de morceaux »). La bière et le vin rouge italien. Et la tarte aux prunes. Pas pour elle, mais pour son mari, à qui elle donne une liste de courses en début de semaine. À moins qu’elle n’aille remplir elle-même son chariot au supermarché, un garde du corps l’attendant à l’extérieur.

On ne sait rien de sa vie privée, sinon son goût pour le foot

Pour le reste, motus. Jamais un éclairage sur sa vie privée, ni sur ses amis ou sa famille. Jamais d’interviews, sinon à Bild, le quotidien le plus vendu outre-Rhin, et de temps en temps au Spiegel, l’hebdomadaire de référence. « On ne sait rien de sa vie privée », dit Marion Van Renterghem. Sinon son goût pour le foot. Seule la question de la crise des migrants lui a fait rater l’Euro l’an dernier, car elle suit les matchs avec enthousiasme, levant les bras au ciel aux moments clés, avant de poser tout sourire avec la Mannschaft. En matière de cinéma, un vieux film est-allemand, La légende de Paul et Paula, au dénouement plutôt tragique, ou Out of Africa auraient sa préférence. Son époux pratique lui aussi la discrétion à un tel degré –il n’a pas assisté à ses trois prestations de serment– que la presse allemande l’a surnommé « le fantôme de l’Opéra ». Une allusion à l’autre passion connue du couple pour le Festival de Bayreuth où ils se rendent chaque année.

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Peu de détails filtrent sur sa vie professionnelle. Plus étonnant encore, Beate Baumann et Eva Christiansen, les deux assistantes à ses côtés depuis des années à la chancellerie ne la voient jamais en privé. Pas davantage que ses conseillers –tous des hommes–, eux aussi présents depuis longtemps. Autant d’habitudes acquises dès l’enfance, dans un régime où trop parler pouvait coûter cher, et où l’intimité se résumait au cercle le plus proche, pour éviter les trahisons. Ses faits d’armes en politique, eux, sont connus. Industrieuse, méticuleuse, tenace, prudente, la chancelière n’en a pas moins éliminé tous les gêneurs en trente ans de carrière. Y compris Helmut Kohl, qui la surnommait « la petite fille » et dont elle dénonça l’implication dans un scandale via une lettre au quotidien FAZ. « Il n’y a plus personne, sourit un familier de politique allemande. Au point qu’elle n’a pas de successeur ». La ministre de la Défense, Ursula von der Leyen, autrefois citée, n’aurait plus ses chances, selon les experts.

AFP PHOTO/Kay Nietfeld

D’où, peut-être, après beaucoup d’hésitation, le choix d’Angela Merkel de se représenter. En novembre, son «ami et partenaire» Barack Obama avait insisté lors d’une visite à Berlin pour qu’elle brigue un quatrième mandat. Dans un monde secoué par le Brexit et par l’élection de Donald Trump, le sens du devoir –qui n’est pas un vain mot dans son bréviaire– a sans doute prévalu. D’autant que sa décision, aussi courageuse qu’imprévisible, de laisser entrer des centaines de milliers de migrants en Allemagne en 2015, au nom de « Wir schaffen das » (« Nous y parviendrons »), a suscité l’émergence d’un parti d’extrême droite, l’AfD, qui entend devenir la troisième force au Parlement. Si la victoire de la CDU ne fait plus guère de doute, à trois jours du scrutin, la composition de la nouvelle coalition au pouvoir reste, elle, incertaine. Gouvernera-t-elle avec les sociaux-démocrates de Martin Schulz, qui a déjà posé ses conditions ? Avec les libéraux du FDP ? Les Verts ? En tout cas, « Mutti » devrait continuer à diriger l’Allemagne, en quittant son appartement tous les matins à 7h15 précises. « Nous, les politiques, avons beaucoup de responsabilités face aux changements du monde », a-t-elle déclaré le 9 septembre. Et ce n’est pas dans son caractère de s’y dérober.

* «L’ovni politique», de Marion Van Renterghem, éd. Les Arènes- « Le Monde ».

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