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Jordi Juanos, militant indépendantiste catalan installé en Belgique : « Nous sommes engagés dans un chemin sans retour »

militants Catalogne

« Fermé pour cause de révolution » : des dizaines de milliers de personnes ont manifesté mardi à Barcelone dans le cadre d’une grève générale visant à dénoncer les violences policières ayant émaillé le référendum interdit de dimanche.

Politique

Installé en Belgique depuis une trentaine d’années où il travaille comme directeur des ventes chez un grand distributeur, Jordi Juanos est membre de l’Association nationale catalane, qui milite pour l’indépendance de la Catalogne.

Paris Match. Ose-t-on demander à un Catalan s’il se sent belge ?
Jordi Juanos. Oui, et c’est d’ailleurs le cas. Je vis en Belgique depuis le début des années 1990 et j’espère continuer à y vivre encore longtemps. Mes deux enfants, une fille et un garçon, sont tous deux mariés avec des Belges. Ils se sont parfaitement intégrés à la Belgique et maîtrisent le français comme le néerlandais.

Pour autant, votre coeur bat toujours pour la Catalogne…
Bien entendu ! Je suis originaire de Barcelone et j’ai gardé un profond attachement pour la Catalogne, où j’ai vécu les trente-cinq premières années de mon existence. Ma famille et mes amis y sont toujours, nous passons nos vacances là-bas et nous y allons très souvent en week-end. J’ai été baigné dès ma naissance dans la culture et la langue catalanes, qui étaient cependant  proscrites à l’époque franquiste.

Avez-vous toujours été indépendantiste ?
Je peux dire que oui, même si longtemps l’indépendance m’a paru n’être qu’un rêve lointain et pratiquement inatteignable. Du reste, jusqu’il y a encore cinq ans environ, la volonté indépendantiste est demeurée très minoritaire en Catalogne. Elle ne rassemblait guère plus de 20 % de la population, même si le sentiment d’appartenance à une nation a toujours été en  revanche très répandu chez les Catalans. En outre, la plupart des indépendantistes n’ont jamais exprimé le désir farouche de rompre unilatéralement avec l’Espagne. Nous avons au contraire continuellement privilégié la voie du dialogue et de la négociation. Ce dialogue a semblé possible après Franco, dès 1978, lorsque la nouvelle constitution espagnole et l’attitude des partis politiques ont fait naître l’espoir de pouvoir faire de l’Espagne un pays démocratique, véritablement fédéralisé, dans lequel les Catalans auraient pu bénéficier de suffisamment d’autonomie locale pour s’épanouir en tant que nation parmi les nations.

Revendications autonomistes et sentiment national en Catalogne

Qu’est-ce qui a conduit les Catalans à accentuer leurs revendications autonomistes ?
Tout a changé il y a cinq ou six ans, lorsque le dernier statut d’autonomie approuvé par référendum en Catalogne, mais également par les parlements catalan et espagnol, a été partiellement suspendu par la Cour constitutionnelle espagnole. C’est là qu’ont débuté les grandes manifestations. Les gens ont cessé de croire qu’il leur serait un jour possible d’exister au sein de la démocratie espagnole en tant que nation qui a une langue, une histoire, une culture, des valeurs, etc.

Ce sentiment national, comment le définissez-vous ?
Lorsqu’on parle de nationalisme, d’affirmation d’un sentiment national, ça effraie souvent, car ça renvoie automatiquement à la notion d’exclusion de l’autre. Or, ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. Notre nationalisme se veut intégrateur et l’a toujours été. La preuve, c’est qu’aujourd’hui, les Catalans « d’origine » – avec tous les guillemets qui s’imposent –, il y en a très peu. Parmi mes quatre grands-pères, un seul est de vieille ascendance catalane. Les autres sont originaires de Valence, de Saragosse et d’Aragon. La société catalane est une société qui a intégré de longue date des personnes venues d’ailleurs et qui continue de le faire aujourd’hui, pas seulement avec des Espagnols ou des Européens, mais aussi avec des gens qui viennent du Maghreb, de  l’Afrique et d’autres régions du monde. Nous sommes une nation qui veut demeurer ouverte sur le monde et certainement pas repliée sur elle-même. Nous sommes bilingues et entendons le rester. Moi-même, je parle l’espagnol, je l’ai enseigné à mes enfants et je n’ai pas l’intention d’y renoncer. D’ailleurs, si jamais nous devions devenir une république, notre projet de constitution prévoit que nous devenions un pays bilingue dans lequel l’espagnol aurait les mêmes droits que le catalan. J’ajoute qu’il est facile de nous taxer de nationalisme, mais ça va dans les deux sens : lorsque l’Espagne ne nous permet pas d’être une nation, c’est son nationalisme qui nous écrase. Je ne vois pas pourquoi le nationalisme espagnol serait plus légitime que le nôtre.

Ce durcissement de la position espagnole, dont vous dites qu’il a renforcé la volonté politique d’indépendance, par quoi s’est-il traduit ?
Tout d’abord, notre autonomie régionale a été réduite au travers de l’annulation de plusieurs articles du nouveau statut d’autonomie ; ensuite, les droits qui garantissent la pratique de la langue catalane ont été attaqués ; enfin, il y a le sous-investissement de l’Etat espagnol en Catalogne, qui se voit privée de moyens pour développer ses infrastructures autoroutières, ferroviaires et autres, alors que notre prospérité repose sur notre capacité à exporter. A ce propos, je m’empresse de dire que ce n’est absolument pas parce qu’ils sont riches que les Catalans réclament leur indépendance, comme on nous en fait souvent le procès. A cela s’ajoute plus largement le sentiment, partagé par certains intellectuels et ressenti par la population, en Catalogne et au-delà, dans toute l’Espagne, d’une perte de qualité de la démocratie. C’est d’ailleurs, partiellement, ce qui a favorisé l’essor d’un parti comme Podemos. Ces atteintes à la liberté d’expression et aux libertés en général, jointes aux autres raisons évoquées plus haut, ont fortement mobilisé la société civile en faveur de l’indépendance.

L’indépendance, c’est d’abord une affaire de citoyens ?
Absolument ! J’insiste pour dire que c’est d’abord un mouvement profondément populaire qui transcende toutes les catégories de la société, les générations et les appartenances politiques. Dimanche, face aux boucliers des policiers, vous aviez des personnes de 80 ans aux côtés d’adolescents de 15 ans, des familles aussi, une leçon de démocratie exceptionnelle…(L’émotion l’étreint.)

« Notre nationalisme se veut intégrateur et l’a toujours été »

La Catalogne, Madrid et l’Europe

Désormais, sans préjuger de l’attitude de Madrid, les Catalans peuvent-ils encore renoncer à leur volonté d’indépendance ?
Je pense sincèrement qu’aujourd’hui nous sommes engagés dans un chemin sans retour. Parce que, du côté espagnol, il y a une sorte de déni de réalité. J’en veux pour preuve, au sujet de ce qui s’est passé dimanche dernier, que tandis que la presse mondiale parle de 900 blessés, de violences gratuites, tandis que le syndicat européen des policiers condamne le coup de force, etc., Madrid tente de faire croire que les violences ont été exercées par la population à l’encontre des policiers, dont l’action a par ailleurs été saluée par le ministre de l’Intérieur. Les citoyens catalans qui voient ça se demandent dans quel pays ils vivent et s’il est encore possible de négocier l’indépendance de manière civilisée, respectueuse, organisée et démocratique. J’ai eu mon frère au téléphone plusieurs fois ce dimanche, il m’a dit avoir été frappé par les regards de haine de la police espagnole. La police catalane a aussi fermé sur ordre des bureaux de vote, mais elle l’a fait dans le respect des gens. Tout ça laisse des traces mais, malgré tout, nous n’avons pas de haine vis-à-vis des citoyens espagnols et, au demeurant, je comprends que leur coeur saigne à l’idée que l’Espagne puisse être amputée de la Catalogne.

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Ce qu’on considérait comme une affaire interne espagnole est à présent un caillou dans la chaussure de l’Union européenne…
En effet, et l’Europe doit faire entendre sa voix. Ma question, c’est : combien faut-il de blessés pour que l’Europe s’exprime ? 900 dont quatre graves, ce n’est pas assez ? Faudra-t-il des morts, et si oui, combien ? Est-ce là le critère pour qu’un peuple puisse vivre libre ? Nous sommes 7,5 millions de citoyens qui demandons le droit à pouvoir décider librement de ce que doit être notre destin commun, et on nous le refuse. En tant que peuple, je crois que nous avons donné un exemple de démocratie au monde en demandant pacifiquement à pouvoir voter. L’Europe ne peut pas rester passive alors que notre droit fondamental a été durement réprimé.

L’Europe craint un précédent qui provoquerait sa désintégration. Que lui dites-vous ?
Ma réponse est claire et sans nuance : si la démocratie est un risque, pourquoi vouloir faire l’Europe ? On m’opposera que l’Espagne a une constitution et des lois qu’il faut respecter. Certes, mais si la légalité s’oppose au droit fondamental des gens à pouvoir décider démocratiquement de ce qu’ils veulent devenir, doit-on se soumettre aveuglément à ce principe de légalité ? Du reste, au-dessus des constitutions nationales espagnole, française ou belge, il y a la Constitution européenne et, encore au-delà, la Charte des Nations unies, qui affirme le droit d’autodétermination des peuples. En clair, un peuple qui a le sentiment d’être une nation a le droit de s’exprimer. Alors, pour répondre à votre question, il est exact que si l’Europe reconnaît ce droit-là aux Catalans, elle devrait fatalement l’accorder à d’autres. Mais un cas n’est pas l’autre et je ne crois pas que l’effet de dominos tellement redouté au départ de la Catalogne aurait nécessairement lieu.

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Quel regard portez-vous sur les querelles communautaires en Belgique et les velléités indépendantistes d’une partie de la Flandre ?
La Belgique est à mes yeux un pays profondément démocratique, capable de toujours trouver des solutions à ses problèmes communautaires et linguistiques grâce à son sens du dialogue. Il y
existe une culture de la négociation qui a su jusqu’ici préserver la Belgique d’un éclatement. Mais si les Flamands voulaient un jour s’exprimer au sujet de leur éventuelle indépendance, ils auraient toute légitimité pour le faire, au même titre que les Catalans ou d’autres. Je suis fier en tout cas du Premier ministre Charles Michel qui, sans faire de calcul politique, a été le seul à condamner les violences de dimanche. Avec ce sens du dialogue et du respect de l’autre, on peut bâtir un grand pays en Belgique.

Retrouvez cette interview dans un dossier de 10 pages sur le chaos de l’Europe dans le Paris Match Belgique du 5 octobre 2017.

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