Comment l’extrême-droite a pu faire un retour fracassant au parlement allemand

Comment l’extrême-droite a pu faire un retour fracassant au parlement allemand

Les Allemands manifestaient ce dimanche contre l'entrée de l'AfD au Bundestag | © Belga / AFP PHOTO / STEFFI LOOS

Politique

Il n’y avait plus eu de parti d’extrême-droite au parlement allemand depuis les Nazis. Aujourd’hui, l’histoire se répète avec l’entrée au Bundestag de l’AfD, qui devient par la même occasion la troisième force politique à y siéger. 

Et dès la séance inaugurale, les rappels d’une des pages les plus sombres de l’histoire de l’Allemagne se sont avérés incontournables. Sauf que, contre toute attente, c’est par un député de l’AfD que le nazisme a été évoqué, Bernd Baumann n’hésitant en effet pas à comparer son parti aux victimes des méthodes nazies. Point d’exode ou de massacre organisé, mais bien, selon lui, des manoeuvres visant à empêcher qu’un député AfD ne prononce le discours d’ouverture au Bundestag.

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Si cet honneur revient d’ordinaire au doyen de l’assemblée, en l’occurence Alexander Gauland, un député AfD, c’est pourtant Herman-Otto Solms qui a ouvert la séance inaugurale du parlement. Derrière ce remplacement de dernière minute, une pirouette procédurière qui a vu le règlement amendé pour désigner le doyen de l’assemblée comme le député élu depuis le plus longtemps. Et l’intelligentsia politique allemande de pousser un soupir collectif de soulagement, évitant de justesse de voir la séance ouverte par un député ayant notamment appelé à la réhabilitation des soldats de la Wehrmacht tombés pendant la seconde guerre mondiale. Un soulagement de courte durée, car si le discours inaugural aura été prononcé par un libéral, le parlement allemand compte désormais 92 députés d’extrême-droite dans ses rangs, en faisant de facto la troisième force politique derrière le CDU et le SPD en chute libre.

Mécontentement généralisé

Un chamboulement de l’échiquier politique qui a secoué l’entièreté du pays, voyant plus de 10 000 Allemands descendre dans les rues de Berlin ce dimanche pour protester contre l’arrivée de l’extrême-droite au parlement. Sauf que le parti y est entré démocratiquement. Et que dans une Allemagne qui reste aujourd’hui encore marquée par les fantômes du passé, son élection pose question. Jusqu’ici, le pays avait en effet été relativement épargné par la montée de l’extrême-droite chez ses voisins. C’était sans compter sur un mécontentement généralisé d’une partie de la population pour qui l’afflux de migrants s’est soldé par un vote de repli.

Belga/ AFP PHOTO / John MACDOUGALL

Retour vers le passé

Un repli sur l’intérieur, par mécanisme de rejet, mais aussi un repli sur des valeurs et des idéaux dont le pays avait pourtant juré « plus jamais ». Aux balbutiements du parti, en 2013, il s’agissait principalement d’euroscepticisme. Bernd Lucke, le professeur d’économie à l’origine de la création de l’AfD, avait en effet choisi à l’époque de surfer sur le sentiment d’une partie de la population allemande d’être les vaches à lait du reste de l’Europe pour proposer la sortie de l’euro. Avant que la crise des réfugiés ne lui donnent un autre scénario à exploiter.

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Sous l’impulsion d’Angela Merkel, ce ne sont en effet pas moins d’un million de demandeurs d’asile qui ont rejoint l’Allemagne en 2015 et 2016. Un élan de solidarité sans commune mesureavec celui des autres pays d’Europe, qui a vu une frange de la population se réfugier dans le protectionnisme et l’idéologie extrémiste. Il n’en fallait pas plus pour inspirer la campagne électorale de l’AfD, qui a vu le parti revenir au triple K nazi, « Kinder, Küche, Kirche », soit les enfants, la cuisine et l’église. De quoi inspirer notamment une affiche électorale ornée d’une photo de cochon, avec pour message « L’Islam ? Cela ne convient pas à notre cuisine ». Et en profiter pour faire recette aux élections.

Une campagne centrée sur les « valeurs allemandes » – DR

Le prix de la démocratie

Au-delà des messages xénophobes, c’est principalement avec ses arguments économiques et son programme ultra-libéral que l’AfD a séduit. Alors qu’il enregistre 12.6% des voix au niveau national à l’est du pays, le parti a récolté entre 20 et 30% des voix selon les Länder. Un plébiscite tristement sans surprise dans cette partie de l’Allemagne où les difficultés économiques sont bien plus présentes qu’ailleurs et où précarité et inégalités font partie du quotidien. Peur de l’autre, précarité, protectionnisme; autant d’éléments qui avaient permis la fulgurante ascension des nazis.

Le spectre de 2021

Mais si certains électeurs sont prêts à oublier le passé et commettre à nouveau les mêmes erreurs, la conscience collective compte bien empêcher une montée de l’AfD au pouvoir à l’échelle nationale. Ce dimanche, à Berlin, ils étaient des milliers à avoir répondu à l’appel du collectif Campact. Avec un message sans équivoque pour cri de ralliement :

Il faut que l’on sache que notre Parlement n’est pas une scène pour le racisme, la discrimination et la falsification de l’Histoire.

Manifestations à Berlin ce dimanche – Belga/ AFP PHOTO / STEFFI LOOS

L’AfD promet de son côté une nouvelle ère au pays, et promet de « mener la chasse » à Angela Merkel, tandis que la tête de liste du parti Alice Weidel avoue quant à elle comme objectif d’être « en mesure de diriger le pays d’ici à 2021″. Un scénario catastrophe contre lequel les Allemands ont donné de la voix ce dimanche, avant que leurs voix ne fassent pencher la balance lors des prochaines législatives.

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