Aung San Suu Kyi, d’icône de la paix à paria internationale

Aung San Suu Kyi, d’icône de la paix à paria internationale

La communauté internationale tourne le dos à la Dame de Rangoon | © BELGA PHOTO NICOLAS LAMBERT

Politique

Depuis que la communauté internationale s’est emparée de la cause des Rohingyas, cette minorité musulmane déchue de la nationalité birmane, l’attitude d’Aung San Suu Kyi à leur égard pose question. Et ceux qui acclamaient hier celle qui a remporté Prix Nobel de la Paix sont les premiers à la condamner. 

De prime abord, tout sépare les avenues boisées de Woluwe-Saint-Lambert de la jungle torride de la Birmanie. Et pourtant, malgré 8 701 kilomètres de distance, le destin de cette paisible commune de l’arrondissement bruxellois semble irrémédiablement lié au tigre birman. En 2007, en hommage à sa lutte pour la démocratie, Woluwe-Saint-Lambert avait en effet choisi de faire Aung San Suu Kyi citoyenne d’honneur de la commune. Un honneur qui lui a été retiré ce lundi par le Conseil communal, qui a estimé que ce titre était incompatible avec « l’attitude passive, voire négationniste, d’Aung San Suu Kyi face à la situation des Rohingyas ». Une situation qui fait de plus en plus de bruit sur la scène internationale, alors même qu’Aung San Suu Kyi reste muette sur le sujet.

Images insoutenables

Qu’à cela ne tienne : le choc des photos écrase toujours le poids des mots, et dans le cas des Rohingyas, les clichés sont sans appel. Ici, des familles entières entassées dans des camps de fortune. Là, l’horreur de cadavres d’enfants alignés après le naufrage d’une embarcation de réfugiés. Partout, la peur dans les yeux et les visages hagards de ceux forcés de quitter de force leur patrie pour échapper aux persécutions. Car dans un état militaire à majorité bouddhiste, il ne fait pas bon être une minorité musulmane.

Belga/ AFP PHOTO / Tauseef MUSTAFA

Nettoyage ethnique

En réponse à l’attaque de postes frontières en 2016, l’armée birmane a entrepris de féroces représailles, entre viols, torture et massacres. D’octobre à décembre 2016, ils seraient 30 000 Rohingyas à avoir fui la Birmanie. Selon les chiffres de l’ONU, à la mi-octobre 2017, le nombre de déplacés atteignait 500 000 personnes, tandis que se poursuit au sud-ouest de la Birmanie ce que le Haut Commissaire de l’ONU aux Droits de l’Homme a qualifié « d’exemple classique de nettoyage ethnique ». Un massacre sur lequel la Dame de Rangoon garde le silence. Et ce, malgré un passé qui devrait pourtant la pousser à le dénoncer.

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Car si Aung San Suu Kyi est devenue la pasionaria acclamée dans le monde entier, c’est en raison de sa propre opposition non-violente à la dictature militaire birmane. Un combat pacifiste qu’elle a dans le sang, elle dont le père, le partisan de l’indépendance birman Aung San, a été assassiné alors qu’elle n’avait que deux ans. Placée en résidence surveillée 20 ans durant, elle a su attirer l’attention et le soutien de la communauté internationale, qui lui a décerné le Prix Nobel de la Paix en 1991. Et lui tourne aujourd’hui le dos.

Belga/ AFP PHOTO / Tauseef MUSTAFA

Retournement de situation

Woluwe-Saint-Lambert n’est en effet qu’un exemple parmi tant d’autres de ceux qui veulent aujourd’hui se distancier de l’icône déchue de la démocratie birmane. L’université d’Oxford a ainsi choisi de retirer de ses murs un portraits de son ancienne élève, tandis que l’UCL a retiré le nom d’Aung San Suu Kyi d’une de ses chaires. Il n’en fallait pas plus pour pousser la machine médiatique à s’emballer, évoquant tour à tour le retrait de sa citoyenneté honoraire canadienne voire même la déchéance de son Nobel. Car loin de promouvoir la paix, Aung San Suu Kyi est aujourd’hui accusée de fermer les yeux sur un massacre.

Paroles, paroles

Et les déclarations de celle qui est aujourd’hui ministre des Affaires étrangères en Birmanie ne font rien pour dissiper ces accusations. En septembre dernier, elle s’est ainsi bornée à évoquer des « allégations et des contre-allégations » d’abus des droits de l’homme dans la région, soulignant qu’on « parle toujours de ceux qui ont fui, mais pas de ceux qui sont restés et ne sont pas à couteaux tirés avec leurs voisins ».  Et Aung San Suu Kyi d’assurer que le gouvernement est « inquiet de voir que beaucoup de musulmans fuient au Bangladesh et nous devons comprendre pourquoi ». Un discours qui ne convainc pas, alors même que d’autres pays tels que la Jordanie et les Etats-Unis ont eux décidé de passer à l’action pour soutenir les Rohingyas. 

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