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La Catalogne, le spectre de la guerre civile et le rôle délicat de la Belgique

Indépendance Catalogne

Drapeaux régionaux à Barcelone le 30 octobre dernier | © Belga / AFP PHOTO / LLUIS GENE

Politique

Depuis son référendum contesté du 30 septembre, la Catalogne n’en finit pas de faire parler d’elle, sans pour autant sembler plus proche de l’indépendance. Alors que Madrid durcit sa position et que le président destitué de Catalogne a atterri à Bruxelles, déchiffrage d’un imbroglio politique de plus en plus complexe. 

C’est un vote qui avait à la fois des airs de fin, et de commencement. La fin d’une acceptation plus ou moins docile de la ligne édictée par Madrid, et le début des ennuis, aussi. Car forcément, le référendum catalan ne pouvait se solder que par un échec, quelle que soit l’issue du vote. Si les Catalans avaient voté contre l’indépendance de la région, cela aurait été un échec cuisant pour les partis politiques qui ont choisi de mettre leurs différences idéologiques sur le côté pour réclamer ensemble l’émancipation. Quant à une majorité de « oui », scénario qui s’est confirmé le 30 septembre dernier, elle ne pouvait que mettre le pays tout entier dans l’impasse, prisonnier du duel entre Madrid et Barcelone. Un scénario catastrophe où chaque acteur suit un script qui semble dicté par l’autre.

Indépendance culturelle

Jean-Benoit Pilet, politologue du CEVIPOL et chargé de cours à l’ULB, a longuement étudié les régions indépendantistes européennes. La Catalogne, bien sûr, mais aussi la Flandre ou l’Ecosse. La spécificité de l’impétueuse ibère ? « On y retrouve une forte articulation du sentiment indépendantiste, qui est quasiment entièrement basé sur des questions culturelles, la langue par exemple. C’est un mouvement très éclaté, qui est composé de partis politiques aux points de vue très différents qui préfèrent mettre leurs différences idéologiques de côté pour aller vers l’indépendance ». Et peu importe le prix de celle-ci.

Je ne pense pas que les leaders catalans se faisaient des illusions en ce qui concerne le référendum. Ils ne pensaient certainement pas être dans un processus qui ne poserait pas de problèmes, mais ce qu’ils cherchaient, c’était affrontement. Ils voulaient des mesures répressives de la part du gouvernement central pour montrer qu’alors qu’eux voulaient la démocratie, le gouvernement amenait la police. Le scénario qui s’est construit autour du référendum est celui que les indépendantistes voulaient.

Et depuis, tant les indépendantistes que le gouvernement central continuent de jouer le rôle du méchant face à l’autre camp.

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manifestation catalogne
Belga/ AFP PHOTO / JOSE JORDAN

Le Parlement catalan proclame l’indépendance de la Catalogne ? Il n’en faut pas plus au gouvernement central pour décider de retirer son autonomie à sa région rebelle. Madrid annonce d’éventuelles arrestations de leaders indépendantistes ? Carles Puigdemont, président catalan destitué, fait ses valises pour aussitôt réapparaître à Bruxelles. Une partie d’échecs où les coups les plus fous se succèdent, sans pour autant être surprenante, ainsi que Jean-Benoit Pilet le souligne.

C’est l’emballement, et chacun joue la pièce que l’autre attend. Le gouvernement central permet aux Catalans de se présenter comme des victimes en ayant une ligne très dure et en menaçant  certains indépendantistes de peines de prison; tandis que les Catalans, en prenant des mesures qui ne figurent pas dans l’état de droit, permettent au gouvernement de dire « regardez, ils sont incontrôlables, il faut les mettre en prison ». Chacun joue le rôle du méchant que l’autre veut le voir jouer.

Un scénario dont les acteurs principaux sont prisonniers, prenant en otage avec eux tout un pays qui attend avec une impatience mêlée d’inquiétude les élections législatives du 21 décembre prochain.

Blocage national

Et en attendant le scrutin, c’est le status quo. « L’Espagne vit une situation de blocage, explique Jean-Benoît Pilet, avec soit une résolution via le dialogue, ce qui est rare quand les acteurs sont aussi polarisés; soit une confrontation plus forte, avec notamment une limitation des droits démocratiques catalans et une interdiction des mouvements indépendantistes ». Une escalade préoccupante, dans un pays où l’ombre de la guerre civile n’est jamais bien loin. Même si pour Jean-Benoit Pilet, une transformation de la lutte idéologique en lutte armée est une très lointaine éventualité.

La violence semble assez éloignée comme perspective simplement parce qu’elle n’est pas du tout dans la nature du nationalisme catalan. C’est un mouvement qui s’est construit dans une optique pacifiste et ses membres savent que c’est leur atout principal. Après, dans une situation de pourrissement, c’est très difficile de prédire ce qui pourrait se passer, et si la répression devient trop forte, il n’est pas impossible que certains indépendantistes passent à la résistance avec des formes de violence.

Vers une nouvelle guerre civile ? « C’est très improbable parce que dans l’Union européenne, on est face à des sociétés où la prise d’armes s’éloigne de plus en plus de ce que les gens sont prêts à faire ».

Liberté et sécurité

Carles Puigdemont, lui, a montré l’étendue de sa détermination en n’hésitant pas à venir chercher du soutien en Belgique. Et les commentateurs politiques de s’emballer, évoquant les complicités historiques des indépendantistes catalans et de la N-VA, voire même, une éventuelle demande d’asile politique de la part du président déchu. Des théories que Carles Puigdemont a démenties lors d’une conférence de presse organisée ce mardi.

Oui, il y a une sympathie, il y a des complicités, mais ce n’est pas d’aujourd’hui. Je ne suis pas ici pour faire de la politique belge ou pour mélanger des questions qui n’ont rien à voir. Je ne demande rien à la politique belge. Comme les autres pays, je suis ici en tant que membre de la politique européenne.

N-VA Catalogne
Le combat catalan a ses supporters en Belgique – BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

L’asile ? « Je ne suis pas ici pour demander l’asile politique. Ce n’est pas lié à la Belgique, mais à l’Europe. Il n’y a aucun lien avec la politique belge. Il est question de pouvoir agir ici en liberté et en sécurité » a encore affirmé Carles Puigdemont. Voilà qui est dit. Reste qu’un éventuel soutien européen est plus facile à évoquer qu’à mettre en place.

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Jean-Benoît Pilet est sceptique quant à un éventuel interventionnisme européen. « Il n’y a pas vraiment d’issue à l’heure actuelle, la seule issue c’est le dialogue, mais il nécessitera la médiation d’un acteur extérieur et aucun acteur ne veut intervenir, certainement pas l’Union européenne,  parce qu’elle sait que si elle intervient, elle devra en faire de même dans les autres états membres ». Une retenue que partage Clément Jadot, chercheur en politique comparée européenne à l’ULB.

L’Europe au fond constitue un paradoxe pour les partis régionalistes. D’une part, c’est un fondement qui légitime leurs discours d’émancipation, puisque la structure de l’Union européenne rend possible et facilite la régionalisation. D’autre part, l’Union européenne s’inquiète peu du destin des régions, voire même, elle les déforce puisque ses interlocuteurs principaux sont les Etats nationaux.

Une intervention de l’Union ? « L’Union européenne est réticente à s’impliquer; il ne faut pas oublier que derrière l’Union, il y a les états membres, et donc, Madrid. Les indépendantistes catalans disposent certes d’une voix à faire entendre au Parlement européen, mais au Conseil européen, seul l’exécutif central espagnol est représenté, ce qui lui donne un veto important pour les enjeux cruciaux ». Quant à une reconnaissance européenne de l’indépendance catalane « pour ce faire, il faudrait que les 28 la reconnaissent, en ce compris Madrid, or il y a fort à parier que dans l’état actuel, le gouvernement espagnol bloquerait le processus ».

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