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Comment la Belgique fait face à la peopolisation du politique

En Belgique, la ligne reste (souvent) claire entre people et politique | © DR

Politique

Si les Américains ont depuis longtemps allègrement franchi la frontière entre people et politique, qui n’a de cesse de s’amenuiser dans des pays tels que la France et l’Italie, en Belgique, une distinction nette demeure. Avec, comme toujours, des interprétations bien différentes au nord et au sud du Royaume. 

De l’autre côté de la frontière linguistique, les célébrités régionales, connues sous le nom de « bekende vlamingen », BV pour les intimes, sont en effet légion. Pas étonnant, donc, que cet appétit pour les potins s’étende à la classe politique, qui se prête de bon jeu à l’exercice. Pourtant peu réputé pour sa bonhomie en Wallonie, Bart de Wever est l’exemple même du peopolitique flamand, faisant les beaux jours d’émissions telles que De Slimste Mens van Vlaanderen, où il s’est prêté avec humour à l’évaluation de son intelligence, mais se livrant aussi également sur sa perte de poids, livre de cuisine à l’appui. Une recette qui marche de l’autre côté du pays, mais qui semble encore un peu indigeste en Wallonie.

Rester dans le cadre

Ainsi que l’explique Pascal Delwit, politologue et professeur à l’Université libre de Bruxelles, « en francophonie, la peopolisation est beaucoup plus contrôlée, ce qui peut s’expliquer en partie parce qu’au Nord, en général, il y a une tradition médiatique beaucoup plus punchy. Le côté flamand emprunte à cette presse, tandis que du côté francophone, on a une plus grande réserve sur les voies d’apparition dans les médias des hommes et des femmes politiques ». Une réserve qu’il s’agit d’appliquer de peur d’aliéner une partie de l’opinion publique.

Quand les choses échappent un peu aux codes, cela fait directement l’objet de critiques. Le cadre culturel en Belgique francophone implique que les hommes politiques n’ont pas leur place dans l’ironie ou dans le cadre humoristique. Quand Di Rupo a inauguré la piscine de Mons, il y a eu beaucoup de commentaires négatifs sur son apparition en maillot; pareil quand il a accueilli les pandas avec une peluche dans les bras.

Pour Pascal Delwit, la distinction est claire : « dans l’espace francophone, les célébrités sont une chose, et les politiques en sont une autre, ce qui est moins vrai dans l’espace néerlandophone ». Une frontière nette, à laquelle il faut toutefois apporter certaines nuances.

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« Même si la peopolisation en Belgique est mois affirmée que dans certains pays, les Etats-Unis par exemple, elle existe tout de même. Si on prend le Téléthon par exemple, ou des émissions telles que Sans Chichis, on constate que les hommes et femmes politiques se déclinent autrement que sous l’unique aspect politique, mais cela reste peut-être moins prégnant que dans d’autres pays ». La raison ? Une partie de l’explication pourrait se trouver dans la place du politique estime Pascal Delwit.

On observe surtout des phénomènes de peopolisation dans des pays où l’on considère que l’homme ou la femme politique est une pièce maîtresse du dispositif. C’est le cas par exemple lors des élections présidentielles aux Etats-Unis ou en France. En Belgique, on n’y échappe pas, mais le système fait que les politiques ne rayonnent quasiment que sur leurs communautés.

Autre explication : l’importance de la localisation dans la vie politique belge. Si les chances sont faibles de voir les politiques belges afficher leur famille ou emmener les curieux à la découverte sur papier glacé de leur maison de campagne, ils s’illustrent plutôt sur le terrain. « La Belgique est un pays où la dynamique de proximité est bien plus forte, et où il n’est pas difficile pour les citoyens de serrer la main de leur Bourgmestre, voire même d’un Ministre ». Et Pascal Delwit d’ajouter que « c’est un choix, aussi. Les hommes et les femmes politiques n’ont que 24h dans une journée, comme nous tous, et ils doivent faire des choix en matière de stratégie de communication ».

Affaiblissement politique

Et s’il faut en croire ce spécialiste de la politique belge, la peopolisation n’est pas le choix le plus stratégique à faire en matière de politique. Bien que l’approche semble payante chez nos voisins américains, où les hommes politiques sont personnifiés à l’extrême, gagnant à leur cause les fanges de la population d’ordinaire peu préoccupées par les élections, selon Pascal Delwit, mêler politique et célébrité est un jeu dangereux dont les protagonistes ne sortent pas gagnants.

La voie vers la peopolisation ne mène pas au renforcement mais bien à l’affaiblissement du politique. C’est certain que les hommes et femmes politiques ne peuvent que se prêter au jeu, et sont même parfois très contents de le faire, mais c’est une voie de délégitimisation. On va vers une représentation parfois clownesque de la vie politique.

Et si Pascal Delwit se dit très dubitatif quant à un impact positif de la peopolisation sur la vie politique, il met également en garde contre les dérives que peut entraîner une telle démarche. « La peopolisation aurait tendance à faire croire aux capacités surnaturelles des hommes et des femmes politiques, alors même qu’ils ne sont pas des dieux, et qu’ils peuvent certes promettre des choses, mais ils agissent dans un cadre de contraintes collectives ».

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