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Journées de la schizophrénie : « On confond souvent cette psychose avec de la dépression »

Au total, ce sont quelques 120 000 Belges qui sont concernés par la maladie, soit 1% de la population. | © DR

Santé

Loin des clichés, des peurs et des stigmatisations dont sont parfois victimes les malades psychotiques, entretien avec le docteur Zahi Zaarour qui est psychiatre à l’hôpital Centre Neuro Psychiatrique Saint-Martin de Namur.

Par Laurent Depré

Au total, ce sont quelques 120 000 Belges qui sont concernés par la maladie, soit 1% de la population. Au niveau mondial, 0,7% des hommes et femmes sont également schizophrènes. Des chiffres en augmentation dans nos sociétés, du moins pour ce qui concerne les maladies psychotiques en général.

Dans le cadre de l’édition 2019 des Journées de la Schizophrénie – qui se tiennent du 16 au 23 mars – et d’une nouvelle campagne grand public de prévention et de déstigmatisation de la maladie, nous avons rencontré un grand spécialiste de la question. Comme il nous la rappelé durant notre entretien, les personnes vivant avec un trouble psychiatrique sont, avant tout, victimes de violences bien plus qu’elles n’en sont les auteurs.

Parismatch.be. En quelques mots simples, c’est quoi la schizophrénie docteur ?
Docteur Zahi Zaarour. C’est une maladie mentale qui fait partie de la famille de la psychose. En gros, tout ce qui touche à une déformation de la perception de la réalité. Cela peut aller jusqu’à une déconnexion totale de la réalité pour le malade.

Quelles en sont les symptômes les plus apparents ?
C’est une maladie qui s’accompagne d’hallucinations sensorielles de type auditives, visuelles, olfactives, gustatives… Il y a aussi toute une gamme de délires : persécution, paranoïa, megalomanie, idées irrationellles… Les personnes peuvent se sentir persécutées ou en danger permanent, se croire surveillées par la police ou encore manipulées par des extra-terrestres. Il faut ajouter à cela des troubles du comportement qui mènent à de l’agitation, de l’agressivité voire de la violence. Les malades apparaissent alors comme fort déstructurés. Voilà pour le volet des symptômes positifs.

Il existe aussi des symptômes dit négatifs.
Oui, c’est le fait de se maintenir à l’écart, d’être renfermé sur soi. Le patient souffre d’un émoussement affectif. Cela se caractérise notamment par une froideur des émotions. Cela peut faire penser à un état de dépression. Et cela peut amener à un retard de bon diagnostique. Le médecin confond parfois un état dépressif, une crise adolescence avec la schizophrénie.

La maladie en Belgique touche environ 100 000 personnes. A-t-on d’autres chiffres ? Répartition hommes-femmes, tranches d’âge… ?
Il n’ ya pas réellement de différence entre les hommes et les femmes face à la maladie. La répartition est quasi égale. Tout au plus, une certaine forme de violence sera présente davantage chez les hommes. Il faut savoir que la maladie se déclare toujours à l’adolesence ou du moins entre 15 et 25 ans maximum. Il peut aussi y avoir des cas rares de débuts encore plus précoces. Rappelons également que seuls un tiers des shizophrènes doivent être lourdement médicamentés et passent de longues périodes à l’hôpital. Pour les autres deux tiers, une vie sociale et familiale est tout à fait envisageable.

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Le fait de vivre en ville a-t-il une influence sur la maladie ?
Disons que la schizophrénie est causée à parts égales par des facteurs génétiques et environnementaux. Dans la partie environnement de vie, le stress peut déclencher en partie la schizophrénie. Et la ville est un environnement plus stressant pour l’individu. C’est une réalité. On augmente le risque de développer cette maladie mentale en vivant en ville.

Assiste-t-on à une augmentation des cas ces dernières années ?
Nous remarquons une augmentation de maladies psychotiques forts proches de la schizophrénie. Nous expliquons ce phénomène par le stress environnemental comme abordé dans la question précédente et à la consommation de toxiques comme le cannabis par exemple. Un consommateur de cette substance aura quatre à cinq fois plus de possibilités de développer ce type de maladies.

Quels sont les clichés qui entourent généralement la maladie ? De quelles stigmatisations souffrent les schizophrènes ?
On regrette surtout la dramatisation excessive de la maladie. Tout comme les nombreuses stigmatisations dont sont victimes les malades. La société voit le schizophrène comme un dangereux et violent aliéné… Un patient présente quatre fois plus de risques de violence, c’est vrai. Mais, par rapport à la criminalité, 95% d’entre eux ne sont pas violents. La discrimination et l’isolement social qui peuvent en découler ne vont faire qu’aggraver la maladie. C’est primordial de garder des liens sociétaux et familiaux.

En général, les médias traitent-ils mal ou de manière incomplète cette maladie mentale ?
Je pense surtout que trop peu est entrepris pour dédramatiser la maladie et la faire connaître au grand public. Il y a une forme de peur de l’aborder par les médias. Et les politiques de prévention sont trop peu nombreuses. Il faut pouvoir aider le plus tôt possible les patients qui tombent malades. Il faut bien constater une méconnaissance du grand public encore aujourd’hui.

Les personnes vivant avec un trouble psychiatrique sont, avant tout, victimes de violences bien plus qu’elles n’en sont les auteurs. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
Vous savez, la première violence est la maladie elle-même… Les patients sont les premières victimes de leurs hallucinations. Il ne faut pas le perdre de vue ! Imaginez entendre une voix vous agresser de façon ininterrompue. C’est violent pour eux. L’enfermement qu’ils doivent subir de fait est aussi une forme de violence. Lorsque l’on ne vous parle pas parce que vous êtes différent, c’est dur. L’exclusion sociale est une forme de violence…

On parle beaucoup aussi de consommation de cannabis. Nous sommes d’accord que le cannabis s’avère être un révélateur de la maladie et non un déclencheur ?
Il y a, par rapport au cannabis, une vulnérabilité différente pour chaque personne. Globalement, les personnes qui sont très disposées à développer la maladie auront 4 à 5 fois plus de risques de la développer en fumant du cannabis. Cependant, des études récentes tendent à montrer le lien de causalité directe entre le fait d’utiliser ces substances et le fait de développer des maladies psychotiques. Oui, le cannabis peut induire un trouble psychotique avec hallucination et délire. Nous parlons d’un taux de psychotique induit par les toxiques qui persiste…

Est-ce que vous avez en tête des noms de personnalité connues qui étaient elles-mêmes schizophrène ?
Le plus connu sans doute du grand public est le peintre néerlandais Vincent Van Gogh qui l’était… Je peux aussi citer l’éminent mathématicien américain John Nash. (il a fait l’objet d’un film en 2001 A beautiful mind de Ron Howard, ndlr)

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