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Cancer du sein : La fabuleuse saga des avancées contre la maladie à l’Institut Bordet

Entre Laurence Buisseret et Christos Sotiriou, ce n’est pas seulement une question d’avancées spectaculaires, mais aussi d’espoir. | © Paris Match Belgique

Santé

Le Pr Christos Sotiriou, Chef du Laboratoire de Recherche Translationnelle en Cancérologie Mammaire de l’Institut Bordet, est un témoin privilégié des avancées spectaculaires réalisées tout comme celles de sa collaboratrice, le Dr Laurence Buisseret. Ensemble, les deux chercheurs caressent désormais un espoir presqu’à leur portée : remplacer la mammographie par un test sanguin permettant de détecter le cancer à un stade très précoce et lui couper l’herbe sous le pied avec de nouvelles stratégies de traitement comme l’immunothérapie… avec, en ligne de mire, la guérison ultime des patientes. Rétrospective.

 

Par Philippe Fiévet

Cette année 2019 consacre à la fois le centenaire du prix Nobel de médecine attribué à Jules Bordet, les 80 ans de l’Institut du même nom, mais aussi le jubilé des ‘Amis de l’Institut Bordet’ dont on célèbre à la fois le 50ème anniversaire et les 15 ans des ‘101 Tables pour la Vie’.

Paris Match. Quand on regarde dans le rétroviseur, on constate à quel point les années 2000 ont été fructueuses, avec un enchaînement de succès qui feront date dans l’histoire de l’oncologie. Pouvez-vous nous rappeler qu’elles en ont été les principales étapes ?
Christos Sotiriou. Le premier grand tournant se situe au début des années 2000, avec la fabuleuse aventure des puces à ADN, à l’origine de la véritable révolution qu’a connue la cancérologie au cours des dernières années. En 2001, de retour à l’Institut Bordet après un séjour de deux ans aux Etats-Unis, je monte, grâce à un financement des ‘Amis’, le 1er laboratoire utilisant cette technologie en Europe. Celui-ci va étudier l’expression des gènes permettant d’estimer l’agressivité des tumeurs. La première grande découverte concerne la mise en évidence d’une nouvelle signature génomique permettant de mieux caractériser l’agressivité de certains cancers du sein, jusqu’alors indéfinis, évitant à de nombreuses femmes une chimiothérapie inutile.
En 2012, notre laboratoire se distingue une nouvelle fois en identifiant le profil mutationnel d’un cancer du sein qui, bien que représentant 15 à 20% de l’ensemble des tumeurs mammaires, était jusqu’alors peu étudié : le cancer lobulaire. Il ouvre ainsi la voie au développement de nouveaux médicaments ciblant les nouvelles anomalies détectées.

Vous vous attaquez ensuite à l’étude du micro-environnement tumoral…
Laurence Buisseret. Oui, et cette analyse nous conduit, dès 2013, à une nouvelle découverte significative : certains cancers du sein présentent une importante infiltration par des cellules de notre système immunitaire (les lymphocytes) et s’avèrent être de meilleur pronostic. Ils répondent très bien à la chimiothérapie et développent peu de récidives.
Christos Sotiriou. Effectivement, et c’est à ce moment stratégique que Laurence intervient en accomplissant sa thèse sur l’étude de l’immunité dans le cancer du sein. De 2014 à 2016, elle séjourne au Canada dans le prestigieux Centre de Recherche de l’Hôpital de Montréal. Son travail permet de mieux caractériser les cancers du sein susceptibles de répondre à l’immunothérapie et ouvre vers de nouvelles pistes pour la recherche clinique.

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Dans le même temps, une nouvelle révolution voit le jour…
Christos Sotiriou. Oui, elle concerne, cette fois, la biopsie liquide qui permet désormais, à partir d’un simple prélèvement sanguin, d’identifier à la fois les cellules tumorales circulantes et leurs anomalies permettant potentiellement de guider les traitements en fonction des mutations tumorales mais aussi d’évaluer de manière précoce la réponse aux traitements. D’ici quelques années, nous espérons que le développement de cet outil nous permettra aussi de diagnostiquer les cancers de manière précoce par une simple prise de sang en remplacement de la mammographie!

Ce qui frappe, dans vos propos à tous les deux, c’est cette continuité dans vos travaux, un peu comme une pelote de laine qui se déroule. Où ce fil d’Ariane va-t-il nous conduire et que peut-on raisonnablement espérer dans les dix prochaines années ?
Christos Sotiriou. Personnellement, je suis convaincu que la révolution technologique actuelle nous fera encore accomplir des pas de géant dans la lutte contre le cancer. Actuellement, l’immunothérapie permet de réaliser des prouesses, tant pour le mélanome que pour le cancer du poumon voire même certains cancers du sein. On pourrait aussi imaginer le développement de vaccins comme celui qui existe déjà contre le cancer du col de l’utérus pour éradiquer le cancer du sein.

Dans cette dynamique euphorique, quel est votre rôle actuel ?
Laurence Buisseret. L’objectif actuel de mon travail est de mieux prédire la réponse du cancer du sein à l’immunothérapie et d’identifier les patientes qui pourraient en tirer un bénéfice. Dans le sillage de ma thèse, relative à la réponse immune dans le cancer du sein, nous travaillons à présent sur de nouvelles études cliniques visant à évaluer ces nouvelles stratégies thérapeutiques. Nous passons donc très rapidement des découvertes que nous faisons en laboratoire aux applications cliniques dont nos patients profitent directement.

 

L’Institut Bordet à la pointe de la recherche. © BELGA PHOTO DAVID STOCKMAN

C’est dans ce contexte que pas moins de trois études dont Bordet est sponsor sont actuellement en cours ?
Laurence Buisseret. Oui, deux sont déjà en cours et la troisième est en gestation. Ces études évaluent des combinaisons de traitements qui ont pour but de réactiver la réponse immune contre le cancer. De plus, ces études incluent un programme de recherche translationnelle afin de pouvoir étudier les raisons qui font que certaines patientes atteintes d’un cancer du sein répondent positivement à l’immunothérapie et d’autres non. Ces combinaisons d’immunothérapie pourraient améliorer le traitement du cancer du sein au stade avancé mais aussi à un stade précoce de la maladie. C’est à ce moment que l’activation du système immunitaire de la patiente pourrait avoir un effet « vaccin ». Il faudra attendre cinq, voire dix ans pour évaluer le bénéfice à long terme de ces traitements mais je caresse vraiment l’espoir in fine d’éviter les rechutes en agissant à un stade précoce. Je rejoins Christos quand il dit qu’on vise la guérison pour tous les cancers du sein.

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Grâce une fois encore aux ‘Amis’, vous collaborez avec une université portugaise sur un projet consistant à évaluer l’effet du virus du SIDA sur la réponse immunitaire contre le cancer du sein. De quoi s’agit-il ?
Christos Sotiriou. Il s’agit de comparer les patientes ayant un cancer du sein et affectée, ou non, par le virus du Sida qui, lui, atteint singulièrement le système immunitaire. L’étude permettra de mieux comprendre les mécanismes immunologiques spécifiques des patientes dont le système immunitaire est intact et des patientes immunodéprimées par le VIH. Le Portugal ayant gardé des relations très étroites avec le Mozambique et le Brésil, c’est la raison pour laquelle ses universités disposent d’importantes banques de données sur ces patientes.

‘Les Amis’ semblent vous avoir accompagnés de manière indéfectible au cours de toutes ces années…
Christos Sotiriou. Effectivement, ‘Les Amis’ sont intervenus à chaque grande étape de notre développement en nous donnant les moyens humains et technologiques indispensables pour mener à bien nos travaux et nous leur en sommes infiniment reconnaissants.

 

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