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Immunothérapie : le système immunitaire est le premier soldat contre le cancer

Les deux chercheuses de l'Institut Bordet détiennent sans doute une des clés de l’avenir en matière d’immunothérapie. | © Paris Match Belgique

Santé

Surfant sur la nouvelle vague de l’immunothérapie, l’Américaine Karen Willard-Gallo, chef du Laboratoire d’Immunologie Moléculaire, et sa collaboratrice, la Bretonne Soizic Garaud, PhD, concentrent désormais leurs efforts pour mieux comprendre le mécanisme du système immunitaire afin de cibler plus précisément les patients susceptibles de bénéficier des traitements par immunothérapie tout en limitant leurs effets toxiques. Plusieurs projets et une nouvelle plateforme d’imagerie révolutionnaire font partie de ce nouveau défi.

Cette année 2019 consacre à la fois le centenaire du prix Nobel de médecine attribué à Jules Bordet, les 80 ans de l’Institut du même nom, mais aussi le jubilé des « Amis de l’Institut Bordet » dont on célèbre à la fois le 50ème anniversaire et les 15 ans des « 101 Tables pour la Vie ».

Paris Match. Nous sommes dans votre bureau, face à un écran multicolore qui donne un aperçu des possibilités insoupçonnées d’un appareil dont l’Institut Bordet est aujourd’hui le seul à être équipé en Belgique. Que permet cette plateforme d’imagerie ?
Karen Willard-Gallo. Les appareils des générations précédentes nous permettaient de visualiser maximum trois marqueurs; grâce à ce nouvel appareil, nous pouvons désormais en visualiser sept et bientôt neuf. Autrement dit, nous disposons d’une vision extrêmement pointue tant de la tumeur que de son microenvironnement, ce dernier contenant les cellules immunitaires anticancéreuses principalement ciblées par l’immunothérapie.
Soizic Garaud. Notre objectif est d’exploiter ces données dans l’avenir afin de poser un meilleur diagnostic et de traiter plus efficacement le patient.

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Rappelons que chaque jour des centaines de milliers d’erreurs se produisent dans notre corps et que notre système immunitaire intervient pour les éradiquer sur-le-champ.

Quelles sont les promesses des traitements par immunothérapie ?
Au départ, la chimiothérapie tuait toutes les cellules, sans distinction, les bonnes comme les mauvaises. Les thérapies ciblées ont, quant à elles, eu pour objectif de bloquer la croissance ou la propagation de la tumeur en interférant avec des anomalies moléculaires ou avec des mécanismes à l’origine du développement ou de la dissémination des cellules cancéreuses. L’immunothérapie, elle, revitalise le système immunitaire contre le cancer. Rappelons que chaque jour des centaines de milliers d’erreurs se produisent dans notre corps et que notre système immunitaire intervient pour les éradiquer sur-le-champ. Celui-ci constitue donc bel et bien le premier soldat contre le cancer. L’une des problématiques de l’immunothérapie est que, trop boosté, le système immunitaire peut être aussi responsable d’effets secondaires, comme la survenue de maladies auto-immunes tel le diabète.
Karen Willard-Gallo. C’est la raison pour laquelle, dans cette optique, nous avons entrepris une étude de monitoring de l’immunité antitumorale chez des patients bénéficiant d’un traitement par immunothérapie. Nos recherches visent à identifier, directement dans la tumeur, des marqueurs de l’activité immunitaire associés à une augmentation des réponses antitumorales induites par l’immunothérapie. L’objectif est aussi de suivre, par prises de sang successives, une série de paramètres immunitaires avant, pendant et après les traitements de manière à voir si certains marqueurs peuvent prédire la réponse au traitement ou le développement de toxicités liées à celui-ci. Il est en effet intéressant de prédire celles-ci une ou deux semaines avant leur survenue afin de mieux les gérer. Nous travaillons aussi avec d’autres laboratoires dans le monde sur de nouveaux marqueurs pertinents comme celui lié au microenvironnement immunitaire de la tumeur.

Ce monitoring est d’autant plus intéressant que toutes les patientes ne répondent pas positivement aux traitements par immunothérapie ?
Effectivement, l’immunothérapie n’est pas efficace chez tous les patients et on observe des différences significatives en fonction du type de tumeur. On estime aujourd’hui que c’est le mélanome qui y répond le mieux (environ 40%) alors que des cancers comme celui du sein ont un taux de réponse souvent inférieur à 20%.

« Au départ, la chimiothérapie tuait toutes les cellules, sans distinction, les bonnes comme les mauvaises », expliquent es chercheuses. ©BELGA PHOTO DAVID STOCKMAN

L’étude d’un tel monitoring fait actuellement l’objet d’une étude clinique ?
Oui, en préliminaire à une étude clinique, notre laboratoire conduit une étude pilote afin de rechercher dans le sang et dans la tumeur, grâce aux nouvelles techniques d’imagerie, de nouveaux marqueurs de réponse au traitement.

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Avant cela, vous aviez franchi une autre étape décisive en analysant l’environnement de la tumeur ?
Effectivement, nous avons été les premiers à identifier, dans le cancer du sein, la présence de micro-ganglions associés à de bons taux de survie. À noter que cette recherche s’organise dans un cadre européen ; autrement dit, nous nous sommes réparti la tâche… Le fait de travailler tous ensemble et d’unir nos forces nous a permis d’avancer plus vite et d’être pionniers en la matière, les États-Unis et l’Asie reprenant ensuite les résultats de nos études. Nos avancées démontrent également la valeur ajoutée d’une recherche académique visant à mieux cibler les traitements en déterminant le bon traitement pour le bon patient par rapport à une recherche pharmaceutique dont l’objectif est souvent de traiter le plus grand nombre.

Le fait de travailler tous ensemble et d’unir nos forces nous a permis d’avancer plus vite et d’être pionniers en la matière.

Quelles sont vos perspectives dans un avenir proche ?
Dans le cadre du New Bordet, notre plateforme d’imagerie d’une qualité exceptionnelle se révélera très précieuse. Nous souhaitons ainsi être parmi les premiers à proposer un monitoring immunitaire des patients traités. Nous allons également poursuivre nos activités de recherche fondamentale sur les mécanismes du système immunitaire. C’est un défi énorme mais nous le relevons avec d’autant plus de conviction que nous sommes tous des passionnés, ici à Bordet.
Soizic Garaud. L’immunothérapie est une découverte prometteuse mais qui demande encore à être affinée. On ne peut pas traiter tous les patients sans discernement : un ciblage précis -trouver le bon traitement pour le bon patient- et une meilleure gestion des effets secondaires s’avèrent nécessaires.
Karen Willard-Gallo. Nous sommes très optimistes. Regardez, par exemple, dans le cancer du pancréas qui est de très mauvais pronostic, un petit nombre de patients répondent déjà à l’immunothérapie ! Je pense aussi que dans un avenir proche, nous allons avoir recours à certains virus dont l’injection pourrait augmenter la réponse immunitaire du patient et être combinée à l’immunothérapie. Dans ce domaine aussi, nous avons une carte à jouer, notre but étant plus que jamais que l’Institut Bordet se positionne comme un centre de référence.

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