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Cancer et alimentation : C’est l’éternel dilemme

"Cueille le jour, mais avec parcimonie"... L’alimentation reste un enjeu considérable pour une qualité de vie optimale. | © Paris Match Beglique

Santé

Le Pr André Van Gossum, gastroentérologue et responsable de la nutrition à l’Institut Bordet, et Marika Csergö, responsable du Service diététique, rappellent les bienfaits d’une alimentation équilibrée qui, dans les règles d’une bonne pratique, peut s’avérer un outil efficace de prévention du cancer. Entre mauvaises habitudes et vigilance, comment s’y retrouver ? Le débat remonte en fait à la nuit des temps.


Cette année 2019 consacre à la fois le centenaire du prix Nobel de médecine attribué à Jules Bordet, les 80 ans de l’Institut du même nom, mais aussi le jubilé des Amis de l’Institut Bordet dont on célèbre à la fois le 50ème anniversaire et les 15 ans des 101 Tables pour la Vie.

Paris Match. A quand remonte l’idée que l’alimentation est à mettre en relation directe avec notre état de santé ?
André Van Gossum. Les premières notions de diététique et d’alimentation sont à mettre au crédit d’Hippocrate, au 5ème siècle avant JC quand il déclarait que la première des médecines résidait dans notre manière de nous nourrir. Il faudra attendre l’année 1256 de notre ère pour trouver les premiers textes relatifs aux régimes alimentaires où l’on soulevait, notamment, la question du régime d’abstinence. Les grandes religions se sont emparées de cette notion avec les carêmes, jeûnes et autres ramadan qui montrent à quel point cette approche du régime d’abstinence reste culturelle. On se prive, on s’améliore et cette idée est en vogue en oncologie puisque certains préconisent un régime d’abstinence avant les chimiothérapies afin de mettre la tumeur en souffrance énergétique. Il s’agit bien sûr d’extrapolations ; aucune société scientifique n’a reconnu une telle position !

Entretemps apparaissaient les premières écoles de diététique.
Oui avec la création en 1954, de l’Institut Lambin à Saint Luc et, à la fin des années 50, celle de l’Institut Meurisse. Ceux-ci sont donc sommes toutes assez récents et, en fait, ces pionniers de la diététique étaient avant tout des chimistes.
Marika Csergö. Et puis, dans les années 70, on assiste à la création de l’European Society for Clinical Nutrition and Metabolism (ESPEN), dont on fête cette année le 40ème anniversaire, et qui est vraiment la première à se pencher sur la nutrition d’un point de vue strictement clinique, axé avant tout sur le patient. Aujourd’hui, les progrès sont notoires. L’on dénombre trois étapes en cancérologie: la prévention, pour diminuer le risque de cancer ; la phase de traitement et celle qui le suit, avec les risques liés à la de prise de poids ou, au contraire, aux difficultés de ré-alimentation.

Pour la prévention, quelles sont les lignes maîtresses ?
Marika Csergö. L’on peut agir car il est établi qu’il existe des facteurs protecteurs. On retiendra l’importance de garder un poids stable et un bon indice corporel tout au long de la vie. Il faut également à tout prix éviter les addictions comme le tabac, consommer un maximum de fruits et légumes pour leur apport en fibres, pratiquer une activité physique, consommer des produits laitiers pour l’apport de calcium, sans oublier le bénéfice de l’allaitement maternel.
André Van Gossum. A contrario, il faut proscrire l’excès d’alcool (maximum 1 à 2 verres par jour), responsable de certains cancers (cancer du foie, de l’estomac, de la tête et cou et de l’oesophage), prévenir l’obésité qui est un facteur de risque de cancer avéré, diminuer la consommation de viande rouge et de plats préparés à une portion congrue…

Il faut limiter la consommation de viandre rouge… 500 grammes par semaine de bœuf, porc et agneau, en ce compris les hachis  !

C’est-à-dire, très concrètement ?
500 grammes de viande rouge par semaine comme bœuf , porc et agneau, en ce compris les hachis qu’il convient de placer parmi les plats préparés, et 150 grammes de charcuterie hebdomadaire. Une bonne attitude consiste à bannir tout excès de sel (responsable du cancer de l’estomac) ainsi que les suppléments en béta-carotène. Tout cela fait partie des recommandations officielles. Il faut par ailleurs prendre ses distances avec certaines affirmations péremptoires publiées dans la presse qui recommandent par exemple la consommation de curcuma, certes un anti inflammatoire reconnu, mais dont on n’a pas prouvé l’effet bénéfique contre le cancer, pas plus que la tomate.

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Attention à la consommation excessive de viande rouge par semaine… ©Belga

Vous venez d’évoquer l’aspect préventif. A quels problèmes le patient peut-il être confronté durant ses traitements ?
André Van Gossum. Lorsque le diagnostic de cancer est posé, dans 40% des cas, on enregistre une perte de poids parfois substantielle et, d’une manière générale, une perte d’appétit. L’on enregistre bien sûr des différences d’un cancer à l’autre: un cancer de type ORL engendre plus de perte de poids qu’un cancer du sein par exemple. De plus, un traitement chirurgical et une chimiothérapie peuvent aussi altérer la prise alimentaire.
Marika Csergö. Ce qui explique la nécessité d’une prise en charge nutritionnelle individualisée. Or, pour vous donner un exemple, actuellement, la Belgique ne rembourse pas les berlingots de compléments alimentaires pourtant indispensables pour certains cancéreux en phase de traitement alors qu’il a été démontré que leur consommation avant une intervention permettait de mieux supporter celle-ci.
André Van Gossum. D’autres facteurs peuvent aussi renforcer cette anorexie comme la dépression, les effets secondaires liés à la chimiothérapie comme les nausées et vomissements, mais aussi la douleur engendrée par certains cancers ou encore la prise de morphiniques connus pour altérer l’appétit.
Marika Csergö. L’hospitalisation prolongée peut aussi constituer un problème. D’où l’importance d’adapter les soins nutritionnels pour aider le patient à augmenter son déficit calorique au moyen de compléments appropriés. Le succès rencontré dans certains hôpitaux des Pays-Bas avec les charriots-repas mobiles où le patient peut choisir ce qu’il préfère le montre bien. Cette approche permet aussi de limiter considérablement le gaspillage puisqu’on sait que 30% des plateaux vont actuellement à la poubelle. Bien sûr, ce type de service à un coût logistique, mais je pense que les bienfaits pour le patient et les retombées écologiques pourraient être davantage prises en compte.
André Van Gossum. Nous venons à ce titre d’obtenir un accord de la direction de Bordet pour procéder à un test dans ce sens. Et d’ailleurs, n’est-ce pas aussi le sens de l’action d’Yves Mattagne qui montre la voie à suivre depuis tant d’années en venant offrir leur repas aux patients le midi des ‘101 Tables’ ?

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La pyramide de l’alimentation doit être respectée au maximum ! ©BELGA PHOTO KURT DESPLENTER

Le troisième volet que vous évoquiez concerne la phase qui suit le traitement. Quels sont les faits auxquels il convient de rester attentif ?
André Van Gossum. Ceux qui ont passé le cap du cancer doivent retrouver leur équilibre nutritionnel de départ. On sait en effet qu’il y a un risque de reprise de poids à l’excès dans l’euphorie d’une santé retrouvée. Mais il est tout autant indiqué de se préoccuper des patients qui doivent faire face aux séquelles de leur traitement : une prise en charge doit donc exister afin d’optimiser la qualité de vie des malades en ce compris leur réinsertion socio-professionnelle.

Oui, un dernier mot ?
Marika Csergö. N’oublions pas l’activité physique, sans que ce soit un marathon ! Trois fois trente minutes d’activité physique soutenue par semaine suffiront. Les conseils d’un kinésithérapeute ou de spécialistes peuvent être utiles. L’exercice physique régulier doit être intégré à une alimentation équilibrée.

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