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Aux États-Unis, un logiciel poussait les médecins à prescrire des opioïdes

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Entre 1999 et 2017, 400 000 décès ont été constatés par surdose d’opioïdes, selon des chiffres des autorités fédérales. | © Don EMMERT / AFP

Santé

Manipulés par un accord secret entre un laboratoire pharmaceutique et une société de logiciels médicaux, des médecins ont prescrit durant plusieurs années des opioïdes, alors que cette substance hautement addictive est à l’origine de la pire crise liée à la drogue de l’histoire des États-Unis.

C’est une crise sanitaire sans précédent aux États-Unis. Prescrits parfois comme des médicaments antidouleurs, en toute légalité, les opioïdes ont tué au moins 400 000 Américains en moins de vingt ans. Avec en moyenne 130 morts chaque jour, cette crise de santé publique est devenue, selon Ivana Obradovic, directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, « la première cause de mortalité évitable avant cinquante ans, loin devant les accidents de la route et les décès par armes à feu ».

Alors que les autorités américaines semblent désormais déterminées à lutter contre ce fléau, la vente de ces dérivés de l’opium a été, pendant longtemps, très peu encadrée. De récentes révélations de Bloomberg montrent d’ailleurs qu’aux États-Unis, une société de logiciels médicaux, Practice Fusion, a été payée par un laboratoire pharmaceutique pour inciter les médecins à prescrire des opioïdes. Suivant cet accord secret, le logiciel de gestion de dossiers médicaux pour les médecins était subtilement programmé pour faire apparaitre une alerte, demandant le niveau de douleur du patient. Un menu déroulant répertoriait ensuite les traitements, qui allaient du renvoi à un spécialiste à une prescription pour des antidouleurs sous forme d’opioïdes, une substance fortement addictive. Le médecin n’avait plus qu’à cliquer pour que le programme crée un plan de traitement. De 2016 au printemps 2019, l’alerte s’est déclenchée environ 230 millions de fois, souligne le média américain.

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Une méthode « odieuse »

L’entreprise à l’origine du logiciel utilisé dans des dizaines de milliers de cabinets médicaux à travers les États-Unis a révélé l’existence de cette méthode dans le cadre d’une enquête fédérale de la part des autorités américaines. Ce dernier a abouti au règlement récent de 145 millions de dollars de la part de Practice Fusion pour régler ses litiges.

« La conduite de Practice Fusion est odieuse. L’entreprise a profité d’un pot-de-vin d’un million de dollars pour permettre à une société d’opioïdes de s’incruster dans la relation sacrée entre le médecin et son patient afin de propager encore plus de ses opioïdes hautement addictifs et dangereux », critique Christina E. Nolan, avocate américaine pour le District du Vermont, où s’est produit le procès. De cet accord, le laboratoire pharmaceutique, identifié par Reuters comme étant Purdue Pharma – fabricant, entre autres, de l’oxycodone -, aurait quant à lui gagné plus de 11 millions de dollars.

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À grand renfort de marketing et de stratégies d’influence, « l’industrie pharmaceutique a été extrêmement importante pour faire progresser et propulser l’accès aux opioïdes à une population de plus en plus large », rappelle Bertha Madras, professeure à la Harvard Medical School et membre de la Commission présidentielle de lutte contre la toxicomanie et la crise des opioïdes. Elle décrit l’accord entre Practice Fusion et Purdue Pharma comme étant particulièrement « néfaste et subtil » dans la mesure où il se déguise derrière la promesse des grandes entreprises technologiques de « révolutionner le domaine » médical et de « réinventer les soins de santé ».

Alors que d’autres groupes pharmaceutiques sont visés par des enquêtes et envisagent de payer des sommes importantes pour éviter de passer par la case justice, cette affaire mise en lumière par Bloomberg montre que les outils numériques peuvent facilement être exploités à des fins commerciales, au détriment de la santé des patients. Pour le politologue français Joel Gombin, repéré par Usbek et Rica, ces révélations confirment « qu’en matière de santé, la maîtrise des interfaces, des parcours numériques des patients comme des professionnels est un sujet stratégique d’une importance majeure. Sur laquelle il convient d’avoir une vraie réflexion, plutôt que de laisser faire le marché roi. » Cette affaire risque en tout cas d’ébranler encore un peu plus la confiance du public envers l’industrie pharmaceutique.

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