Paris Match Belgique

Le CBD n’est pas prêt de remplacer les antidouleurs classiques

Depuis ce 10 février, l’huile de CBD, le cannabidiol non psychotrope, est disponible en vente libre en pharmacie

Concrètement, malgré le fait que le cannabidiol soit disponible en vente libre en pharmacie, c’est au consommateur de faire appel à un professionnel de la santé pour son utilisation. | © Jan Woitas/dpa-Zentralbild/dpa

Santé

Depuis ce 10 février, l’huile de CBD, le cannabidiol non psychotrope, est disponible en vente libre en pharmacie. Vendu comme le soulagement à tous les maux, de l’épilepsie aux douleurs chroniques, son mode d’utilisation reste flou.

Par Marie Kneip (stagiaire)

Vous avez probablement vu ces magasins fleurir partout en Belgique depuis 2018. Avec leur feuille de cannabis géante en vitrine, impossible de passer à côté. Ils ont la particularité de vendre du CBD, un composant non psychoactif du cannabis, qu’ils présentent comme étant antidouleur et relaxant. Les CBD shops n’étant tenus à aucune législation quant à la fabrication de leurs produits, les professionnels de la santé ne pouvaient ainsi pas s’assurer de leur fiabilité, ni du taux de la substance.

Côté pharmacies, ces dernières vendaient jusqu’ici le Sativex, médicament contenant lui, la substance psychotrope, et principalement utilisé par les patients atteints de sclérose en plaque. Elles concoctaient également des préparations magistrales très coûteuses à base de cannabidiol, tant que le taux de THC, la substance stupéfiante du cannabis, respectait la dose légale indiquée.

Un cadre juridique encore flou

Désormais commercialisé par la firme pharmaceutique Amophar, le CBD-PHAR permet d’assurer un contrôle de la matière première et de la composition exacte du produit. Si les pharmacies belges le proposent désormais en vente libre, il reste tout de même soumis à certaines règles plutôt floues. Sur le flacon de 10 ml d’huile, aucune posologie. Seule l’indication « pas pour consommation » est visible. Si la firme reste évasive, c’est parce que le produit, bien que non psychotrope, est considéré comme légal uniquement s’il comporte la mention « pas pour consommation ».

Comment alors, utiliser précisément l’huile ? Maxime Costa, copropriétaire d’Amophar, la firme pharmaceutique qui le commercialise, reste tout aussi évasif. « C’est un point sur lequel nous ne pouvons pas nous prononcer. On fait face à un conflit entre ce qui se fait en Belgique et dans les pays limitrophes. Si vous allez au Pays-Bas, vous trouverez un produit similaire, sur lequel il sera indiqué exactement le nombre de gouttes à prendre par jour. Aux Pays-Bas, on pourra l’enregistrer comme complément alimentaire et indiquer un nombre de gouttes à prendre. » Si cette huile est officiellement « à ne pas consommer », la firme nous répond malgré tout qu’elle est tout à fait est propre à la consommation. Un peu confus tout cela…

Lire aussi > Quand le cannabis fait des Canadiennes de meilleures mères

Concrètement, malgré le fait que le produit soit disponible en vente libre en pharmacie, c’est au consommateur de faire appel à un professionnel de la santé pour son utilisation. Dès lors, le pharmacien est-il formé sur l‘utilisation de ce genre de substance ? Maxime Costa confirme : « Les pharmaciens sont obligés de continuellement prendre des cours du soir pour recevoir des points d’accréditation. Des cours sur l’utilisation du cannabis médicinal sont notamment organisés. » 

Une solution aux opioïdes

À qui l’huile de cannabidiol est-elle destinée ? « Les gens qui l’achètent aujourd’hui sont ceux qui souffrent de troubles du sommeil, de spasmes, de douleurs aux articulations, ou encore les personnes épileptiques », explique Maxime Costa. La ligue francophone belge contre l’épilepsie confirme. Dans le cadre d’une étude sur des enfants souffrant de certaines formes d’épilepsie, elle explique que 43% des patients ont connu une diminution de moitié du nombre de crises.

Bien toléré et peu addictif, le CBD pourrait-il détrôner les antidouleurs classiques ? © Lionel VADAM

En 10 ans, la consommation d’opioïdes a doublé en Belgique alerte l’INAMI. Ces antidouleurs puissants, dérivés de la morphine, bloquent les récepteurs de la douleur, et sont donc prisés des personnes atteintes de douleurs chroniques. Hautement addictifs, le nombre de décès par overdose provoqués par ces médicaments est de plus en plus préoccupant. Véritable crise sanitaire outre-Atlantique, les overdoses dues aux opiacés font baisser l’espérance de vie aux Etats-Unis depuis 2015, dévoilait récemment le New York Times.

Lire aussi > Aux États-Unis, un logiciel poussait les médecins à prescrire des opioïdes

Etant donné la dépendance qu’ils créent, « il y a une tendance globale à réduire au maximum l’utilisation d’opioïdes dans le milieu hospitalier », confie Turgay Tuna, anesthésiste et coordinateur du Centre multidisciplinaire d’évaluation et du traitement de la douleur à l’hôpital Erasme. Les seuls cas dans lesquels on les tolère encore, sont les douleurs cancéreuses ou post-opératoires. Et même dans ces circonstances-là, ils sont évités si possible. C’est au niveau de cette dépendance qu’intervient le CBD : il peut se révéler très utile dans le cadre de sevrages d’opioïdes. « La prise de CBD permet à certains patients de se désaccoutumer des opioïdes. Il est en général très bien toléré par les patients, et provoque peu d’effets secondaires », confirme Turgay Tuna.

Utile, mais pas révolutionnaire

Si la substance est servie sur un plateau d’argent par certains, la communauté scientifique reste sceptique. Le professeur Turgay Tuna tempère. « Certaines études lui prêtent des vertus antidouleur, comme par exemple pour les patients qui souffrent d’arthrose. Mais actuellement, le cannabidiol n’a pas de vertus scientifiques prouvées. » Les études faites à son sujet ne sont pas assez robustes : elles sont soit menées sur un échantillon trop faible, soit critiquables au niveau de leur fiabilité.

Lire aussi > SpaceX va livrer du cannabis sur l’ISS (et pourrait changer l’histoire de l’agriculture)

Bien toléré et peu addictif, le CBD pourrait-il détrôner les antidouleurs classiques ? « C’est peu probable. Les traitements restent avant tout individuels, chaque analgésique a une utilité particulière. C’est un ingrédient supplémentaire dans la panoplie des médecins. » Le cannabidiol n’est pas un ingrédient magique. Peu probable, donc, de le voir remplacer les médicaments actuels.

© GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP.

Réticence belge

Amophar déplore le peu d’études sur le cannabidiol en Belgique. « Il faut espérer une augmentation des recherches sur le sujet. Alors seulement, on pourra travailler sur ses vertus », nous explique encore la firme.

Si peu d’études sont disponibles, elles se multiplient pourtant. Des recherches qui portent principalement sur son efficacité dans le cadre de l’épilepsie ou de douleurs venant de lésions.

Lire aussi > La science sait enfin pourquoi le cannabis vous rend joyeux (et votre voisin parano)

Alors que l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas ont totalement légalisé le CBD, la Belgique, généralement en avance dans le domaine sanitaire, est à la traîne. C’est peut-être ce lien ténu avec le cannabis psychotrope, toujours illicite au-dessus de 5 g, qui freine les recherches dans un cadre thérapeutique.

Dans l’inconscient collectif, drogues légales et stupéfiants sont encore considérés comme complètement étrangers. Rappelons pourtant que l’héroïne, drogue dure extrêmement addictive, est synthétisée à partir de la morphine, antidouleur puissant parfaitement légal.

CIM Internet