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Coronavirus : 30 jours sur le paquebot de l’angoisse

à bord du diamond princess

Un passager du Diamond Princess sur son balcon, le 19 février. | © CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Santé

Notre grande enquête sur le Diamond Princess, immense paquebot de croisière immobilisé au Japon et dont la contamination progressive des passagers a alerté le monde sur les dangers du nouveau coronavirus. 

D’après un article Paris Match France par Arnaud Bizot, Gaëlle Legenne et notre correspondant à New York Olivier O’Mahony

En débarquant sur l’île d’Okinawa, Caroline, directrice spectacle et animation du « Diamond Princess », se rend vite compte que les mesures de sécurité se sont intensifiées. Originaire de Saumur et dotée d’un solide bagage linguistique, elle est membre du staff Princess Cruises depuis près de quinze ans. Okinawa, berceau des arts martiaux et paradis des centenaires, est la dernière escale avant l’arrivée à Yokohama. Les 2 666 passagers ont dû se plier aux règles de prise de température avant de se lancer dans un tour de la ville et dans la visite du célèbre aquarium Churaumi, rempli de requins-baleines et de raies manta. Baignade dans les eaux turquoise de la plage de Mibaru. Ce soir du 1er février, passagers et membres d’équipage s’émerveillent devant la féerie. Une partie du staff, dont Caroline, a réussi à convaincre le capitaine, Gennaro Arma, de s’accorder une courte pause dans un restaurant typique. Le navire tracera ensuite trois jours en haute mer. « À ce moment-là, personne ne se doutait qu’un croisiériste de 80 ans, descendu le 25 janvier en escale à Hongkong, avait été testé positif au Covid-19. Et que, bientôt, tout allait basculer », raconte Caroline. Personne non plus ne se doute qu’un « passager » invisible règne à bord depuis au moins huit jours.

Le 2 février, les quatre piscines, les huit Jacuzzi et les spas affichent complet. On se promène sur ce navire de près de 300 mètres de long, on s’adonne au tai-chi sur l’un des 18 ponts. Après le dîner, l’Américaine Gay Courter, 75 ans, écrivaine célèbre, filme dans la galerie centrale la finale du concours de rock où six couples s’opposent. Ils transpirent abondamment, entourés d’une petite foule de supporteurs. Supervisés par Caroline et son équipe, les divertissements, soigneusement travaillés et particulièrement attendus, rythment le temps. Jusqu’au soir du 3 février… Carl Goldman, 67 ans, et sa femme, Jeri, propriétaires d’une radio californienne, sont installés dans une suite de 30 mètres carrés. Ils dînent tranquillement. « Soudain, raconte Carl, le capitaine a indiqué que le touriste débarqué à Hongkong était atteint du coronavirus, et que nous devions tous rester un jour de plus à bord. » Silence, murmures. « Mais personne ne semblait véritablement inquiet », ajoute Carl. Après son annonce, le capitaine Arma pousse les machines à leur maximum : 22,5 nœuds. Il faut gagner au plus vite Yokohama, où s’activent déjà les services sanitaires japonais. L’équipage est invité à une réunion de crise. « Il n’était pas encore question de quarantaine. » Deux mille kilomètres plus loin, à Yokohama, le quai a pris des allures d’hôpital de campagne : ambulances, camions de l’armée, soignants en tenue de cosmonaute. Les Québécois Manon Trudel et Julien, son compagnon, la soixantaine, ne peuvent rien voir de ce spectacle : leur cabine de 14 mètres carrés n’a ni fenêtre ni hublot.

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La mise en quarantaine officielle s’est faite dans la nuit

Après sa longue journée de travail, Caroline songe sans doute aux prochaines animations. « La mise en quarantaine officielle s’est faite dans la nuit. Le capitaine l’a annoncé au petit matin, mais je ne l’ai pas entendu dans le carré d’équipage. Je suis sortie vers 7 h 30, comme d’habitude, pour aller boire mon café. Le pont était désert. C’est le directeur de l’hôtellerie qui m’a appris la nouvelle. » Le capitaine avait révélé au micro que neuf passagers et un membre d’équipage étaient positifs. Avec tact, il a ajouté qu’il était désormais interdit de quitter sa cabine. Décision des autorités japonaises. Le lendemain, 40 cas supplémentaires allaient être diagnostiqués. « C’était si étrange… Impossible de trop penser à soi-même, le plus important était de veiller à tous nos croisiéristes. On m’a demandé de me charger de la communication avec la cellule de crise de la compagnie, à Los Angeles. Il fallait organiser l’urgence. Commander de la nourriture, obtenir des bouteilles d’eau, rassurer, nous procurer des médicaments contre les maladies chroniques. » Malgré la voix paisible du capitaine, l’anxiété s’est installée. Les premiers patients positifs sont évacués par un tunnel en bâche hermétique, les menant d’une des issues du navire aux ambulances. On fournit aux passagers masques, gants, patchs pour les fumeurs. Et un thermomètre. Ceux dont la température atteint 37,5 °C sont priés de se signaler. « Nous avions établi des liens très forts avec certains d’entre eux. Et beaucoup avaient besoin d’entendre une voix rassurante », raconte Caroline. Les passagers sont joints un par un. Certains demandent à parler à un psy. Elle ajoute : « On cherchait comment apaiser un peu cette situation. J’ai particulièrement pensé aux enfants. Il y en avait 32. Tous les jours, on leur déposait un petit sac à dos avec des feutres, des coloriages. Lors des anniversaires, c’était un gâteau avec une petite carte signée du capitaine. »

le paquebot en quarantaine
Le Diamond Princess, le paquebot de l’angoisse, le 24 février. © Kazuhiro NOGI / AFP

Celui-ci décrit la procédure à suivre lors des livraisons de repas : « C’est très simple, dit-il sur le ton de la plaisanterie. Pour détendre l’atmosphère, on ouvre sa porte bien ganté et masqué, on attrape les plateaux et on referme. » Il annonce 8 nouvelles chaînes de télé, 80 vidéos supplémentaires, des journaux en plusieurs langues et le WiFi gratuit. « Le monde entier nous regarde, conclut-il. Nous resterons forts et unis. » Caroline et son équipe imaginent des petits shows à retransmettre sur une chaîne interne. Yoga, zumba, numéros de magie, lectures, chorégraphies… Au poste de commandement, lettres de passagers et dessins d’enfants affluent pour remercier le personnel, mais, inévitablement, la tension monte. Le 10 février, on compte 135 cas. Draps, balais, produits d’entretien sont distribués. Quelques affaires sont lavées selon les protocoles des officiers de la quarantaine. Julien et Manon passent le temps dans leur cabine. Manon, qui enseigne au Québec l’hygiène, la sécurité et la prévention des risques biologiques au travail dans des entreprises, s’inquiète de l’efficacité des masques. « Nous ne portions pas les masques N95 ou P100, mais des masques de chirurgien. De toute façon, une fois dehors, beaucoup de passagers les ôtaient pour téléphoner ou fumer. » Des promenades sont enfin autorisées. Cinquante minutes. Priorité aux passagers des cabines intérieures.

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Un des officiers de quarantaine, pourtant protégé par la tenue Hazmat, contracte le virus

Le 13 février, 217 touristes sont malades, dont 4 dans un état critique. Un des officiers de quarantaine, pourtant protégé par la tenue Hazmat, contracte le virus. Le 14 février, jour de la Saint-Valentin, une jeune mariée célèbre la fête seule sur son balcon : son époux est hospitalisé. « Une journée très difficile », admet Caroline. À quai, le ballet des ambulances continue dans le hurlement des sirènes, sur fond de mont Fuji. Sur le « Diamond Princess », des hommes et des femmes font leur gym, s’exercent au karaté ou tournent en rond. Le 15 février, on compte 285 cas positifs. Le navire devient le foyer le plus important de contamination, après la Chine. À bord : 30 pharmaciens, 45 infirmières et 55 médecins. L’un d’eux frappe à la porte des Jorgensen. Jerri, positive, est conduite dans un hôpital de la ville. Mark ne peut la suivre.

18 février, 542 cas d’infection, dont 5 employés. Parfois, dans les coursives, retentissent les cris d’un passager à bout de nerfs. Dans sa cabine, une femme pleure toute la nuit. Une autre se met à tousser. Le huis clos vire au cauchemar ; 225 Canadiens sont évacués par avion, ainsi que 340 Américains, dont les Goldman. Carl sera déclaré positif à l’arrivée sur le sol américain. Une vidéo, mise en ligne le 19 février par Kentaro Iwata, un médecin japonais expert des maladies infectieuses à l’université de Kobe, inquiète. Le spécialiste a visité le navire un peu plus tôt. Il raconte n’avoir « jamais eu aussi peur d’attraper le Covid-19 » : « Ce confinement est une erreur, un échec majeur. Les zones vertes, saines, mélangées aux zones rouges, infectées… Le virus peut être n’importe où. »

L’efficacité de la « quatorzaine » fait débat. Dépisté positif, Julien restera deux jours dans sa cabine, avant d’être traité pour une pneumonie. Le « Diamond Princess » n’est-il pas en train de se transformer en incubateur à virus ? La croisière s’angoisse, mais les gestes de solidarité se multiplient. À 200 mètres du navire, des habitants viennent soutenir les passagers avec des pancartes : « Tenez bon ! » ou « Virus, éloigne-toi des humains ! » « C’était incroyable, dit Caroline. Et certains nous demandaient s’ils pouvaient offrir cinquante minutes de leur promenade à ceux qui n’avaient pas de fenêtre. Aujourd’hui, je suis fière de mon équipe, fière d’avoir peut-être apaisé, par notre travail, cette douloureuse situation. Ici, certains pensent que le “Diamond Princess” a une âme. Le dernier à avoir quitté le bateau, le 1er mars, est notre capitaine. » Il a fait résonner la corne et diffusé un message : « “Diamond Princess”, tu as été brave, courageuse. Ce qui arrive n’est pas de ta faute. Je te remercie d’avoir été mon alliée tout ce temps. » Caroline est partie le même jour. « J’aurais pu être évacuée plus tôt, mais ça aurait été comme déserter. »

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