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Didier Raoult : Portrait d’un savant reconnu et redouté

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Didier Raoult dans son bureau. À dr., la toile est signée du graffeur Jace, qui a décoré l’institut. | © Enrico Dagnino.

Santé

Portrait d’un savant publié par les plus grandes revues scientifiques, mais redouté pour ses emportements.

D’après un article Paris Match France de Sophie des Déserts et Ghislain de Violet

Il est apparu, dans ce nouveau monde confiné par la peur. Un druide, yeux sioux, longs cheveux gris, porté par les réseaux sociaux, de Mulhouse à Béziers, de Sydney à Lagos, Manille et Montréal, jusqu’à la Maison-Blanche… Didier Raoult incarne l’espoir depuis qu’il a déclaré, le 16 mars, qu’un traitement simple à base d’une vieille molécule, l’hydroxychloroquine, pouvait guérir les malades du coronavirus. Un premier essai, effectué dans son laboratoire marseillais sur 24 patients, lui a paru assez concluant pour communiquer, sur YouTube puis sur toutes les ondes. Séisme dans le milieu scientifique, joie sur la Toile, Donald Trump a aussitôt ordonné d’autoriser le médicament, aux Etats-Unis, pour les cas de Covid-19. La France a préféré attendre d’autres essais, prôné la prudence, comme embarrassée par cet incroyable chercheur, qui se présente comme une « star mondiale ». « Un personnage controversé », souffle-t-on à l’Elysée, comme au ministère, où certains enragent de voir cet « hurluberlu » intégrer le conseil scientifique chargé de gérer la pandémie.

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À les entendre, Raoult fait des ravages : depuis ses sorties, le Plaquénil (seul médicament dérivé de l’hydroxychloroquine, vendu en France par Sanofi à 5 euros la boîte) est demandé partout, certains médecins l’administrent, d’autres le prescrivent, les pharmaciens sont priés de ne plus le délivrer. C’est la cacophonie, alors que le compteur des morts s’emballe. Raoult, lui, s’impatiente. Le serment d’Hippocrate, dit-il, l’oblige à porter secours aux malades. Dimanche, il propose à toute personne se sentant « fébrile » d’être dépisté et de traiter les cas positifs avec de l’hydroxychloroquine associée à un antibiotique, l’azithromycine. Les Marseillais affluent, le reste de la France ne sait pas trop s’il faut dédaigner l’oracle, ou prier pour que ses remèdes soient étendus partout, et vite… Les avis divergent au cœur même de l’Etat, au point que Brigitte puis Emmanuel Macron, déboussolés, ont pris soin d’appeler le virologue. Didier Raoult est-il un illuminé ou un visionnaire trop peu écouté dans cette crise sanitaire ? Il faut, pour comprendre, remonter le fil de son histoire et de celle du coronavirus.

Si vous ne comprenez pas quand je descends au-dessous de deux cents mots, je ne pourrai pas faire plus.

« Vous m’écoutez, hein ? tonne-t-il, de sa voix d’ancien fumeur. Ecoutez bien car j’ai horreur de répéter. Si vous ne comprenez pas quand je descends au-dessous de deux cents mots, je ne pourrai pas faire plus … » Didier Raoult a visiblement autant d’estime pour les journalistes, que pour les énarques, sur lesquels il cogne allégrement. Le professeur déroule dans son lumineux bureau de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée infection, un vieux rêve concrétisé dans les moindres détails, de l’amphithéâtre jusqu’à la salle de sport, où il soulève régulièrement de la fonte. C’est son royaume high tech, ultra sécurisé, 27 000 mètres carrés alliant recherche, enseignement et clinique. En tout, 770 personnes, environ la moitié de chercheurs, les meilleurs – fidèles de toujours et étudiants prometteurs –, qu’il dirige « en commando » d’une poigne attentive.

À 68 ans, Raoult ne s’arrête jamais. La recherche, c’est sa vie, depuis qu’il s’est lancé, un peu par hasard, dans une carrière d’infectiologue. Cela rassurait ses parents, deux solides, tombés amoureux dans la Résistance – elle, infirmière, lui, médecin militaire –, un peu médusés par leur numéro six, élevé à Dakar puis à Marseille ; une tête de mule, grande gueule, provoc – le genre à débarquer en manteau de fourrure en classe –, rétif à l’autorité, au point d’arrêter le lycée, pour aller voguer deux ans durant sur les mers, avant de passer son bac en candidat libre et de s’inscrire en médecine. Son classement en internat l’empêchant d’être obstétricien, il est devenu infectiologue, comme son arrière-grand-père, figure du XIXe siècle, Paul Legendre. Etre à sa hauteur fut une obsession : « Je veux être le meilleur au monde », disait-il, tout jeune, alors qu’il partait se former à Washington, pour revenir plus armé, décrocher à 42 ans la présidence de l’université de Marseille, et replonger dans ses labos. Il en a disséqué des virus. Des rickettsies, ces bactéries responsables de pathologies comme le typhus, agent de ses premières distinctions, au « Mimivirus », ce géant totalement inédit ou cet autre, virophage, « mangeur de virus ». Il a vécu les années sida, le SRAS, l’Ebola…

À l’époque, Raoult et ses équipes surveillent les familles, rapatriées de Wuhan et confinées en quarantaine

Stoïque, rigoureux, insatiable, Raoult a été « disruptif » avant l’heure, trop content, avec ses vieux chandails et ses cheveux filasses, de bousculer son monde. Au fil du temps, il a ciselé son personnage. Il a innové, promu des jeunes, multipliant les articles dans la presse grand public – à rebours toujours, notamment sur la nocivité du soleil et le dérèglement climatique  – et a signé quelque 3 000 articles dans des publications prestigieuses, tels Nature  ou The Lancet, qui lui valurent le Grand Prix Inserm, en 2010, pour l’ensemble de sa carrière, et son entrée, en 2015 dans le classement Thomson-Reuters des chercheurs les plus influents. Son institut, inauguré deux ans plus tard, lui a donné plus de liberté encore, et des moyens considérables. Ici, derrière les parois hermétiques, on étudie 3 000 bactéries, les agents pathogènes les plus dangereux au monde. À priori, le Covid-19 n’a pas l’air bien méchant. « Le coronavirus comme celui de Wuhan, c’est un de plus à notre collection », philosophe Raoult dans le JDD du 1er février, avant d’évoquer les 44 autres cas de coronavirus non chinois dans son labo, les 9 000 morts de la grippe… Fichue « société du zapping, qui réagit de manière brutale avant de passer à autre chose ».

À l’époque, Raoult et ses équipes surveillent les familles, rapatriées de Wuhan et confinées en quarantaine non loin, au centre de Carry-le-Rouet. Ils effectuent des prélèvements, suivent l’évolution, en lisant notamment l’excellent South China Morning Post, publié à Hongkong. L’infectiologue s’est rendu deux fois en Chine, impressionné par l’excellence des équipements et des chercheurs, et persuadé que l’innovation scientifique, désormais, crépiterait là. Quand l’épidémie se répand, meurtrière, il réajuste ses lunettes. « Fin janvier, une équipe chinoise avance que le coronavirus, in vitro, est sensible à la chloroquine, se souvient-il. L’étude est publiée dans ‘Cell Research’, qui est un des meilleurs journaux du monde. Tout le monde devrait avoir lu ça. » Peu de temps après, une cohorte de cent patients chinois est traitée, avec des résultats peu détaillés : une « efficacité apparente et une innocuité acceptable contre la pneumonie associée au Covid-19 ». Didier Raoult est survolté, le 25 février, il poste une vidéo intitulée « Fin de partie », comme si la guerre était gagnée.

Raoult fulmine dans sa blouse blanche : «  Le niveau d’ignorance des gens est effrayant. »

Le chercheur explore la piste de la chloroquine, molécule bien connue, utilisée contre le paludisme, tout comme l’hydroxychloroquine, fréquemment administrée pour les lupus et les arthrites rhumatoïdes, parfois durant vingt à trente ans. Ces drogues ont déjà été testées, sans succès évidents, pour lutter contre la dengue ou le chikungunya ; cette fois ça pourrait marcher. Avec ses équipes, il songe à une association avec un antibiotique ayant une activité antivirale, l’azithromycine, essayé sur le Zika. Fin février, le cocktail est prêt à être injecté. Feu vert immédiat des autorités sanitaires. L’essai porte sur 24 patients volontaires. Un nombre faible, pas de groupe témoin, loin des protocoles habituels. Mais les résultats avancés sont spectaculaires : « 75 % des patients guéris du virus » au bout de dix jours. Didier Raoult, l’annonce, triomphant dans son amphithéâtre, avant de poster une nouvelle vidéo sur YouTube.

La Toile s’enflamme, la communauté scientifique, elle, est en émoi. « Fake news » dénonce le site du ministère de la Santé, reprenant une réaction à chaud du Monde. Nombre de chercheurs soulèvent l’absence de rigueur scientifique, – le petit nombre de cas, l’évaluation de la charge virale chez des patients asymptomatiques ou peu graves. Ils s’émeuvent du risque de faire croire, si tôt, à un remède miracle alors même que la pandémie commence, et que Raoult remet en cause l’efficacité du confinement. D’autres s’inquiètent des possibles effets secondaires de l’hydroxychloroquine, notamment sur le plan cardiaque. « Ineptie, balaie l’infectiologue. Depuis les années 1990, j’ai dû traiter 4 000 patients atteints de maladies infectieuses avec ce médicament. Ce produit a une tolérance exceptionnelle, il est sans risque », avis partagé par d’autres, dont un éminent membre de la Haute Autorité de santé. Raoult fulmine dans sa blouse blanche : « Le niveau d’ignorance des gens est effrayant. ».

C’est son antienne depuis toujours, le sentiment d’avoir raison contre tous, d’être en lutte contre l’industrie pharmaceutique, l’administration, les « petits marquis » de Paris. Raoult, éternel incompris. « Il n’y a qu’en France qu’on ne sait pas très bien qui je suis. Ce pays est devenu Versailles au XVIIIe siècle », poursuit-il, alors même qu’il croule sous les médailles et les photos au bras des présidents, Sarkozy, Hollande, Macron, encadrées sur son bureau. Chez lui, dans le centre de Marseille, dans l’appartement qu’il occupe depuis toujours avec sa jolie épouse, psychiatre, ce passionné d’histoire possède une collection de bustes romains, dont un, en marbre, le représentant.

Les rapports ont été plus tendus avec l’ancien P-DG de l’Inserm, Yves Lévy

« Il se vit comme un être supérieur et, au fond, au vu de son parcours brillantissime, il n’a pas tort, s’attendrit Hervé Vaudoit, ancien reporter de La Provence, auteur d’un ouvrage sur l’IHU de Marseille. Mais sa mégalomanie lui a causé du tort. » Raoult s’est fait des ennemis à force de rudoyer ses confrères, d’interpeller un chercheur, d’un « Mais vous qu’avez-vous publié dans votre vie ? », de traiter un autre, haut responsable de la santé, d’« incapable ». Ses coups de gueule à l’Académie de médecine sont restés dans les mémoires. « En gros, s’amuse un agrégé, il égrenait nos CV et nous faisait comprendre qu’on était tous des cons. » L’ex-directeur de l’Institut Pasteur Christian Bréchot se rappelle des joutes mémorables qu’il regretterait presque : « C’est un pur, il faut des hommes comme lui pour faire avancer la science. »

Les rapports ont été plus tendus avec l’ancien P-DG de l’Inserm, Yves Lévy, qui refusa de reconnaître l’IHU de Marseille. Quand la femme de ce dernier, Agnès Buzyn, fut nommée ministre de la Santé, Didier Raoult a crié au scandale, pointant le risque de conflit d’intérêts. Hasard sans doute, une loi affaiblissant les IHU, a failli aboutir en début de mandat. La ministre a dédaigné le Marseillais. Avec son successeur, Olivier Véran, l’ambiance s’est apaisée. Bien sûr, Raoult aurait voulu qu’on lui déroule le tapis rouge, qu’on le charge d’un grand plan national contre le coronavirus. Mais il le sait : la science demande du temps, le politique a peur, traumatisé par le scandale du sang contaminé. Macron ne peut se contenter d’un « good feeling »… comme Trump. « Le principe de précaution nous gouverne. C’est triste à dire, soupire un haut fonctionnaire de la santé, on préfère qu’il y ait des morts du coronavirus plutôt que d’affronter les risques d’un traitement trop vite administré, sans études béton. »

Grâce à Didier, confirme Christian Estrosi, j’ai pris du Plaquénil et j’en ai donné à ma femme.

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Inacceptable, pour Raoult, sur le plan humain, éthique, scientifique. Il a donc opéré à sa manière, au forcing, proposant son traitement à Marseille, suivi par d’autres, des centres hospitaliers, des cliniques, à Paris, à Lille… Comme un essai un peu sauvage, à grande échelle. Du jamais-vu. L’infectiologue a aussi répondu aux sollicitations de personnalités, hommes d’affaires, politiques, tel le maire de Nice, vieille connaissance des terrains de moto-cross dans les années 1980. « Grâce à Didier, confirme Christian Estrosi, j’ai pris du Plaquénil et j’en ai donné à ma femme, après avoir eu l’assurance que mes concitoyens pourraient aussi en bénéficier. » L’édile a appelé Emmanuel Macron, soulagé, comme d’autres, décrivant la fin miraculeuse des maux, des migraines, de la fièvre. Et si l’« hurluberlu » de Marseille, moqué par certains experts, avait raison ? Le président, poussé par son épouse, s’est entretenu avec Didier Raoult. Il a ordonné qu’on l’écoute, même si rien n’est clairement établi, que beaucoup de questions subsistent, notamment pour les cas les plus sévères. Pas le choix en temps de guerre. L’hydroxycholoroquine, initialement écartée des molécules testées contre le coronavirus, sera bien intégrée dans le grand essai européen lancé lundi en urgence, avec de premiers résultats attendus dans quinze jours. Didier Raoult, lui, n’a aucun doute. L’heure de vérité est proche. 

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