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« Trouver le moyen jour après jour de récréer de l’humain au milieu de l’inhumain »

Médecins

Paris Match s’est rendu dans l’unité covid-19 du Centre de Santé des Fagnes (CSF) à Chimay. | © Les docteurs Levant et Demanet dans l'aile Covid du CSF de Chimay

Santé

La surmortalité liée au coronavirus parmi la population de personnes âgées interpelle. La situation particulière des maisons de repos, « bombes à retardement », alarme. Les seniors infectés s’inquiètent de savoir s’ils peuvent prétendre à une admission aux soins intensifs ou s’ils doivent se faire à l’idée de mourir seuls chez eux ou au home.

Paris Match s’est rendu dans l’unité covid-19 du Centre de Santé des Fagnes (CSF) à Chimay. L’aile gériatrique de cet hôpital de la botte du Hainaut s’est reconvertie pour accueillir les malades du coronavirus. La plupart d’entre-eux sont des personnes du troisième âge. A leur chevet, toute une équipe d’infirmières et de médecins qui luttent pied à pied contre l’épidémie malgré les « pertes » dans leurs propres rangs. Il y a des décès, mais il y a aussi beaucoup de guérisons. Rencontre avec les docteurs Elise Levant, pneumologue, chef du service, et son second, Etienne Demanet, omnipraticien hospitaliste.

Quand avez-vous vu arriver la vague épidémique et où en êtes-vous de votre capacité à l’heure qu’il est ?

Etienne Demanet. Les premiers cas sont apparus le 23 mars. Le service de gériatrie, que l’on était justement en train de déménager, a dès lors été transformé en unité covid. Nous disposons de 24 lits dont 14 sont occupés actuellement, mais nous sommes montés jusqu’à 19. Nous n’avons pas vécu de situation de saturation jusqu’à présent. Nous veillons surtout à bien gérer le flux des sortants et des entrants. Ceux-ci nous arrivent par les urgences, les maisons de repos et parfois d’autres services.

Quel est le profil général de vos patients ?

Elise Levant. Nous avons assez bien de personnes âgées fatalement, mais également des personnes jeunes, entre 40 et 60 ans, en bonne santé et sans grosses co-morbidités associées.

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Etienne Demanet, omnipraticien hospitaliste, et Elise Levant, pneumologue.

Quelle est la durée moyenne de leur hospitalisation ?

E.L. Entre 5 et 7 jours pour les patients les plus jeunes. On les autorise à sortir lorsqu’on les considère guéris. Ca signifie qu’ils demeurent certes extrêmement fatigués, mais néanmoins en état de rentrer chez eux poursuivre leur convalescence. Cela permet d’assurer le turnover du service. En ce qui concerne les personnes âgées, les séjours sont parfois prolongés, en raison bien sûr de leur âge et de leurs co-morbidités. La difficulté que nous rencontrons avec cette patientelle est liée à la mise en place de la logistique de prise en charge pour le retour au domicile. Ces malades âgés nécessitent une série d’aides qu’il faut pouvoir leur procurer chez eux. Certains sont par exemple oxygénodépendants. C’est le cas notamment d’une personne qui s’apprête à sortir, pour laquelle nous avons dû trouver une oxygénothérapie à domicile, sans quoi son retour aurait été postposé.

En tant que service covid vous conservez donc une spécificité gériatrique ?

E.D. Oui, d’une part parce que le service était gériatrique à l’origine et, d’autre part, parce qu’environ deux tiers de nos patients sont des personnes assez âgées, autour des 75 ans en moyenne.

Ce sont donc des malades infectés mais qui ne nécessitent pas encore de soins intensifs ?

E.D. En effet. Nous nous situons au palier 3. Nous soignons des personnes infectées par le covid qui souffrent d’atteintes pulmonaires. Lorsque leur état se détériore davantage et qu’elles nécessitent une mise au respirateur, elles passent alors aux soins intensifs, le palier 4. Il arrive que certaines nous reviennent de là après deux jours et se tirent d’affaire. Je tiens à dire que la plupart de nos patients sont franchement soulagés par l’apport d’oxygène et le traitement covid. C’est d’ailleurs très réconfortant pour le personnel soignant de voir que des guérisons s’opèrent et, dans tous les cas, que nous sommes en mesure de soulager ceux qui malheureusement décèdent. Ils terminent dans des conditions tout à fait humaines, sans souffrance, il faut le souligner. Et puis, certaines fois, nous sommes positivement surpris : des patients que nous pensions condamnés s’en sortent malgré tout.

E.L. C’est d’ailleurs la particularité de ce virus, l’évolution en dents de scie qui ne permet pas de tirer de conclusions définitives. Les patients peuvent passer d’un état à un autre parfois sur une heure. Médecin ou infirmier, jamais nous n’avons été confrontés à ce type d’évolution difficilement anticipable. Généralement, nous sentons venir la guérison ou l’aggravation et nous avons un message approprié pour le patient. Ici, comme le dit mon confrère, il est très difficile de savoir à quoi s’en tenir. Vous quittez un patient le soir qui semble aller beaucoup mieux, et vous le retrouvez le lendemain matin, léthargique, sous oxygène et avec 40 de fièvre. Dans ces conditions, il n’est pas simple de garder le moral de l’équipe et plus encore celui du malade.

Vous parlez de votre équipe, justement, elle doit être à flux tendu ?

E.D. Oui, les journées sont longues. J’aimerais tirer un coup de chapeau aux infirmières car elles sont extrêmement attentives et réagissent à la moindre alerte. Qu’il s’agisse d’une diarrhée ou d’un signe de difficulté respiratoire, elles viennent nous chercher et nous secouent même parfois jusqu’au moment où le patient est soulagé. La contrainte majeure réside dans l’obligation de préserver l’isolement total du patient infecté, de sorte que nous sommes obligés de nous changer entre chaque visite dans une chambre. Dès lors, les infirmières passent moins souvent, à raison de trois fois par jour là où dans un service ordinaire elles passent dix fois. Cela nous oblige à adapter la fréquence de la médication et à veiller particulièrement à la bonne hydratation des malades, surtout les plus âgés. Malgré tout, les infirmières font le maximum pour être présentes, ne serait-ce qu’en entrouvrant la porte pour demander au patient comment il va. Nous le faisons aussi autant que possible de notre côté.

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Comme ses confrères, le Dr. Etienne Demanet est quotidiennement sur le front de l’épidémie

Certains parmi-vous ont contracté le virus. Disposez-vous d’effectifs suffisants ?

E.D. Plusieurs de nos confrères sont tombés malades et ont été écartés. Mais le suivi est assuré de manière continue.

E.L. Des infirmières ont aussi été testées positives et écartées. Cela arrive malgré toutes les protections que nous prenons. Ca a surtout été le cas au moment où le dépistage n’était pas encore systématique et que la vague arrivait. Il y a probablement eu des contacts avec des patients infectés. Nous faisons le maximum pour nous protéger, non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour ne pas contaminer nos collégues sachant justement que les effectifs ne sont pas pléthoriques.

Il est beaucoup question de la problématique des personnes âgées qui décèdent dans les homes. On rapporte également des cas de résidents de maisons de repos dont l’admission à l’hôpital est refusée ? Vivez-vous ce genre de situation ?

E.D. Absolument pas. Aucun cas ne m’a été rapporté. Très franchement, une personne atteinte par le virus, qui se retrouve en situation de détresse respiratoire, il faut l’hospitaliser quelque que soit son âge. Car je peux vous dire que quelqu’un qui meurt dans ces conditions sans assistance, c’est atroce. Elle suffoque tel un poisson hors de l’eau ! J’ai personnellement eu à traiter un cas ici, c’est abominable. J’ai heureusement pu la soulager, sans quoi cette personne serait morte étouffée. Par pitié, si un malade présente cette symptomatologie en maison de repos ou à son domicile, il faut le mettre à l’hôpital sans l’ombre d’une hésitation.

E.L. Je pense pouvoir dire qu’au niveau de nos urgences, quiconque se présente avec une détresse respiratoire est automatiquement pris en charge. Il faut toutefois préciser que les gens n’arrivent pas toujours avec un tableau clinique typique d’une infection à coronavirus : fièvre, essouflement, syndrome grippal, etc. C’est parfois piégeux, surtout chez les personnes âgées. Elles peuvent simplement ressentir de la fatigue, être déshydratées, avoir vomi ou bien eu une diarrhée puis, en creusant davantage, on découvre qu’il s’agit de fait d’une infection au covid.

E.D. J’ajoute qu’il est assez fréquent que les personnes âgées tombent sans qu’on s’en alarme particulièrement, mais en ce moment, beaucoup de chutes sont dues à l’infection. Nombreuses sont les personnes amenées aux urgences après avoir chuté et passé la nuit par terre, qui se revèlent être des covid positifs.

Avez-vous déjà été mis en situation de devoir choisir lequel de vos patients ira ou n’ira pas aux soins intensifs ?

E.L. Cela arrive bien sûr, mais ces choix thérapeutiques existaient avant le coronavirus et ne dépendent pas du nombre de lits ou de respirateurs disponibles. J’insiste pour dire que, chez nous en tout cas, jamais quelqu’un ne s’est vu refuser une admission en soins intensifs par manque de place. Epidémie ou pas, tout patient qui rentre se voit attribuer un projet thérapeutique que nous actualisons au jour le jour.

E.D. Ces orientations thérapeutiques relèvent d’une décision collégiale du corps médical. Chaque cas de patient est analysé et toutes les options sont envisagées en fonction de nombreux paramètres. Il en ressort un projet thérapeutique constamment réévalué grâce auquel un médecin de garde qui se retrouverait, par exemple, en situation de devoir prendre la décision de réanimer ou pas un patient, puisse le faire en disposant de tous les éléments d’appréciation et non pas en devant improviser dans l’urgence.

Comme gérez-vous la solitude du patient jusque dans la mort, conséquence de l’isolement obligatoire des malades ?

E.L. C’est une des grandes difficultés, en effet. Nous devons non seulement gérer cet aspect, mais nous devons également nous préoccuper des proches qui sont fatalement coupés de leur parent malade. Nous faisons en sorte d’avoir toujours pour eux un message chaleureux, empathique, mais réaliste aussi. Les infirmières veillent à leur téléphoner pour les tenir informés. On sent bien l’anxiété des proches lorsqu’ils perdent le contact physique avec le malade hospitalisé. Une voix ou une image ne remplacent pas une présence.

E.D. Là encore, les infirmières jouent un rôle important, au même titre que notre assistante sociale. Lorsqu’ils nous arrivent, les patients sortent du confinement qui les tenaient déjà éloignés de leur famille, puis ils se retrouvent à l’isolement quasi complet et, si ça tourne mal, ils décèdent sans pouvoir embrasser les leurs une dernière fois. C’est extrêmement dur à vivre. C’est pourquoi je remercie nos infirmières, et le paramédical dans son ensemble, d’être aussi présents et de trouver de trouver le moyen jour après jour de recréer de l’humain au milieu de l’inhumain. Je peux vous raconter l’histoire d’un père de six enfants décédé dans le service il y a peu. Alors qu’il était mourrant, les infirmières ont fait des photos de lui et les ont envoyées à toute sa famille qui s’est dite très reconnaissante.

Le fameux traitement polémique à l’hydroxychloroquine, l’appliquez-vous ?

E.L. On l’instaure au premier jour en fonction de la clinique et de l’imagerie puisque les patients bénéficient maintenant d’un dépistage systématique par frottis nasopharyngé et scanner thoracique. Dès qu’une atteinte pulmonaire est diagnostiquée et qu’elle nécessite une hospitalisation (le traitement à la choloroquine requiert une surveillance de l’électrocardiogramme), on le met en route pour cinq jours.

Levant
Le Dr Elise Levant dirige le service Covid-19 où le personnel est sous tension permanente.

Quelles sont vos conclusions ?

E.L. J’observe que les patients qui reçoivent du plaquénil (Ndlr. Le médicament à base d’hydroxychloroquine) sont mieux cliniquement après un certain temps et que leur sevrage en oxygène s’effectue assez rapidement. Du reste, la tolérance de ce traitement est très bonne malgré la polémique concernant ses effets cardiaques secondaires, tels que les troubles du rythme notamment. Nous effectuons une surveillance rapprochée de l’électrocardiogramme des patients et nous n’avons encore rencontré aucun problème de ce genre. Je dirais donc qu’au niveau de notre petit échantillonnage, l’impact semble positif et prometteur, mais je ne peux pas aller plus loin. Des études plus poussées seront nécessaires.

E.D. Les études existantes à l’heure actuelle portent sur des séries réduites de patients et ne sont donc pas assez signicatives pour être totalement sûrs de nous. Ceci étant, on dit toujours en médecine : « d’abord ne pas nuire ». Nous faisons donc en permanence la balance entre les risques et les bénéfices de la prise de plaquénil. La difficulté vient du fait que les effets secondaires prêtés à la choloroquine sont pratiquement les mêmes que ceux du coronavirus : nausées, vomissements, mais aussi les diarrhées qui affectent 80 % des patients atteints.

A votre niveau, que pouvez-vous dire de la tendance épidémique actuelle ?

E.L. Depuis quelques jours, on constate une stabilisation des hospitalisations, voire même une amorce de régression, tant chez nous qu’aux soins intensifs. Nous verrons si les jours qui viennent continuent de confirmer cette tendance.

E.D. On demeure prudents car nous avons le sentiment que la vague est arrivée plus tardivement chez nous, du fait de la moindre concentration de population comparativement aux zones fortement urbanisées où la propagation du virus est plus rapide. Il ne faut donc pas négliger un éventuel effet retard.

 

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