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Marius Gilbert : « On aurait pu déconfiner plus prudemment »

Marius Gilbert : « Je trouve qu’on bricole encore un peu. En faisant les choses à moitié, on augmente le risque d’une deuxième vague. » | © © Olivier Polet

Santé

Comme chaque semaine, nous faisons le point sur la crise sanitaire avec Marius Gilbert, chercheur en épidémiologie à l’Université libre de Bruxelles.

Il apparait de plus en plus que les recommandations des experts qui conseillent le Conseil national de sécurité ne sont prises en compte que très partiellement par les décideurs politiques. Cela aura-t-il un impact négatif sur l’avenir d’une épidémie que la Belgique commençait à maitriser après quelques semaines de lockdown ? Le débat est essentiel alors que le retour à une vie plus « normale » par temps de virus est une opération extrêmement complexe qui ne devrait laisser aucune place à l’improvisation. Il est crucial de relancer la société et l’économie, mais l’a-t-on fait dans le bon tempo ? Ne fallait-il pas patienter un tout petit peu, juste quelques jours de plus, pour mettre à niveau les mesures de contrôle de la transmission qui doivent nécessairement accompagner le déconfinement (dépistage, suivi des contacts…) ? Voici les réponses de l’épidémiologiste Marius Gilbert qui, rappelons-le, est l’un des membres du GEES (Groupe des Experts chargés de l’Exit Strategy).

« Les décideurs politiques ont autorisé le déconfinement sans que le suivi des contacts soit totalement opérationnel, cela s’écarte des recommandations formulées par les experts »

Paris Match Belgique. Ce 4 mai, étions-nous vraiment dans les conditions optimales pour commencer à déconfiner ?

Marius Gilbert : A ce moment, nous étions passés sous la barre des 100 hospitalisations par jour. Autrement dit, du point de vue épidémiologique, nous en étions à la fin de la première vague avec une transmission résiduelle dans la communauté devenue très faible. Au regard de cette évolution de la transmission, le signal était au vert.

Ce n’est pas ce que dit le virologue Marc Wathelet qui estime que le « taux de reproduction », c’est-à-dire le nombre de personnes infectées par un malade est encore trop élevé pour déconfiner. Dans une lettre adressée au GEES, il parle de la nécessité d’atteindre un taux de 0,2 (10 malades infectent 2 personnes), alors qu’on en serait à un taux de 0,5 ?

À mon sens, viser ce taux de 0,2 est irréaliste. Aucun pays n’attendra jamais d’être à 0,2 pour déconfiner. Une politique du « zéro mort » à cause du Covid-19 ne tient pas compte des autres impératifs sanitaires, sociaux et économiques. Si des secteurs de la société ne fonctionnent pas pendant trop longtemps, cela sera de nature à causer des problèmes insolubles, de la misère et des morts.

Les experts n’avaient-ils pas recommandé que les autorités sanitaires soient en mesure de réaliser du dépistage massif et un suivi des contacts à grande échelle avant de passer au déconfinement ?

Ces éléments sont en effet essentiels pour déconfiner de façon sûre. Certes, tout cela se met en place. Théoriquement, des médecins généralistes peuvent prescrire des dépistages mais, dans le, sur le terrain, on constate qu’une montée en puissance est encore nécessaire. Le dispositif de suivi des contacts des personnes infectées doit, lui aussi, augmenter en capacité. Le système de contrôle de l’épidémie n’est donc pas pleinement opérationnel. C’est une prise de risque.

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Pouvez-vous préciser cette notion de « prise de risque » ?

En déconfinant alors que le dépistage et le suivi des contacts ne sont pas totalement opérationnels, les décideurs politiques ont parié sur l’idée que ces outils essentiels pour contrôler la transmission du virus gagneront en puissance dans les prochaines semaines.

On croirait revivre l’histoire des masques qui, « rassurez-vous-le-gouvernement-y-travaille », vont bientôt arriver ?

Il y a une différence majeure entre ces deux séquences. La problématique des masques est apparue au début de la crise, à un moment où la transmission était très forte, où, en quelque sorte, l’épidémie nous dictait son calendrier. Après plusieurs semaines d’un lockdown éprouvant pour toute la société, on a repris le contrôle. Cela nous a offert la possibilité de choisir le moment et la manière de déconfiner. Autrement dit, on a repris la maîtrise du calendrier. Entamer le déconfinement alors que des outils essentiels de contrôle de l’évolution de l’épidémie ne sont pas totalement opérationnels, cela relève donc d’un choix politique qui implique une prise de risque.

L’urgence était telle sur le plan économique et social qu’il était devenu impossible patienter pendant quelques jours ?

Je n’ai pas de réponse à cette question.

Vraiment ?

Chacun doit remplir son rôle et assumer. Factuellement, on peut dire ceci : au regard d’enjeux économiques et sociaux, les décideurs politiques ont autorisé le déconfinement sans que le suivi de contacts soit totalement opérationnel, cela s’écarte des recommandations formulées par les experts.

Marius Gilbert : « En déconfinant alors que le dépistage et le suivi des contacts ne sont pas totalement opérationnels, les décideurs politiques ont parié sur l’idée que ces outils essentiels gagneront en puissance dans les prochaines semaines.»  © BELGA.

Les politiques décident mais vous êtes en droit d’émettre un avis personnel : vous auriez opté pour la date du 4 mai ?

Je n’aurais pas lancé le déconfinement sans m’assurer que les outils de dépistage et de suivi des contacts soient pleinement opérationnels.

Que redoutez-vous ?

Ayant emprunté cette voie, il y a désormais un scénario pessimiste et un scénario optimiste.

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Mais encore ?

Le scénario pessimiste pourrait être le suivant : les capacités de suivi des contacts augmentent trop lentement. Dans l’intervalle, la transmission reprend plus fortement que ce que nous espérons. On dépasse un seuil critique et on se trouve dans une situation où des équipes de suivi des contacts trop réduites sont débordées par le nombre trop important de personnes infectées. A ce moment-là, de facto, on perd le contrôle de l’épidémie.

« Le scénario du déconfinement est totalement inédit. Par définition, la suite des évènements est imprévisible »

Le scénario optimiste ?

L’épidémie continue à baisser ou à ne pas reprendre de manière très rapide pendant les premières semaines du déconfinement. Cela permet de renforcer progressivement les capacités de dépistage et de suivi des contacts. Elles demeurent supérieures à la transmission et nous permettent de conserver le contrôle de la situation.

Quel est le scénario qui vous semble le plus probable ?

Actuellement, c’est impossible à dire. Les raisonnements que l’on fait se basent sur l’expérience de la première phase de transmission. Cela dit, je ne veux pas tomber dans l’alarmisme : depuis le début de la crise sanitaire, la société a changé ; la notion de distanciation sociale a été intégrée dans la population, le port du masque se généralise. La reprise partielle est accompagnée de mesures de sécurité qui n’existaient pas quand la société tournait à plein régime. Il est vraisemblable que cela suffise à limiter la transmission à un niveau bas mais il est tout aussi possible que la transmission se fasse malgré tout. Le scénario du déconfinement est totalement inédit. Par définition, la suite des évènements est imprévisible.

« Quod dubitas ne feceris… », autrement dit « dans le doute, abstiens-toi » ?

En de telles circonstances, j’aurais plutôt dit : « Dans le doute, laisse-toi le temps ». Mais il faut aussi peser la difficulté du choix politique. Dans nos conversations, nous avons évoqué plusieurs fois toutes les nuances et la complexité de cette crise. L’enjeu sanitaire, la question sociale et économique, les équilibrages difficiles, le fait qu’il n’y a pas toujours de réponse « parfaite », sans faille. De plus, à mon sens, ce n’est pas la date du 4 mai qui pose le plus de questions.

Comment cela ?

Cela fait débat, je l’admets, mais je pense que les mesures de sécurité prises au sein des entreprises devraient être suffisantes. Cependant, avec la réouverture des commerces dès le 11 mai, un risque de transmission plus important a été pris. J’aurais préféré qu’on attende une semaine de plus pour ouvrir cette vanne-là. De manière à avoir du recul sur l’effet des premières mesures.

En prenant un peu plus de temps…

On aurait pu déconfiner plus prudemment.

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La question sera peut-être posée un jour de savoir si on en était à 10 ou 15 jours de l’écroulement de l’économie belge pour que les politiques se livrent à une telle prise de risque ?

On peut aussi voir les choses sous un autre angle : le fait de poser un calendrier contribue à accélérer la mise en place de solutions.

Quand on a plongé dans l’eau, on est obligé de nager ?

Exactement. Aujourd’hui, je constate que tout le monde bosse d’arrache-pied pour mettre en place le système de suivi des contacts… Maintenant, je mentionne cet argument parce qu’il existe dans le débat. Personnellement, je trouve qu’on aurait pu être un peu plus patient… (Il s’interrompt pendant un moment avant de rependre). D’ailleurs, le fait que le suivi des contacts et le dépistage ne sont encore qu’en phase de démarrage n’est pas mon seul questionnement.

« Des foyers d’infection pourraient apparaître. Il faut être en capacité de répondre rapidement à ce type de situation. Cela reste à mettre en place »

À savoir ?

Des foyers d’infection pourraient apparaître. Il faut être en capacité de répondre rapidement à ce type de situation. Cela reste à mettre en place. Si on observe que dans telle entreprise ou dans telle école, il y a plusieurs cas de transmission en quelques jours, il faut être en mesure d’envoyer une équipe d’intervention pour fermer temporairement et tester tout le monde. Il est essentiel d’investir dans la prévention. Il faut avoir conscience qu’une semaine de confinement coûte à la société l’équivalent de cinq ans de dépistage en pleine capacité. Quand on voit ce rapport-là, il semblerait absurde de pinailler sur les budgets à déployer pour le suivi des contacts, les équipes rapides d’intervention, etc. Si on doit reconfiner, l’impact serait infiniment plus grand que cet investissement que l’on tarde à consentir de façon plus claire et plus franche.

On ressent un certain agacement dans votre propos ?

Je trouve qu’on bricole encore un peu. En faisant les choses à moitié, on augmente le risque d’une deuxième vague. Peut-être pas maintenant, peut-être en septembre… Le scénario que je crains est le suivant : avec la distanciation sociale, les masques, la transmission reste relativement basse dans les prochaines semaines, tout le monde s’en félicite et s’en suit un relâchement de la vigilance. La transmission reprend alors que nous n’avons pas la capacité de le constater assez vite à cause d’un manque de précaution, soit l’erreur stratégique d’utiliser un nombre trop faible de personnes dans les équipes de suivi des contacts. En d’autres termes, parce que les décideurs politiques se seraient dit : « ça marche comme cela, c’est suffisant ». Si l’ambition est de rouvrir le plus possible la société, il est essentiel d’anticiper un éventuel effet d’usure, la baisse possible de la vigilance dans la population, afin de garder la capacité d’intervenir rapidement dans les endroits où se situeraient des foyers d’infection., In fine, l’enjeux est de ne pas devoir reconfiner sous la contrainte d’une épidémie qui nous dicterait à nouveau son calendrier.

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Si le 11 mai devient « le premier jour des soldes », n’aurez-vous pas quelques sueurs froides ?

Je pense qu’il va falloir beaucoup communiquer, demander aux gens d’espacer leurs sorties de shopping. Si nous assistons à une ruée, ce sera très problématique; je crains surtout le samedi 16…

N’aurait-il pas été prudent de rendre le port du masque obligatoire dans tous les commerces, plutôt que de seulement le recommander ?

Cela aurait été une bonne mesure de le rendre obligatoire. Maintenant, je ne serais pas surpris qu’il y ait une forme de contrôle social ; que les gens qui rentreront sans masque dans les magasins seront regardés de travers. Toutefois, se reposer sur un tel argument, c’est un petit peu fragile.

N’aurait-il pas été prudent de rendre le port du masque obligatoire dans tous les commerces, plutôt que de seulement le recommander ? Marius Gilbert : « Cela aurait été une bonne mesure de le rendre obligatoire. » © BELGA / BENOIT DOPPAGNE.

« Reconfiner, ce serait un échec collectif des experts et des politiques qui ont été à la manœuvre pendant cette crise sanitaire »

Le Conseil national de sécurité a été critiqué par des partis politiques pour n’avoir pas autorisé les rencontres familiales alors que la décision d’ouvrir les commerces avait déjà été prise. Il vient de corriger sa copie en autorisant une reprise de la vie sociale limitée (4 personnes, toujours les mêmes), à partir du 10 mai ? On a un peu de mal à suivre…

Il faut bien comprendre que chaque ouverture de vanne présente un risque. Il y a un « budget de transmission » qui fait l’objet d’arbitrages au sein du groupe d’experts et parmi les décideurs politiques. Mi-avril, au sein du GEES, nous étudiions le scénario du redémarrage des entreprises, cette première vanne qui été ouverte le 4 mai. Dans ces discussions, nous préconisions d’attendre 2 semaines pour l’ouverture d’autres vannes. Nous pensions alors aux commerces individuels et la reprise d’un début de vie familiale. Entre les experts, l’idée était alors débattue d’étendre cette possibilité à des groupes familiaux de 10 personnes. Mais on s’est rendu compte que, du point de vue de la transmission, cela présentait vraiment un risque important. Alors que cette prise de conscience se faisait, une note de travail intermédiaire qui évoquait les visites familiales a fuité dans un quotidien. Cela a court-circuité notre travail et, en plus, certains acteurs de la société civile mais aussi des politiques se sont réjouis prématurément quant à la possibilité d’envisager des rassemblements familiaux. Quand la fuite a eu lieu, on avait déjà décidé d’envisager l’hypothèse de réunions familiales impliquant moins de personnes. Nous proposions de les autoriser pour le 18 mai, en même temps que la réouverture du shopping. In fine, dans sa réunion du 24 avril, le Conseil national de Sécurité (CNS) a décidé que les magasins ouvriraient le 11 mai, sans trancher la question des visites familiales.

Et finalement, ce 6 mai, le CNS a encore changé la donne en autorisant les visites familiales le 10 mai. Qu’en pensez-vous ?

La mesure semblait inévitable, les gens sont confinés depuis des semaines, le manque des proches se fait de plus en plus sentir. Il fallait accompagner un mouvement qui se serait fait de toute manière, en l’assortissant de balises.

Vous nous avez pourtant parlé des discussions menées par les experts en avril. De ce moment où vous n’envisagiez ces visites familiales qu’à partir du 18 mai, étant donné qu’elles impliquent une augmentation du « budget transmission » ? Et au final, on libère partiellement les familles le 10 et on ouvre les commerces le 11. Comprenez-vous que cela interpelle ?

Oui, je le comprends parfaitement. Il y a des raisons légitimes d’ouvrir les entreprises, d’ouvrir les commerces, de permettre le retour à une vie familiale. Tout le monde est évidemment d’accord là-dessus. Mais ce qui fait débat, c’est évidemment ce phasage, ces aller-retours qui peuvent donner une impression d’improvisation alors que, pourtant, du côté des experts, nous travaillons beaucoup dans le but d’être clairs et précis dans nos recommandations. Ces couches successives de déconfinement augmentent-elles le « budget transmission » ? Je ne peux évidemment que répondre par l’affirmative. Qui plus est, tout cela se fait vraiment très vite. On aura ouvert 3 vannes importantes entre le 4 et 11 mai, c’est beaucoup, c’est risqué.

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Si on devait observer une reprise de la transmission vers la fin mai, pourra-t-on dire quelle en est l’origine ? Les familles « coupables »? Le commerce « trop relancé »? On entrevoit déjà un débat parlementaire à venir… Qui ne serait constitué que d’expressions d’avis plus ou moins idéologiques en lieu et place de constats objectifs et qui se terminerait, forcément, par des points d’interrogation… Est-ce que tout cela est bien sérieux ?

Je vous laisse qualifier cet état de choses comme vous l’entendez. Mais, en effet, on n’aura pas une vue parfaite de l’origine éventuelle d’une reprise de la transmission qui se produirait fin mai ou même début juin. Certes, on peut espérer que les équipes de suivis de contacts seront plus développées et que des équipes d’intervention rapide auront été effectivement mises en place. Mais, pour autant, certaines zones d’ombres ne pourront être levées. Des questions juridiques sont actuellement soulevées en termes de protection de la vie privée : quelles questions sera-t-il permis de poser dans le cadre du suivi des contacts ? De plus, on peut se demander si toutes les personnes qui auront été infectées à l’occasion de contacts familiaux auront envie d’en parler. Certains n’auront-ils pas tendance à mettre cela sur le compte d’une autre raison, la malchance lors d’une visite dans un commerce, par exemple ? Il y a toute une dimension psycho-sociale qui doit être encore prise en compte dans la réflexion sur la stratégie du déconfinement. Avec notamment cet enjeu : éviter que les personnes infectées soient stigmatisées, ce qui pourrait déboucher sur un problème en termes de transmission de données épidémiologiques capitales pour la communauté, pour les rassurer aussi en termes de confidentialité des données. Il faut aussi réfléchir au « statut social » du « contaminé » et à celui des personnes qui l’on croisé… Il ne suffit pas de dire : « on va tous les mettre en quarantaine ». Il y aura des conséquences multiples (sociales, psychologiques, professionnelles) pour ces personnes. Les experts essayent d’attirer l’attention des décideurs politiques sur ces questions qui nous rappellent que cette crise sanitaire précède une crise sociale qui, elle aussi, devrait être anticipée.

Le GEES travaille-t-il sur l’hypothèse d’un « reconfinement » ? 

Oui, mais notre premier plan est que le « reconfinement » n’arrive jamais ! Ce scénario catastrophique serait la démonstration qu’on aurait loupé quelque chose. Tel qu’on l’a pratiqué pendant plusieurs semaines, le « lockdown » était une mesure d’urgence qui a été prise à un moment où on ne pouvait pas faire autrement, parce que la transmission était trop rapide, hors de contrôle, que les capacités de dépistage et de suivis de contacts n’étaient pas là, sans même parler des masques. Si on doit revenir en arrière, c’est qu’on n’aura pas bien fait notre boulot. Reconfiner, ce serait un échec collectif des experts et des politiques qui ont été à la manœuvre pendant cette crise sanitaire.

N’êtes-vous pas fort magnanime par rapport aux décideurs politiques dans la mesure où ceux-ci n’ont pas pris en compte l’ensemble de vos recommandations ?

C’est pour cela aussi que je garde une possibilité d’expression. Dans cette conversation, par exemple, cela me permet d’insister sur la nécessité d’avancer plus vite en termes de capacité de dépistage, de suivi des contacts et d’équipes d’intervention pour éteindre les foyers d’infection. Et je voudrais ajouter cet élément : à l’échelle des communes, on devrait pouvoir bénéficier de l’apport d’une personne de référence assermentée, comme par exemple un médecin tenu au secret médical. Cette personne serait en mesure d’accéder aux données locales de l’épidémie : qui est contaminé, dans quel quartier, depuis quand ? De cette manière, elle pourrait identifier rapidement un problème émergent dans une collectivité, une entreprise, une école. Et faire appel aux équipes d’intervention qui restent à mettre en place. L’idée est d’éteindre des petits foyers d’infection avant qu’ils n’impactent la communauté. Tant que le suivi de contacts demeure insuffisant, ce « plan b » pourrait être un moyen d’interrompre des reprises de transmission rapidement et localement.

Ne doit-on pas aussi veiller à ne pas s’enferrer si la politique de déconfinement échouait ?

Je perçois ce risque. La société civile, les experts, les politiques, tout le monde devra y être attentif. Se mettre la tête dans le sable en de telles circonstances ne ferait qu’aggraver le problème. On en revient à ce fameux « paradoxe de la prévention » abordé dans notre précédente conversation. Encore une fois, ce qui m’inquiète ce n’est pas tellement la période actuelle parce que le niveau de vigilance est très important dans la société. Par contre, si la transmission est contrôlée pendant plusieurs semaines, dans le scénario optimiste dont on parlait tout à l’heure, il y a un moment où l’on va se dire que « tout va bien ». On risque alors d’être confronté à des discours visant à banaliser le virus : « On en a fait trop », « Viva la vida », « Ici et maintenant », « Comme avant », que sais-je encore ? Si ce type de d’attitude prend place dans une grande partie de la population alors que le Covid-19 est encore parmi nous, il y aura un grand risque de revenir à la case départ. Il y a quelques jours, j’ai entendu les propos banalisant de Jean-Dominique Michel, un anthropologue Suisse dont le discours circule beaucoup sur les réseaux sociaux. Il dit notamment : « le même traitement politique ou journalistique appliqué à n’importe quel épisode de grippe saisonnière nous terrifierait tout autant que l’épidémie actuelle ». Je pense qu’il devrait parfaire sa documentation en visitant les services de soins intensifs et les morgues. Je constate que des discours où se mêlent le vrai et le faux, qui refont l’histoire, sont déjà en train de naître. C’est comme cela après chaque grand évènement qui bouleverse la société.

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