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Covid19 – Philippe Devos, intensiviste : « La période de déconfinement ‘anticipé’ pourrait être une bombe à retardement qu’on paiera cash en juin »

Philippe Devos, anesthésiste, dans son bureau de la clinique CHC Montlégia à Liège. © OLIVIER POLET / Paris Match

Santé

Philippe Devos est chef de service adjoint des soins intensifs à la clinique CHC Montlégia de Liège. L’anesthésiste, amateur de plongée sous-marine, « notamment avec les requins », est aussi président de l’Absym, Association belge des syndicats médicaux.

Il nous a accordé un entretien à angle large. Il y parle notamment déconfinement, rythme des pandémies, Bill Gates « qui n’est pas Trump », tests, facteurs génétiques, vaccination…

« Même si ce vaccin devait ne pas se vendre en grand nombre, la notoriété de ceux qui le découvriront donnera une plus-value à leurs actions. Et ce qu’ils n’auront pas gagné sur le marché de la vente, ils l’auront gagné sur le marché de la bourse. Il est possible par ailleurs qu’il y ait plusieurs vaccins … » Quant à une présence potentielle de l’affection covid-19 en Belgique fin 2019, il estime que « si elle avait été là en nombre en décembre, on aurait eu droit à un scenario à la lombarde en février. »

Paris Match. Vous aviez dénoncé il y a quelque temps l’obligation de faire usage de produits anesthésiants « pour chiens et chats » alors que certaines substances officielles venaient à manquer. Depuis nous avez-vous confirmé, ces produits, par ailleurs de qualité équivalente aux produits à destination humaine, ont été validés par le fédéral. Que dire du matériel de protection disponible et de ces interminables sagas ?
Philippe Devos. Au début de l’épidémie, on avait des tensions plus importantes sur la quantité de matériel. C’est pour ça qu’à l’époque on a banni les visites etc. On n’avait pas les moyens de se protéger, encore moins de faire face à des visites. Aujourd’hui les livraisons commencent à arriver à un rythme plus fréquent. Nous avons des produits en suffisance, ils viennent d’un peu partout en Europe. Ce ne sont pas les produits habituels certes mais l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS) qui gère les stocks en garantit la qualité. Quant aux anesthésiants pour chiens et chats qui nous ont été fournis en dernière instance, ce sont des produits identiques à ceux qui sont destinés aux humains. Il existe deux niveaux de qualité de produits en médecine vétérinaire. Pour l’un d’entre eux on ajoute quelques excipients et additifs. Les autres sont identiques à ce qui est utilisé pour l’humain et ils ont été dûment agréés par l’AFMPS. Durant la crise, on n’a reçu que ceux du meilleurs niveau, sans danger donc. Je regrette simplement qu’il n’y ait pas eu à ce propos dès le départ une conversation franche avec l’Agence fédérale, cela nous aurait évité tout malentendu.

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Il ne manque vraiment aucun élément aujourd’hui ? Quid du curare dont on a beaucoup parlé, ou bien sûr des masques FFP2 théoriquement destinés exclusivement au personnel soignant ?
Nous sommes maintenant rassurés à ce propos. On peut se réapprovisionner plus facilement qu’il y a quelques semaines en sédatifs et curare – paralysant musculaire, etc. Nous disposons aujourd’hui d’un stock d’un mois au niveau fédéral. Seuls les masques FFP2 sont encore sous tension.

« J’ai eu comme professeur lors de mon cursus à Érasme, à l’ULB, Jean-Louis Vincent, un des cinq intensivistes les plus réputés au monde. Il nous parlait de cette périodicité des pandémies il y a vingt ans. (…) Laurette Onkelinx, lorsqu’elle était ministre de la Santé, avait fait une commande importante de masques en prévision d’une telle hypothèse, commande que Mme De Block a fait détruire. » ©OLIVIER POLET / Paris Match

Un nombre croissant de pharmacies vendent des masques FFP2 ou leur équivalent chinois KN95, censés être réservés donc aux équipes médicales. Sur ces masques, les références obligatoires qui figurent sur le site SPF économie n’apparaissent pas toujours. Nous avons appelé le SPF Santé qui nous a renvoyé au cabinet du ministre De Backer. Ce cabinet nous a dirigé ensuite vers lesdites références du site SPF Économie, tout en nous rappelant que les pharmacies sont des entreprises libres de commander leur matériel et que ce matériel est par ailleurs tributaire aussi de décisions régionales. Elles seraient seules à même de garantir la sûreté des masques mais après avoir enquêté auprès de quelques pharmacies, il nous apparaît que les pharmaciens ne maîtrisent pas les critères de fiabilité. Que dire encore de cet imbroglio ?
L’État contrôle uniquement les commandes en grande quantité de masques. Les pharmacies restent libres de faire de leur coté des petites commandes si elles trouvent un fournisseur. La garantie de qualité du masque relève alors de la responsabilité du pharmacien et c’est à lui à prouver au client que ses masques sont conformes.

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Quid des applications du type « Stop Covid » telle que prévue en France, qui altèrent forcément les libertés individuelles ? Seront-elles incontournables pour le traçage ?
Le tracking, on n’y coupera pas. Plusieurs pays vivent un deuxième pic de contamination en Asie. Et ceux qui réussissent le mieux sont ceux qui ont mis ça en route. Le covid-19 est une maladie particulière en termes de virus. Beaucoup de virus sont de plus en plus transmissibles au fil de la maladie. Or ici il semble qu’on soit hautement contaminant dès 48 heures avant l’apparition des symptômes. Lorsqu’on est contaminé, un moyen de prévenir les gens qu’on aurait rencontrés dans les 48 heures c’est une appli pour nous aider à n’oublier personne. L’autre moyen étant d’être contacté par un enquêteur qui fait appel à votre mémoire alors que vous êtes malade et fatigué. L’appli en question est librement téléchargeable. Une fois déchargée, personne ne peut vous pister. C’est un moyen de diminuer drastiquement le nombre de décès en faisant preuve de solidarité. A condition que ce ne soit pas un outil qui permette au gouvernement de vous suivre à vie. En Belgique comme dans d’autres pays européens, le fédéral étudie ce même moyen. Qui permet donc à l’utilisateur de décider lui-même de charger ou décharger l’appli.

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Même à Singapour la fraction de la population qui a accepté spontanément d’adhérer à cette application ne serait pas suffisante. Croyez-vous que cela fonctionnera en Belgique ?
Il faut d’abord que les gens comprennent que l’intérêt pour eux est de les aider à se souvenir de tous ceux qu’ils apprécient qu’ils ont potentiellement contaminés. Qui aurait envie d’être le vecteur de la mort d’un copain ? Et comprendre que l’appli ne transmettra rien sans une action de l’utilisateur : c’est le modèle allemand, très utilisé là-bas.

 

Photo d’une application de tracking du coronavirus, prise à Anvers le 24 avril 2020.  « Le covid-19 est une maladie particulière en termes de virus. Beaucoup de virus sont de plus en plus transmissibles au fil de la maladie. Or ici il semble qu’on soit hautement contaminant dès 48 heures avant l’apparition des symptômes. » © Dirk Waem/BELGA

Lorsqu’il est avéré qu’un patient a eu le coronavirus et a développé des anticorps, pour combien de temps est-il potentiellement protégé ?
Actuellement, on a cinq mois de recul sur la maladie et très peu de Chinois ont été contaminés une deuxième fois. On peut donc parler de cinq mois au moins. Au-delà, c’est impossible à dire : cela n’est plus de la médecine mais de la voyance. Pour le cousin du covid, le SARS-1, on a détecté des anticorps encore douze ans plus tard. Mais pour d’autres cousins, proche du rhume, l’immunité ne dure qu’un an. Rendez-vous dans un an donc.

Quand les tests sérologiques (pour confirmer la présence d’anticorps) seront-ils largement disponibles pour le grand public? Des Belges de plus en plus nombreux y ont déjà recouru via leur médecin traitant.
Les tests sont là mais certains sont bloqués par le fédéral qui doit décider à qui il les rembourse. Pas de prescription actuellement de sérologie mais cela évolue rapidement. Le dossier est sur le haut de la pile à l’Inami. Le danger de faire le test sans explication médicale est de croire que l’avoir fait vous protège à vie de le refaire et de commencer à se promener sans protection. Comme nous n’avons aucune idée de la durée de protection, cela pourrait amener quelqu’un à se croire protégé alors que ses anticorps pourraient disparaître durant la semaine qui suit le test.

Peut-on savoir dès lors à quand remonte l’infection au covid-19 lorsqu’il est avéré qu’on a développé des anticorps. Est-il possible de dater cette infection lorsqu’on n’a aucune idée du moment précis où on a été infecté, en imaginant qu’on n’ait eu que faibles symptômes par exemple ? Sinon, comment présumer de son immunité, même pour quelques mois ?
On ne pourra pas, sauf si l’infection est vraiment récente. Donc espérer avoir une idée claire d’être porteur d’une immunité prolongée en dosant ses anticorps est un leurre au vu des connaissances actuelles. Il faut laisser encore quelques mois à la science.

20 avril 2020 à Liège. Un technicien tient un kit de test sérologique covid-19 produit par la firme belge de biotechnologie ZenTech, basée au Sart Tilman près de Liège. Ces kits de qualité ont été validés et sont très attendus par la population belge. Des clients étrangers se sont par ailleurs manifestés en nombre pour en commander. ©Kenzo Tribouillard/AFP.

Revenons aux différents types de tests. Il en existe de nombreux soulignez-vous. Dont certains sont plus fiables que d’autres. Parmi ceux-ci, les tests conçus par Zentech, une firme liégeoise basée au Sart-Tilman. Quels sont précisément les tests fiables ?
J’aimerais le savoir. Avant de réfléchir à leur remboursement, l’État a fait évaluer tous les tests et les a classés par niveau de fiabilité. Ce classement n’est malheureusement pas encore parvenu jusqu’aux médecins.

Peut-on avoir accès de façon privée à ces tests et sinon, comment s’assurer que le laboratoire où l’on va faire sa prise de sang en cas de prescription par un médecin, travaille avec des tests de qualité, fiables à 100 % ?
C’est pour cela que je pense que le médecin doit être informé de la fiabilité et que ce test doit être fait sur prescription. Imaginez que le test vous dise faussement que vous êtes positif ou faussement négatif. Cela peut avoir des conséquences, même au niveau de la reconnaissance de maladies professionnelles.

Si nous avions une menace d’explosion nucléaire, je serais rassuré que les politiques se tournent vers des ingénieurs spécialisés plutôt que de prendre des décisions à la Trump.

Pourquoi les laboratoires agréés n’ont-ils pas tous été inclus dans la première phase de tests, qui aurait privilégié l’industrie pharmaceutique ? C’est le point d’un vue d’un laboratoire de l’ULB notamment qui souligne le fait qu’on aurait pu réaliser beaucoup plus de tests si on avait ouvert davantage les portes et élargi les critères de Sciensano ?
Parce que dans les premiers jours de l’épidémie, ils ont dit qu’ils étaient incapables de les réaliser en raison de pénurie de réactifs. Une fois qu’ils ont reçu à nouveau les réactifs, l’État semble avoir oublié de les recontacter.

Que pensez-vous de la « démocratie sanitaire » d’application en Belgique notamment. Le politique décide en dernier lieu. Le rôle des scientifiques est-il réellement plus prégnant que jamais ?
C’est toujours le politique qui décide en dernier et c’est logique : cela s’appelle de fait la démocratie. Je suis rassuré de voir que ces décisions soient éclairées par des experts. Si nous avions une menace d’explosion nucléaire, je serais rassuré que les politiques se tournent vers des ingénieurs spécialisés plutôt que de prendre des décisions à la Trump.

Lorsque, durant les vacances de carnaval, l’OMS a parlé de « menace sanitaire mondiale », il était évident que ce n’était plus une simple grippe et qu’il fallait agir. Certains ont alors cru que notre système de santé était invincible et qu’on pouvait ne rien faire. Ils ont manqué d’humilité.

Pourquoi le monde scientifique et médical n’a-t-il pas pris la mesure de ce qui se passait en Chine dès la fin 2019 ?
Il n’y avait pas un consensus au début car les données qu’ont donné la Chine ne permettaient pas de voir clair. Toutefois lorsque, durant les vacances de carnaval, l’OMS a parlé de « menace sanitaire mondiale », il était évident que ce n’était plus une simple grippe et qu’il fallait agir. Certains ont alors cru que notre système de santé était invincible et qu’on pouvait ne rien faire. Ils ont manqué d’humilité.

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Pourquoi avoir permis en Belgique les retours d’Italie notamment, sans aucune mesure de sécurité dans les aéroports – ni prise de température, ni mise en quatorzaine ?
Cinquante pour cent des infections se font par des personnes asymptomatiques. La prise de température n’aurait résolu qu’à moitié le problème. Par ailleurs, notre pays est si petit que les mises en quarantaine des gens revenant des pays à risque n’aurait pas empêché que des Hollandais, Français ou Allemands viennent nous contaminer. Fermer totalement les frontières sans fraudeurs qui trichent est impossible lorsqu’on ne vit pas sur une île. D’autres épidémies l’ont montré. On aurait pu retarder l’arrivée du virus avec ces mesures et gagner du temps pour refaire des stocks de masques entre autres mais il est impossible d’arriver à le garder hors du pays pour toujours.

Manifestation de MoveOn.org contre la gestion de la crise sanitaire par le président Trump, près du Capitole à Washington, DC. Le 13 mai 2020. ©Saul Loeb/ AFP.
Parlons du transport aérien. Airbus a argué récemment que l’air était régulièrement renouvelé dans les avions. Cela n’empêchera pas hélas la contamination de personne à personne, d’autant que certaines compagnies, comme Ryanair ont déjà spécifié qu’elles ne pourraient pas se permettre de fonctionner avec un siège vide entre deux passagers, ce qui équivaudrait à un taux de remplissage de 60 % environ.
Dans les voyages en avion, ce qui m’inquiète le plus c’est l’endroit où on va atterrir. On peut se retrouver dans des pays où l’épidémie est potentiellement plus importante. Il y a une série de lieux où la crise sanitaire ne fait que démarrer. De toute façon les voyages à l’étranger vont être hautement déconseillés durant plusieurs semaines encore.

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On dit qu’en France le covid-19 aurait pu être présent dès fin décembre. Aurait-il pu en être de même en Belgique ?
Difficile à dire. Le seul symptôme spécifique est l’anosmie. A ma connaissance, il n’y a pas eu de cas rapporté d’anosmie suspecte en décembre. Par ailleurs, vu l’emballement rapide de la maladie une fois que quelques groupuscules de malades sont apparus, je pense que si elle avait été là en nombre en décembre, on aurait eu droit à un scenario à la lombarde en février.

Bill Gates, contrairement à ce que certains pensent, n’est pas Donald Trump… La fondation d’aide aux soins de santé et aux maladies qu’il chapeaute est sans doute la plus dotée en millions de dollars au monde. Quand il s’exprime, il faut se souvenir qu’il le fait après avoir reçu les rapports de milliers d’experts de renom. Il faut être attentif à ce qu’indique sa Fondation…

On parle depuis longtemps de récurrence prévisible des pandémies : une périodicité moyenne de quarante ans a souvent été évoquée. Comment une crise sanitaire comme celle que nous vivons n’a-t-elle pas été davantage anticipée ? Comment cela s’explique-t-il quand on connaît l’histoire d’autres virus comme le SRAS (symptôme respiratoire aigu sévère) ?
J’ai eu comme professeur lors de mon cursus à Érasme, à l’ULB, Jean-Louis Vincent, un des cinq intensivistes les plus réputés au monde. Il nous parlait de cette périodicité il y a vingt ans. Et effectivement, l’OMS fait état dans ses rapports de ce type de récurrence. Elle l’écrit depuis des années. Laurette Onkelinx, lorsqu’elle était ministre de la Santé, avait fait une commande importante de masques en prévision d’une telle hypothèse, commande que Mme De Block a fait détruire.

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Bill Gates avait également mis le monde en garde. Parce que son profil peut agacer, sa parole a-t-elle été trop négligée selon vous ?
Bill Gates, contrairement à ce que certains pensent, ce n’est pas Donald Trump… La fondation d’aide aux soins de santé et aux maladies qu’il chapeaute est sans doute la plus dotée en millions de dollars au monde. Quand il s’exprime, il faut se souvenir qu’il le fait après avoir reçu les rapports de milliers d’experts de renom. C’est le fruit d’analyses de chercheurs qui disposent de budgets supérieurs au budget global de l’OMS… Avec des millions de dollars derrière, on peut avoir une idée des orientations que vont prendre la recherche à l’avenir. Il faut être attentif à ce qu’indique sa Fondation. Les moyens financiers lui donnent une liberté de mouvement et d’action précieuse.

Bill Gates (ici en octobre 2019 en France) avait alerté sur le risque d’une pandémie : « Avec des millions de dollars derrière, on peut avoir une idée des orientations que vont prendre la recherche à l’avenir. Il faut être attentif à ce qu’indique sa Fondation », estime Philippe Devos. © Jeff Pachoud/AFP

Pourquoi ne pas avoir préconisé le port du masque plus tôt ? Est-ce vraiment pour des raisons bassement matérielles – le fait de savoir qu’il ne serait pas disponible pour l’ensemble de la population avant un bon moment – ou par ignorance partielle encore du virus ? Voire par une forme d’inattention aux détails qui pourrait s’assimiler à une forme de légèreté « à l’européenne » ?
La culture du port du masque et de la distanciation sociale existait en Asie mais pas dans le reste du monde. Jusqu’à présent, les pays qui ont réussi à éteindre les épidémies comme le SRAS, la grippe de Hong Kong, le MERS etc ont probablement laissé croire à nos décideurs politiques qu’une crise sanitaire généralisée n’arriverait pas ou plus. Le coronavirus a donné tort à tout le monde. Et avec les crises bancaires de 2008, les pressions sur les budgets etc le risque de pandémie a sans doute été sous-estimé. Il a dû apparaître, statistiquement, comme le moins susceptible de survenir. On ne peut pas garantir une protection contre tout à 100 %. On sait qu’on est mortels. Les choix politiques sont basés sur la statistique de risque. Le regret principal que j’ai c’est qu’on ait détruit ce stock de masques il y a quelques années. Pour le reste, tous les gouvernement ont tenté des choses. C’est compliqué partout et il est facile de critiquer a posteriori. J’aurais néanmoins espéré qu’on prenne conscience du risque plus tôt. C’est mon deuxième regret. En-dehors de cela, tout le monde a fait ce qu’il a pu et tout est prêt pour une éventuelle prochaine vague s’il devait malheureusement y en avoir une.

«La population afro-américaine est la plus paupérisée aux États-Unis. Le taux d’obésité y est largement supérieur que dans les couches de population socio-économiquement plus élevées. Souvent ces familles démunies ne consultent pas le médecin à temps car elles ne disposent pas d’assurance santé, très coûteuse là-bas.

Les aspects génétiques liés au covid-19 sont encore largement inexplorés. On a parlé de différences d’impact selon les groupes sanguins, selon le genre, et même parfois selon le groupe de population – on songe notamment aux populations afro-américaines largement touchées aux États-Unis, mais aussi à cette étude de l’UGent qui avance que les populations scandinaves et de l’Est de l’Europe seraient moins touchées génétiquement que certaines populations occidentales comme l’Espagne, l’Italie, la France, la Belgique, le Royaume-Uni etc…
Nous avons quantité de récepteurs dans les vaisseaux sanguins, différents selon les individus. Certains pourraient réagir plus fort que d’autre au virus ce qui pourrait expliquer les différences entre individus. On ne sait pas si certains sont liés à une ascendance, par ailleurs il est très difficile de savoir si un patient a un arrière-grand-père viking ou italien… Il faudra des études a posteriori. Prenons un autre exemple : entre deux hommes en excès de poids l’un développera une forme légère du covid-19, l’autre une forme plus sévère. Les gènes pourraient peut-être expliquer le phénomène. Mais cela pourrait aussi être lié à des souches de virus différentes. Nous n’avons pas encore assez de recul pour en juger. Trois mois et demi de recherches, ce n’est rien. Mais ces semaines ont été denses : des infectiologues français estiment que cela correspond à huit années de recherches sur le VIH ! Le niveau de recherche autour du covid-19 dans le monde est fulgurant. Quant à la population afro-américaine, il faut se souvenir aussi que c’est la population la plus paupérisée aux États-Unis. Le taux d’obésité y est largement supérieur que dans les couches de population socio-économiquement plus élevées. Souvent ces familles démunies ne consultent pas le médecin à temps car elles ne disposent pas d’assurance santé, très coûteuse aux États-Unis. Et ils redoutent la note d’hôpital – entre 30 et 50 000 dollars en moyenne pour un séjour lié au coronavirus. Il faut donc être très prudent par rapport aux différences ethniques.

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Outre la pollution dans certaines zones très touchées comme la Lombardie, le taux de dépendance à la cigarette a été avancé parfois comme un facteur « aggravant ». On avance par ailleurs aujourd’hui que la nicotine pourrait protéger d’une infection au covid-19. Mais bien sûr si on est touché, le fait de fumer peut en revanche accentuer le mal…
L’argument que les Italiens auraient été plus touchés parce qu’ils fument comme des turcs est faux, il n’est basé sur aucune étude scientifique correcte. Plus largement la plupart de mes malades en soins intensifs sont fumeurs alors que moins d’un tiers de la population fume. Le tabac engendre d’office plus de maladies cardio-vasculaires, plus de cancers etc. Les patients fumeurs connaissent plus de problèmes aussi dans l’après soins intensifs, lors de la revalidation etc. Mais dans le cas du coronavirus, le facteur du tabagisme pourrait éviter d’attraper la maladie, une étude sur des patchs de nicotine est en cours en France… Ce sont plutôt des facteurs comme l’hypertension ou l’obésité morbide qui sont souvent liés à la gravité de l’affection au covid-19.

Une travailleuse médicale fait un test nasal covid-19 dans une église baptiste de Harlem à New York City le 13 mai 2020. ©worker takes a nasal swab sample from a resident to test for COVID-19 at The Abyssinian Baptist Church in the Harlem neighborhood of New York City on May 13, 2020. ©Angela Weiss / AFP)

Que dire par ailleurs des personnes souffrant d’emphysème ? On en parle moins que des diabétiques ou des personnes à risque cardio-vasculaire accru…
Ceux qui souffrent d’un « gros emphysème » – qui doivent faire de l’aérosol tous les jours, ne peuvent plus monter un escalier et doivent aller régulièrement chez le kiné – sont naturellement à risque mais ils le savent. Ils ont été parmi les premiers à téléphoner à leur médecin dès le début de la pandémie.

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Le covid-19 s’affaiblira-t-il avec les beaux jours, comme l’avancent certains chercheurs dont le professeur Didier Raoult à Marseille ?
Quelques papiers montrent qu’il se propage peut-être un peu moins dans les climats plus chauds, qu’il est moins contaminant l’été mais il ne disparaît pas. Singapour vit son troisième confinement et il y a là-bas entre 30 et 40 degrés en journée et 20 degrés la nuit. Il y a sans doute un peu moins de hausse de la propagation en été, c’est l’hypothèse que font beaucoup de scientifiques. Mais voir disparaître soudain le virus sous des températures plus élevées, c’est rêver.

On pourrait imaginer qu’on ne trouve pas de vaccin, comme pour le HIV. Mais ce ne serait pas non plus un drame absolu dans le sens où, au fil du temps, les personnes infectées par le virus le seront de façon de plus en plus faible.

Quels seraient les scénarios les plus noirs en termes de traitement – ou non-traitement – du virus ?
On peut imaginer des traitement qui diminueraient la mortalité sans la résoudre. On pourrait imaginer qu’on ne trouve pas de vaccin, comme pour le HIV. Mais ce ne serait pas non plus un drame absolu dans le sens où, au fil du temps, les personnes infectées par le virus le seront de façon de plus en plus faible. Un faisceau d’indices laissent penser qu’un jour ou l’autre, même si rien ne fonctionne, ce Covid pourrait se calmer naturellement et devenir un rhume comme un autre. Pour l’instant, en le freinant grâce au confinement et aux gestes « barrière », on gagne des mois ou des années par rapport à ce jour ou l’autre.

 « A côté de laboratoires mercantiles, des universités travaillent aussi à la recherche d’un vaccin. Et c’est à celui ou ceux qui sortiront la meilleure solution, la plus durable. On n’est plus dans une logique où les labos peuvent « s’arranger entre eux ». Si certains devaient s’inscrire dans cette logique, ils seront dépassés par d’autres qui auront un meilleur produit. © OLIVIER POLET / Paris Match

Que dire des théories évoquant des parades dans les guerres entre labos pour la confection d’un vaccin ? Quid du fait qu’un vaccin contre le covid-19 pourrait être peu « rémunérateur » car peut-être appelé à évoluer comme celui contre la grippe ?
A côté de laboratoires mercantiles, des universités travaillent aussi à la recherche d’un vaccin. Et c’est à celui ou ceux qui sortiront la meilleure solution, la plus durable. On n’est plus dans une logique où les labos peuvent « s’arranger entre eux ». Si certains devaient s’inscrire dans cette logique, ils seront dépassés par d’autres qui auront un meilleur produit. Même si ce vaccin devait ne pas se vendre en grand nombre, la notoriété de ceux qui le découvriront donnera une plus-value à leurs actions. Et ce qu’ils n’auront pas gagné sur le marché de la vente, ils l’auront gagné sur le marché de la bourse. Ici, le complot « big pharma » n’a pas lieu d’être. »

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« Mais il est possible qu’il faudra plusieurs vaccins. Les virus à ARN (Un virus à ARN, parfois appelé ribovirus, est un virus dont le matériel génétique est constitué d’ARN, un acide nucléique. Les virus à ARN peuvent provoquer des maladies humaines comme Ebola, le SRAS, la grippe, l’hépatite C, la poliomyélite ou la rougeole) mutent plus vite que les virus à ADN (qui possède de l’ADN dans son génome et n’utilise par d’intermédiaire à ARN durant sa réplication). Est-ce que les changements du virus feront que les patients ne seront plus immunisés après une première vaccination ? C’est impossible à dire aujourd’hui. Si les changements sont faibles, le corps reconnaîtra le virus. S’il y a par exemple un changement de détail comme un changement de chapeau, le corps ne sera pas dupe. Il n’est pas sûr encore qu’on trouvera un vaccin durable. Il pourrait être saisonnier.

Le 29 avril 2020 à Pékin. Des ingénieurs de Sinovac Biotech prennent la pose dans le laboratoire des culture de cellules où ils observent les cellules d’un foie de singe dans le cadre d’une expérimentation pour un vaccin contre le coronavirus.  Sinovac Biotech mène l’un des quatre test cliniques qui ont été autorisés en Chine pour la recherche d’un vaccin. Ils annoncent de « grands progrès » dans leurs recherches et des résultats « prometteurs ». ©Nicolas Asfouri / AFP) / Health-virus-China-vaccine, Focus by Patrick Baert.

Vous voyez ce prochain déconfinement progressif d’un œil assez méfiant. Le call center de traçage n’est pas parfaitement prêt par exemple. Vous dites en gros qu’on agit dans la précipitation. Vous dites aussi qu’une deuxième vague de contamination, avec un nouveau pic, est probable…
Tout le monde sur le terrain s’attend effectivement à une remontée des cas et des contaminations. Nous espérons cependant que cette hausse n’entraîne pas une marche arrière de notre déconfinement ni une saturation des soins intensifs. Plus la population est prête et l’encadrement est organisé, moins le risque est grand d’avoir une remontée. Force est de constater qu’on n’était pas dans les meilleures conditions le 4 mai : l’équipe de traçage n’était pas encore engagée, les médecins qui doivent prélever ces tests n’ont pas été informés du lieu où se trouvait le matériel, l’application de traçage n’existe pas encore, seul 40% des Belges disposent d’un masque… En observant autour de moi le comportement des gens depuis le 24 avril, jour de l’annonce du compte à rebours du déconfinement, il semble que pour beaucoup ce déconfinement ait démarré trop tôt… Cette période de déconfinement anticipé pourrait devenir une vraie bombe à retardement qu’on paiera cash en juin.

Philippe Devos en famille dans sa maison de la région liégeoise. C’est là qu’il se ressource et qu’il a récupéré des forces après avoir été lourdement atteint par le coronavirus. © OLIVIER POLET/ Paris Match

Cela montre-t-il que vous êtes angoissé par ce virus, notamment à travers la façon dont la fin du lockdown est abordée?
Angoissé non. Conscient que ce virus est vicieux et se nourrit des besoins de liberté sociale des gens oui. On peut le maîtriser mais il faut des procédures parfaitement huilées de la part des autorités et des nouvelles habitudes d’hygiène personnelle de la part de la population. Ces nouvelles habitudes nécessitent de l’apprentissage : il faut s’éduquer pour mettre et enlever un masque sans se contaminer par exemple. Or il faut un peu de temps pour apprendre. On ne l’aura pas : les gens vont apprendre de leurs erreurs, en se contaminant et c’est bien regrettable. On a trop tardé dans la mise en route de la lutte contre ce virus et voici qu’on se précipite à présent pour le retrouver. Mais on fera face sur le terrain, on est là pour cela.

Il faut réfléchir à ne pas baser les budgets hospitaliers sur ce qui s’est fait l’année précédente. Il faut laisser une marge permettant d’affronter de nouveaux ennuis, créer des unités de soins qui seraient transformables en dix jours en soins intensifs. Aujourd’hui le seul qui comporte une telle souplesse dans ses unités est l’hôpital militaire.

Quelles sont à vos yeux les priorités absolues pour l’avenir dans le cadre de cette crise sanitaire ?
La première chose c’est de relancer la médecine non-covid qui est à l’arrêt. La deuxième priorité, c’est de refaire des stocks de noisettes avant l’hiver : des stocks stratégiques majeurs en prévision d’un éventuel deuxième pic. Il faut considérer les produits qui peuvent être sous tension comme aussi stratégiques que les réserves de pétrole d’un pays. Il faut que la production soit soit belge, soit européenne mais nous ne pouvons plus dépendre de productions à l’autre bout du monde.
Il faut aussi réfléchir à ne pas baser les budgets hospitaliers sur ce qui s’est fait l’année précédente. Il faut laisser une marge permettant d’affronter de nouveaux ennuis, créer des unités de soins qui seraient transformables en dix jours en soins intensifs. Aujourd’hui le seul qui comporte une telle souplesse dans ses unités est l’hôpital militaire. Dans ce genre de catastrophe, un hôpital équipé sur 106 ne suffira pas. Il faut avancer plus vite dans la réforme des soins hospitaliers pour dégager des moyens, pas pour des économies gouvernementales mais pour permettre plus de prévention. Utiliser la réforme pour placer ces moyens là où ils manquaient : plus de personnel infirmier, plus de matériel etc. Et il faut un consensus national. Nous avons dans cette législature sept ministres de la Santé de sept partis différents et cela n’a pas aidé dans cette crise du coronavirus. Il ne faut pas retomber dans nos anciens travers de politique politicienne.

Si les Régions investissent beaucoup de moyens dans la prévention, c’est le fédéral qui en retire les gains. Le régional va hésiter et renégocier avec le fédéral. Ces processus ralentissent l’ensemble de la manœuvre.

Vous êtes favorable à une refédéralisation de la Santé ?
Ici ça a été compliqué pour les généralistes. Les masques arrivaient dans le pays sous pouvoir fédéral. Il fallait ensuite passer par le régional pour en assurer la distribution. Tout cela a manqué d’efficience. On l’a vu aussi pour les maisons de repos. La gestion de la prévention des maladies se fait par les Régions et le fédéral se charge des traitements et des soins. Si les Régions investissent beaucoup de moyens dans la prévention, c’est le fédéral qui en retire les gains. Le régional va hésiter et renégocier avec le fédéral. Ces processus ralentissent l’ensemble de la manœuvre. On a eu parfois deux ou trois ans de retard dans des négociations interminables sur des gestes de prévention, pour savoir combien de malades ces gestes pouvaient sauver, etc. New York compte 10 millions d’habitants et n’a qu’un responsable qui gère la Santé.

Peut-être pas le plus convaincant en l’occurrence, connaissant les couvertures santé des citoyens américains…
De fait, mais c’est une autre histoire.

 

Entretien à lire dans Paris Match Belgique, édition du 14 05 20.

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