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Marius Gilbert : « Ce passage à la phase 2 me met mal à l’aise »

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Marius Gilbert : « Le plan de déconfinement effectivement décidé ne correspond que partiellement à celui qui avait été recommandé par les experts. La prise de risque assumée par les politiques est plus grande que celle conseillée par le GEES. » | © Belga / Olivier Pollet.

Santé

Comme chaque semaine, nous faisons le point sur la crise sanitaire avec Marius Gilbert, chercheur en épidémiologie à l’Université libre de Bruxelles.

 

Notre conversation hebdomadaire a été longue et très riche. Une partie de celle-ci, consacrée aux incertitudes des scientifiques alors qu’ils sont confrontés à un nouveau virus, paraîtra ce prochain mercredi dans l’édition papier de Paris Match Belgique. Un texte passionnant qui aborde des questions philosophiques : à l’occasion de cette crise sanitaire, les scientifiques sont-ils devenus des prédicateurs ? N’occupent-ils par le territoire des sorciers en abreuvant la population de « vérités », alors qu’en réalité ils sont eux-mêmes dans l’ignorance de beaucoup de choses ? Ce texte à paraître pose aussi des questions utiles au débat démocratique : certains éléments de discours de l’autorité sanitaire ne s’habillent-t-ils pas de science pour justifier les insuffisances de l’action politique dans la gestion de la crise ? On le lira, les réponses de Marius Gilbert sont franches et nuancées. C’est le cas aussi dans cette partie de l’entretien que nous publions dès aujourd’hui car il y est question de l’actualité importante de cette semaine : le passage à la phase 2 du déconfinement, en ce compris la réouverture partielle des écoles dès le lundi 18 mai…

« Les décisions successives qui ont été prises nous placent dans une situation où l’on a une vue trop réduite sur leur impact »

Paris Match Belgique : Erika Vlieghe, la présidente du GEES, soit le groupe d’experts « déconfinement » auquel vous participez, déclarait récemment dans la presse néerlandophone : « Bien sûr que je ne suis pas à l’aise. Personne ne peut prédire ce qui va se passer. Nous n’en savons pas encore assez sur ce virus » ?

Marius Gilbert : Tout scientifique pourrait faire cette déclaration. Je dirais même que tout scientifique le devrait. Il s’agit d’éviter un discours de la peur mais aussi un discours exagérément rassurant qui conduirait la communauté à relâcher sa vigilance et les décideurs politiques à trop peu investir en termes de prévention. Le virus est toujours parmi nous. On peut comparer cette crise à un feu de forêt. On a réussi à éteindre les flammes en limitant l’oxygène (la diminution drastique des contacts sociaux pendant le lockdown). Aujourd’hui, on remet un peu d’oxygène (on déconfine) parce que, sans cela, c’est la forêt entière qui risque de disparaître (sans contacts sociaux, sans activité, c’est la société entière qui s’écroule). Mais inévitablement, il y a des endroits où des braises peuvent reprendre. De nouveaux départs de feu sont à redouter. Ces jours-ci, l’Allemagne en a fait l’expérience. On n’accepterait pas que les pompiers ne soient pas en capacité optimale pour surveiller l’évolution d’un feu de forêt et intervenir rapidement, dès le constat d’un nouveau début d’embrasement. Dans une épidémie, il en va de même. Il peut y avoir des résurgences, des foyers d’infection. Nous ne sommes pas encore tout à fait opérationnels pour y faire face.

Vous n’êtes pas, semble-t-il, plus à l’aise que votre présidente ?

Non, je ne le suis pas. Ce qui m’inquiète c’est que les décisions successives qui ont été prises nous placent dans une situation où l’on a une vue trop réduite sur leur impact. L’incertitude du moment est assez grande. Les décideurs politiques répètent à l’envi qu’ils suivent les recommandations des scientifiques. Cela doit être nuancé. Nous émettons des avis, il y a un dialogue mais ensuite le Conseil national de sécurité prend ses décisions. In fine, le plan de déconfinement effectivement décidé ne correspond que partiellement à celui qui avait été recommandé par les experts. La prise de risque assumée par les politiques est plus grande que celle conseillée par le GEES. Ce qui me met mal à l’aise aussi c’est que nous avons demandé à plusieurs reprises que les rapports finaux du GEES soient rendus public. A mes yeux, cette transparence est essentielle. Il n’y a pas de raison de priver la population des réflexions et recommandations formulées par les experts.

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Dans notre précédente conversation, vous commentiez l’ouverture de 3 vannes importantes en 7 jours (les entreprises, les visites familiales, les familles) en affirmant qu’on aurait pu « déconfiner plus prudemment ». Quel est votre sentiment alors que le Conseil national de sécurité vient de confirmer le début de la phase 2, en ce compris la réouverture progressive des écoles pour le 18 mai ?

Ce passage à la phase 2 me met mal à l’aise. Plus encore que la rapidité, c’est le manque de contrepoids en termes de prévention qui m’inquiète. Je veux parler de ces dispositifs de suivi des contacts et de dépistage massif que l’on tente de mettre en place au pas de course depuis que l’on entamé le déconfinement et qui tardent à devenir pleinement opérationnels.

« J’aurais attendu une semaine de plus pour passer à la phase 2 »

Dans ce contexte, était-ce bien raisonnable de passer à la phase 2 ?

Idéalement, on aurait dû bénéficier d’un plus grand recul sur l’effet de la phase 1 avant de passer à la phase 2 ; aussi on aurait dû être parfaitement prêts en termes de dépistage, de suivis des contacts et d’équipes spécialisées pouvant intervenir rapidement en cas de détection d’un foyer d’infection.

Si vous aviez été maître du calendrier, qu’auriez-vous décidé ?

J’aurais attendu une semaine de plus pour passer à la phase 2.

Afin de savoir si ce qui a été fait jusqu’à présent a eu des conséquences problématiques ?

Oui mais aussi pour se donner un peu de temps pour avancer dans la mise en place des équipes de suivi des contacts. Cette montée en puissance des outils de contrôle de l’épidémie se fait à un rythme insuffisamment rapide alors que trois vannes importantes ont déjà été ouvertes. Quoiqu’il en soit, les experts ont été parfaitement clairs dans le message adressé aux décideurs politiques. On leur a bien dit que s’ils maintenaient la date du 18 mai, il y avait un risque de rétropédalage. Une décision d’aller de l’avant a été prise. A partir de là, il faudra voir au jour le jour si on est bien en phase de décrue du nombre d’hospitalisations. Si on stagne ou si cela reprend, ce sera un mauvais signal.

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Est-ce le seul indicateur ?

Non, il faut aussi surveiller le taux de croissance de l’épidémie. On peut avoir un nombre d’hospitalisation faible mais un taux de croissance qui démontre une augmentation de la transmission dans la communauté. A mon sens, c’est que l’on pourrait observer dans les prochains jours et si tel est le cas, cela pourrait remettre en cause la phase 2 ou une autre partie du plan de déconfinement. En tous cas, si nous étions confrontés à une remontée trop importante du taux de transmission, on ne pourrait se contenter de l’observer en restant les bras croisés.

Pouvez-vous être plus précis sur les « feux rouges » posés par les experts ?

Le premier critère qui remettrait en cause le plan de déconfinement, c’est le constat qu’on en reviendrait à 200 hospitalisations par jour. Même si la transmission reprend un peu dans les jours prochains, on n’y sera certainement pas à la date du 18 mai. Le second critère, c’est le taux de croissance de la transmission mesuré sur une semaine. Il doit impérativement être inférieur à 1. C’est encore le cas au moment où je vous parle mais on a observé une remontée dans les derniers jours (ndlr : cet entretien a été réalisé le 15 mai). Ce taux de croissance doit être stable ou décroissant et cela même si les admissions sont basses en chiffres absolus. Je ne crois pas une reprise fulgurante de l’épidémie dans les prochains jours. Néanmoins, on pourrait constater une évolution préoccupante du taux de croissance qui inciterait à intervenir sur les mesures de déconfinement existantes ou annoncées. C’est pour cela que l’on a conseillé aux décideurs politiques de ne rien précipiter. On ne peut que constater qu’ils maintiennent leur calendrier. Il faudra qu’ils tiennent parole si le taux de croissance remonte. Dans ce cas, ils seront face à un impératif de santé publique. Ils devront être capables de dire « stop » à l’une ou l’autre mesure de déconfinement.

Le taux de croissance, c’est la nuée qui annonce l’orage ?

Exactement. Dans les jours prochains, si on passe au-dessus de 1, cela voudra dire que certaines mesures de déconfinement ont perturbé l’équilibre. Le cas échéant, si toutes choses restaient égales par ailleurs, autrement dit si on ne resserrait pas l’une des vannes, l’épidémie ne pourrait qu’augmenter graduellement. Il faut bien comprendre le mécanisme : à chaque fois que l’on ajoute quelque chose dans le « budget transmission », cela est susceptible d’avoir un effet sur le taux de croissance. Or, on a bougé pas mal de choses depuis le 4 mai. En parallèle de cela, il y a aussi un jeu permanent d’équilibrage qui obéit à des logiques de poids et de contrepoids. D’un côté de la balance, il y a la transmission par la communauté (magasins, entreprises, familles, écoles…) avec l’impact inévitable sur la transmission. Mais de l’autre, il y a aussi et c’est essentiel, ce que l’on peut mettre en contrepoids pour contrôler cette transmission. Ce contrepoids, ce sont les dispositifs de suivi des contacts, de dépistage et les équipes d’intervention rapide. Autrement dit, pour reprendre l’analogie du feu de forêt, ce sont les pompiers. Tant que ce second côté de la balance est trop léger, il est imprudent de trop charger le premier. Il faut se mettre en ordre de marche pour détecter plus vite les braises et éviter un nouvel incendie.

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A Kuurne, il y a quelques jours, 10 travailleurs d’un seul supermarché ont été infectés et tout le personnel a été mis en quarantaine ?

C’est un bon exemple de reprise de feu. Le masque et la distanciation sont des éléments qui limitent la transmission mais qui ne l’empêchent pas totalement et donc il peut y avoir des cas où des personnes s’infectent mutuellement. Il faut s’attendre à ce qu’il y ait plusieurs foyers d’infection de ce genre.

Vous parlez d’équipes d’intervention rapide, ce rôle pourrait-il être rempli par la force publique ?

C’est possible mais cela doit encore être déterminé. Il faut aussi créer une plateforme d’analyse des données, désigner des référents dans chaque commune, établir un seuil d’alerte et des protocoles d’intervention, établir une chaîne de responsabilités entre les autorités communales, provinciales et régionales. Qui pourra décider de fermer un lieu dans une situation d’urgence ? Il faut encore avancer aussi sur le dimensionnement de ces effectifs.

« L’école a une fonction sociale et structurante, des enfants ont besoin de retrouver leurs amis de classe, mais aussi de retrouver des repères »

Le retour des enfants dans les écoles ne rencontre pas l’adhésion générale. Des parents, des syndicats mais aussi des responsables politiques s’y opposent. C’est le cas, par exemple, du bourgmestre socialiste de Chapelle-lez-Herlaimont, Karl de Vos. Il affirme qu’il est « disproportionné de faire autant d’aménagements pour si peu de jours de classe ». On croirait entendre les arguments que vous utilisiez vous-même, il y a quelques semaines ?

Je le reconnais volontiers. Mais il y aussi des politiques, des syndicalistes, des parents, des enseignants et des pédiatres qui estiment que ce retour à l’école est primordial pour un certain nombre d’élèves, en termes de santé mentale et d’égalité des chances. Il n’y a donc pas qu’un aspect pédagogique qui entre en ligne de compte. L’école a une fonction sociale et structurante, des enfants ont besoin de retrouver leurs amis de classe, mais aussi de retrouver des repères. Dans notre société, il y a de très fortes inégalités qui impliquent que des enfants vivent des situations très différentes. Certains d’entre eux se sentent fort isolés avec des parents qui bossent à l’extérieur ou en télétravail, ce qui peut déboucher sur des difficultés scolaires et psychologiques. Ayant entendu ces arguments, je suis sorti de ma position initiale qui était plutôt défavorable à ce retour à l’école dès le mois de mai.

Marius Gilbert : « Bien sûr, il y a des endroits où ce ne sera pas possible de respecter toutes les règles et où il vaudra mieux renoncer car il est évidemment exclu de se contenter d’une sécurité au rabais.».© Jerome Domine/ABACAPRESS

Dans la mesure où des parents vont garder leurs enfants à la maison et où des bourgmestres refusent de rouvrir avant septembre pour se donner le temps d’une meilleure préparation, des enfants de mêmes classes d’âge iront à l’école et d’autres pas. Est-ce qu’un plan visant à créer de l’égalité entre élèves ne va pas, en définitive, créer de l’inégalité ?

J’entends cet argument. Je comprends la prudence ou la peur qui sont exprimées par des parents et des enseignants. D’ailleurs, cette rentrée partielle se fera sur une base volontaire. Le fait que l’école ne soit pas là, cela crée aussi de l’inégalité. En quelque sorte, c’est une inégalité ou l’autre.

Ce renvoi mécanique de classes entières dans les établissements est-il une idée si « sociale » ? Des enseignants estiment que l’on rate une occasion d’utiliser cette période particulière pour prioriser l’aide aux élèves qui vivent des situations compliquées et qui rencontrent des difficultés d’apprentissage. Ils auraient préféré une rentrée ciblée qui, de facto, aurait pu être plus facilement gérée sur le plan sanitaire dans des locaux scolaires moins fréquentés ?

Je suis assez d’accord avec ces arguments. Ils ont fait l’objet de discussions. Mais il y avait une réelle difficulté à déterminer qui sont ces élèves.

De fait, il semble qu’aucune enquête en ce sens n’a été faite pendant les longues semaines de confinement. Dans une carte blanche, des enseignants ont écrit : « Après deux mois de suspension de cours, nos responsables ne savent même pas quels élèves sont concernés » par la fracture numérique ?

Si vous voulez le fond de ma pensée, j’aurais trouvé aussi préférable de plutôt cibler les enfants en besoin. Mais ce n’est pas de mon ressort d’arbitrer ce débat. On a choisi de privilégier les années diplômantes.

Dans ce choix-là, que reste-t-il du mobile social ? Que fait-on de l’enfant en difficulté sociale qui ne se trouve pas dans l’un des années sélectionnées pour la rentrée partielle ?

Je n’ai pas de réponse à cette question.

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Ne craignez-vous pas que ce projet de rentrée scolaire fasse un peu penser au célèbre film satirique « Mash », lequel devint ensuite une série culte ? L’histoire se passe pendant la guerre du Vietnam : à Washington, des officiers technocrates élaborent des plans d’action hyper sophistiqués et en tous points parfaits. Mais sur le terrain, rien ne fonctionne comme prévu et cela alimente une forme de démobilisation des troupes ? Il semble déjà acquis qu’au matin du 18 mai, toutes les écoles ne seront pas fournies en masques comme cela a été annoncé ?

Je suis conscient de ces difficultés. Pour autant, je ne pense pas que nous soyons détachés du terrain. J’ai eu des contacts avec des enseignants et, au contraire du scénario que vous redoutez, j’ai senti une grande motivation et une volonté de très bien faire les choses. D’ailleurs les syndicats des enseignants ne se sont pas du tout opposés à cette reprise pour autant qu’elle se fasse dans des conditions de sécurité optimales. Il y a eu aussi une concertation avec les organisations de parents. On est arrivé à un consensus. Bien entendu, l’option qui a été choisie ne peut-être que « non-idéale ». Bien sûr, il y a des endroits où ce ne sera pas possible de respecter toutes les règles et où il vaudra mieux renoncer car il est évidemment exclu de se contenter d’une sécurité au rabais. Mais faut-il empêcher les écoles où il y a moyen de rentrer en toute sécurité de le faire ? Je ne le crois pas. Pour moi, le fait de reporter en septembre, c’est reporter le problème. A un moment, comme dans le volet « entreprises » ou le volet « commerces », il faut sortir du bois.

On comprend qu’il y ait une nécessité vitale de reprendre l’activité économique car des emplois sont en jeu. Mais ces quelques jours d’école avant les vacances…

L’enseignement n’est-il pas quelque chose d’essentiel ?

Oui, incontestablement, c’est même un enjeu capital. Mais est-il « vital » de reprendre absolument avant septembre ? Il y a quelques années, l’enseignement s’est arrêté pendant quatre mois à la suite d’un mouvement de grève. Vous deviez être adolescent à l’époque et cet interlude dans votre scolarité ne vous a pas empêché de devenir un brillant scientifique ?

Je vous l’accorde : je m’en souviens très bien de cette grève, j’étais étudiant dans le secondaire et cela ne m’a pas perturbé, mais je n’ai jamais non plus été un élève à risque de décrochage scolaire. Je vivais dans un environnement favorable sur le plan familial et social.

Tous les jours on découvre des éléments nouveaux sur ce virus. Dans trois mois, on en saura plus, peut-être même qu’il y aura quelque thérapie disponible à ce moment qui permettrait de rentrer dans une sécurité plus grande encore ?

Sur ce point, je suis tout à fait d’accord avec vous. J’ai moi-même essayé de faire valoir cet argument. Il me semble évident que nous devons rester attentif à l’évolution de la situation épidémiologique et des connaissances. A ce titre, l’émergence de cas apparentés à la maladie de Kawasaki chez de jeunes enfants, en lien avec l’épidémie de covid-19, doit être suivie de très près.

La seconde partie de cet entretien sera publiée le mercredi 20 mai, dans l’édition papier de Paris Match Belgique :  Marius Gilbert, « Les scientifiques parlent trop peu de leurs incertitudes »

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