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Pierre Van Damme, épidémiologiste : « Il faudra appliquer les mesures pendant au moins un an »

Pierre Van Damme au laboratoire du Centre d’Evaluation de Vaccination, Université d’Anvers. "Au niveau européen il y a un plan de gestion de ces vaccins pour tous les pays concernés, excepté bien sûr la Grande-Bretagne qui a voulu jouer cavalier seul..." Photo Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Santé

Épidémiologiste, professeur à la faculté de médecine d’Anvers dont il est aujourd’hui le vice-doyen, Pierre Van Damme (*) analyse pour Paris Match le “rebond” de la crise sanitaire en Belgique. Il y voit clairement, dit-il, une “deuxième vague”. Ses recommandations : simplifier les messages et cibler les différentes communautés, culturelles ou générationnelles.

Celui qui conseille régulièrement, depuis plus de dix ans, des organisations nationales et internationales dont le Conseil Supérieur de Santé, la Plateforme de vaccination flamande ou l’OMS, préconise notamment, pour cette com musclée qui s’impose, de faire usage de nos dessinateurs et humoristes belges. Il faut être honnête aussi, dit-il vis-à-vis de certains secteurs comme l’événementiel, dont les activités ne devraient pas reprendre avant un an. De même, insiste-t-il, il faut se préparer à faire usage des “mesures barrières” pendant de longs mois. « Il faut de vraies campagnes de com, avec de vrais pros pour faire comprendre à tous la dangerosité de ce virus. Et il faudra respecter les mesures au moins pendant un an. C’est un virus intelligent qui profite de toutes nos faiblesses. »

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Le nombre de cas d’infection au coronavirus a augmenté en Belgique ces derniers jours. Il a été question d’une vaguelette, d’un rebond, d’une deuxième vague… Cette dernière expression d’ailleurs a été interprétée de diverses manières, son usage a été contesté. Peut-on parler simplement d’une reprise de l’épidémie suivant un déconfinement mal respecté ou mal ciblé ?

Pierre Van Damme. Honnêtement, nous sommes dans la deuxième vague. Elle est engagée. Le taux d’infection a augmenté, les hospitalisations aussi, il fallait s’y attendre. Ce sont les résultats des premières semaines de déconfinement, de fêtes, d’élargissement des bulles, et surtout du comportement de certains qui ne se tiennent pas aux mesures… Le chiffre de reproduction du virus est supérieur à un. Il augmente de façon exponentielle. Cette deuxième vague aura-t-elle les mêmes caractéristiques que la première? Nous avons trois, quatre semaines pour voir si la Belgique va respecter les mesures. Trois ou quatre semaines pour faire en sorte que le taux d’infection baisse à nouveau.

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De nouvelles tranches d’âge et catégories de population sont plus largement touchées par le virus aujourd’hui. Certains scientifiques, dans le monde anglo-saxon notamment, ont avancé de façon assez cynique que cela s’expliquerait aussi par le fait que les plus vulnérables avaient déjà été frappés d’emblée lors de la première vague… Etes-vous d’accord avec ce constat ?

Non, je pense que le virus reprend chez les jeunes car leurs réseaux sont plus larges que ceux des personnes plus âgées. Les générations sont en train de s’infecter dans les rassemblements plus importants. Les jeunes sont moins vigilants donc il est normal qu’ils soient plus touchés aujourd’hui et certains ne respectent pas les mesures de distance physique, ou le nombre de personnes dans une bulle.

Pierre Van Damme, épidémiologiste et professeur à la facuté de médecine de l’Université d’Anvers, dont il est aujourd’hui le vice-doyen. Ici au campus universitaire Drie Eiken à Wilrijk. Photo Ronald Dersin / Paris Match Belgique

On a évoqué récemment quelques décès de personnes de moins de 20 ans, en Belgique, en Europe, aux Etats-Unis… Aucune évolution du virus-même qui puisse justifier qu’il touche d’autres cibles plus intensément par exemple, au-delà du fait que les jeunes sont considérés comme des « super-spreaders » ?

Non. Le virus subit de petites mutations mais cela ne change rien à la force d’infection. Les cas de décès de jeunes se comptent sur les doigts des deux mains pour l’Europe. Et les victimes sont souvent des personnes qui souffrent de comorbidités, ce qui les rend plus vulnérables. Le message est le suivant : ça reste exceptionnel.

Les abattoirs – dont on a parlé, notamment en Allemagne – et les « meat plants » au Brésil par exemple sont-ils tous des «clusters », des foyers potentiels de contagion ?

Les abattoirs peuvent être des foyers pour toutes sortes d’infections très importantes. En Belgique on en est très conscient. Aux États-Unis et peut-être en Allemagne, les mêmes consignes ne sont pas systématiquement d’application. Ce sont des lieux où le virus peut se déployer et causer des épidémies locales. Il faut suivre cela de très près au niveau de la médecine du travail et d’autres industries potentielles. Partout où l’on traite de nourriture, partout où les chaînes de production obligent à travailler de manière très rapprochée.

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Il est question également de certaines communautés culturelles qui seraient plus touchées que d’autres ces derniers temps, en Belgique notamment.

Bien sûr, il n’est nullement question de stigmatiser ces communautés mais il est un fait que dans certaines communautés culturelles – marocaines, juives, turques, de certains pays du sud de l’Europe et belges aussi bien sûr -, on constate que la transmission a été importante.

Pour quelles raisons ? Moindre respect des gestes barrières, raisons religieuses, contexte économico-social aussi – manque d’espace dans un lieu de vie par exemple?

Il y a parfois des retours du pays pour ceux qui ont la double-nationalité par exemple. Ils peuvent ramener l’infection dans la famille. Certaines coutumes, souvent méditerranéennes engendrent plus de contacts ou d’échanges : accolades, embrassades, partage de nourriture, plusieurs familles dans un même appartement, etc. Il y a aussi bien évidemment le fait que certaines communautés sont présentes de façon très denses dans certaines grandes villes. La densité de population accroît naturellement la propagation du virus.

C’est le cas notamment d’Anvers, qui compte aujourd’hui une augmentation conséquente du taux d’infection ?

En effet, et ce sont les médecins généralistes qui en premier nous signalent des petites épidémies dans certaines familles, liés les unes aux autres, suite à certaines festivités, activités religieuses…

Les mesures imposées en Belgique ont pu paraître un peu compliquées à mémoriser. Notamment cette question des “bulles” qui varient… Ce caractère confus des directives données au niveau national a d’ailleurs été pointé aussi dans d’autres pays comme la France ou le Royaume-Uni. Ne faudrait-il être plus simple, plus carré, plus global dans les consignes ?

En effet, lors des dernières mesures en date, il était question de bulles de quinze personnes qui pouvaient changer chaque semaine. On peut douter effectivement que la population note tous ces chiffres, mémorise le nombre de personnes etc. Chez les jeunes, qui ont en moyenne des cercles sociaux beaucoup plus développés, cela veut dire qu’ils vont voir différentes personnes tous les jours… On peut douter là aussi que le chiffre soit respecté. Je confirme qu’une simplification serait la bienvenue. On pourrait fixer à dix le nombre de personnes d’une bulle et demander à ce que ces personnes restent les mêmes de semaine en semaine jusqu’à nouvel ordre.

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Cela renvoie aussi à la question de la communication à laquelle vous êtes particulièrement sensible…

Oui. Le Comité national de sécurité doit revoir cela, et le chiffre et la clarté du message.

La terrasse d’un bar près de la Bourse le 13 mars dernier, peu avant l’annonce du lockdown généralisé. Photo Nicolas Maeterlinck / Belga

Vous parlez à juste titre de communication lacunaire. Quelles solutions préconisez-vous ?

Il y a deux choses à à faire : répéter le message régulièrement. Et le simplifier, on l’a dit, pour faire en sorte qu’il soit suivi facilement. Pour les restaurants et cafés, imposer 1m50 entre les tables, pas plus de dix tables, et sanctionner si cela n’est pas respecté. Pour les contacts ou bulles, on pourrait garder ce chiffre de dix, qui serait le même avec les mêmes personnes de semaine en semaine. Mais surtout pour soutenir l’ensemble de ce système, il faut un bon programme de com à l’échelle des jeunes et des communautés culturelles notamment.

Avec quelles spécificités selon les groupes visés ?

Les jeunes de 15 ou 16 ans doivent être avertis via les médias sociaux dont il font grand usage. On pourrait imaginer le biais de l’humour, de petits films amusants. On pourrait utiliser le porte-voix des influenceurs qu’ils suivent etc. Les jeunes sont le premier groupe à “flancher” dans le respect des consignes, surtout en période de congés. C’est normal, il fait beau, c’est l’été, ils veulent faire la fête. Pour chaque communauté, il faut passer par des biais, des canaux précis et bien ciblés. Idem pour la communauté marocaine par exemple, il faut faire appel à des influenceurs marocains. Il faut donc adapter les message st et présenter des exemples concrets, dire : ceci est acceptable et ceci ne l’est pas. Ils ont la fête sacrificielle par exemple le 30 juillet. La peur de la transmission est présente. De même pour toutes les autres communautés, philippine, juive, africaine… Impossible d’être exhaustif. Globalement, pour s’assurer que les message soit bien passé, il faut faire appel à des spécialistes pour ce type de communication.

Les personnes âgées ont parfois du mal à comprendre aussi que le virus est encore présent. Ce ne sont pas les premiers utilisateurs du web. Pour les sensibiliser, vous suggérez aussi un biais générationnel…

En effet, les messages doivent être adaptés aux Belges de 0 (ou un peu plus) à 100 ans. Il faudrait demander aux gens du même âge de passer des messages et donner l’exemple. Les personnes âgées vont écouter plus facilement leurs pairs que des plus jeunes ou les médias. Il faudrait aussi pouvoir évoquer des récits de personnes hospitalisées qui, heureusement, ont récupéré. Ça frappe. Ça marche aussi chez les jeunes d’ailleurs, auxquels il faut aussi rappeler quels peuvent être les risques de la maladie pour leurs parents et grands-parents.

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Vous avez souligné que si chacun avait suivi les consignes tout simplement, on n’en serait pas là.

Les changements ne sont pas tout de suite perceptibles par la population qui ne maîtrise pas l’impact d’un relâchement éventuel. Le « mauvais » comportement est confirmé en quelque sorte car en général personne ne voit ce que ça peut engendrer, du moins personne ne le voit directement. Ou très rarement. Cet impact a priori invisible se manifeste seulement après deux semaines environ. Donc il y a un relâchement. On pouvait donc s’attendre à cette augmentation de cas après un relâchement de deux à trois semaines.

On n’a pas suffisamment souligné que les mesures seraient à suivre pendant au moins un an. Ce n’est pas inhumain. On voit un peu partout avec quelle rapidité le virus reprend. Cela indique bien qu’on a affaire à une pandémie. Or la majorité des gens ne portent pas de protection, ils sont immunologiquement complètement naïfs. – Pierre Van Damme

Au lieu de compliquer les choses parfois, avant même de se pencher sur la question plus complexe semble-t-il en Belgique, du traçage ou tracing, ne serait-il pas plus efficace de se concentrer, de fait, sur les gros rassemblements, en terrasse, en rue ou ailleurs? A propos de rues commerçantes bondées par exemple, Marc Van Ranst que nous avons appelé récemment nous rappelait que les bourgmestres avaient le pouvoir de sévir…

Quant on a commencé à assouplir les choses début juillet, on a demandé aux gens de respecter certaines mesures. Et je pense sincèrement que la majorité d’entre eux – 85% peut-être- l’a fait. Mais il suffit de 10% de personnes qui ne respectent pas les règles pour tenir toute la Belgique en suspens…

Vous avez estimé aussi que certaines mesures – dont les fameux gestes barrière – devraient être appliquées pendant au moins un an.

En effet, on n’a pas suffisamment souligné selon moi que les mesures seraient à suivre pendant au moins un an. Ce n’est pas inhumain. On voit un peu partout en Europe avec quelle rapidité le virus reprend. Cela indique bien qu’on a affaire à une pandémie. Or la majorité des gens ne portent pas de protection, ils sont immunologiquement complètement naïfs et le virus profite de chaque opportunité.

Vous rappelez régulièrement la redoutable intelligence de ce virus, qu’on mésestime ou qu’on oublie…

Il est en effet redoutable. Il faut se souvenir que les virus intelligents ne peuvent faire qu’une chose: se multiplier. Pour cela ils cherchent des personnes “naïves”, non protégées, vulnérables. Lors de fêtes, dans les foules, sur les terrasses denses, les opportunités de transmission se multiplient. Dans ce cadre, un virus intelligent ne va pas manquer sa chance.

Autre facteur dans la mauvaise assimilation du danger réel du virus : le fait que, comme l’ont souligné notamment dans La Libre certains professionnels français de la santé publique, le “biais d’ancrage” est compliqué à dépasser. En gros, disent-ils les recherches en psychologie cognitive et comportementale suggèrent que l’ordre chronologique dans lequel sont reçues les informations peut se muer en « véritable handicap » en ce qu’il fige les choses dans le cerveau en minimisant les évolutions qui suivront. Ici par exemple, la population serait majoritairement restée marquée par la définition de la Covid-19 qui avait été comparée à l’origine à ’une “petite grippe”, avec symptômes légers. Comment lutter contre tous les simplismes lorsque, de fait, seule une minorité est directement touchée, en apparence du moins ?

Cela souligne en effet l’importance d’une communication adéquate et sur mesure et surtout le soutien et input nécessaire de professionnels en sciences sociales et communications. De plus ce virus nous oblige à réfléchir ‘out of the box’, on ne peut pas partir de modèles existants comme celui de la grippe car rapidement on réalise que ce virus se comporte complètement différemment.

Peut-on désormais complètement exclure l’idée que le virus aurait été ou serait sensible à l’été, aux hautes températures, et qu’il aurait pu disparaître avec la belle saison?

Avec les connaissances dont on dispose aujourd’hui, oui, on peut l’exclure. Il suffit de voir la propagation du virus en Afrique ou en Amérique du Sud. La hausse de températures ne change rien au niveau épidémiologique, bien au contraire.

Pierre Van Damme : « Je sais ce qu’endurent la culture et les événements qui induisent des rassemblements importants. C’est impossible à contrôler et donc impossible à mettre sur pied avant un bon moment. Il faut avoir l’honnêteté de le dire clairement. J’ai un fils qui travaille dans ce domaine, j’en entends parler. Ce n’est pas évident pour lui de survivre. » Photo Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Devant la commission du Parlement flamand il y a quelques jours, vous avez dit qu’il fallait oser reconnaître que certains secteurs allaient devoir fermer pendant un an. L’événementiel notamment.

J’ai un fils qui travaille dans ce domaine, j’en entends parler. Ce n’est pas évident pour lui de survivre. Je sais ce qu’endurent la culture et les événements qui induisent des rassemblements importants. C’est impossible à contrôler et donc impossible à mettre sur pied avant un bon moment. Il faut avoir l’honnêteté de le dire clairement. Des festivals qui rassemblent 40 000 personnes comme Tomorrowland, c’est impossible à contrôler. Il faut donc être réaliste et dire à ces entreprises que pendant un an ou un an et demi, de telles manifestations seront inconcevables car ce sont des nids d’infection. Il faut donc les soutenir, les aider. Les politiques et le privé doivent trouver des solutions financières pour leur venir en aide. Il faut aussi les inciter à se réinventer. C’est un secteur très créatif. Ils sont en train de chercher des solutions plus viables. Un gros festival peut se découper par exemple en une vingtaine d’événements plus réduits. Il y a des alternatives plus viables qui sont en train de se mettre sur pied. Des petits théâtres se forment, avec de petits podiums pour un public de 250 personnes, etc.

Du côté des mouvements internationaux, une certaine confusion règne. Que dire de cette Europe éclatée sur le front sanitaire ? On sait bien sûr que la Santé relève de politiques nationales et que les déplacements entre pays sont autorisés aussi en fonction d’un même degré de contamination. Mais tout de même, les directives sont appliquées de façon parfois décousue, pour ne pas dire contradictoire ou anarchique selon les pays. parler de renvois vers une série de sites web qui parfois s’entrecroisent… C’est un autre casse-tête pour ceux qui doivent se déplacer pour des raisons familiales ou professionnelles notamment.

Effectivement, il serait beaucoup plus simple que l’Europe décide et soit suivie. Et que la liste des couleurs pour les pays soit la même à suivre par chaque État. La force de l’Europe est de prendre des décisions européennes. Certains Belges qui souhaitent se rendre en Suède vont d’abord à Düsseldorf par exemple, sachant que l’Allemagne permet ce déplacement au moment où la Suède est encore colorée en rouge pour nous, les Belges…

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Le danger va dépendre essentiellement du comportement du citoyen, qu’il voyage ou non… Vous préconisez donc une plus grande uniformité des mesures sur l’ensemble de l’Europe.

De fait, le comportement en voyage ou chez soi est crucial. Que ce soit en Suède, en Belgique ou ailleurs, ceux qui auront pris part à des beach parties ou à des rassemblements de masse vont être source d’infection. Le comportement est à surveiller partout. On peut par exemple aller en discothèque à Amsterdam ou ailleurs. Tout est potentiellement risqué si on ne respecte pas certaines mesures et, oui, une fois encore, je pense qu’il faudrait uniformiser certaines mesures. La politique européenne devrait être plus claire, tant pour les voyages de travail que d’agrément. Par ailleurs, rappelons qu’il faut être prêt aussi à consulter son généraliste dès l’apparition de symptômes potentiels.

Nombre de citoyens n’ont toujours pas de généraliste. Cela peut compliquer les choses.

Le rôle du généraliste est central dans une épidémie. Je pense qu’en Flandre la majorité de la population est inscrite chez un médecin généraliste. Il me semble que c’est moins le cas au sud du pays. Or c’est très important.

Certains pays ont parfois étonné et impressionné favorablement par diverses consignes imposées  dans le déconfinement. L’Italie par exemple, qui a été cruellement frappée par la crise sanitaire comme on sait, semble avoir mis dans les rues et les commerces certaines balises visuelles très claires et strictement imposées… Un rappel à l’ordre facile et permanent.

Ils font usage de pictogrammes, de marquage au sol. Certaines villes ici utilisent aussi beaucoup ce procédé. Kontich où j’habite, Anvers, certaines villes côtières… Cela frappe les esprits. Je pense d’ailleurs que dans ce domaine, qui fait partie aussi de la com au sens large, nous pourrions faire appel à des caricaturistes, des auteurs de BD, des dessinateurs. Ils pourraient nous aider à faire passer des messages difficiles. Nous en avons de nombreux talents de ce type en Belgique, il faut pouvoir utiliser nos atouts.

Placement de panneaux à Hannut en Belgique, le 24 juillet 2020. Le Conseil national de sécurité a annoncé un durcissement des consignes sanitaires. Photo Stringer/ Belga

Quand imaginez-vous l’arrivée de vaccins anti-Covid19 sur le marché ?

Je suis d’accord avec Paul Stoffels (président de Janssen Pharmaceuticals et vice-président du comité de direction de Johnson & Johnson), et avec les responsables de GSK à Wavre, pour être prudent. Si le vaccin est prêt pour la mi-2021, ce serait pas mal. Il sera en priorité destiné aux milieux médical, paramédical et aux personnes à risques. Ensuite, il serait disponible en fin d’année pour le reste de la population. Ce sont, semble-t-il, des estimations assez réalistes. Nous sommes en train de mener des études en phase un à l’Université d’Anvers, à Gand également. Si tous les résultats sont bons, on peut donc s’attendre à un vaccin vers la moitié de 2021.

Sera-t-il largement efficace d’après ce qu’on en sait aujourd’hui ?

On sait qu’il a prouvé son efficacité chez les singes, l’animal le plus proche de l’être humain. On doit pouvoir prouver qu’il sera aussi sûr et efficace sur l’homme. Cela se fera lors de la phase 3, en 2021, durant laquelle les tests s’effectueront sur 3000 à 5000 sujets.

Le vaccin sera-t-il disponible en nombre suffisant ?

On doit le prioriser, en définir les bénéficiaires prioritaires. Cent cinquante candidats vaccins sont en train de se développer sur le marché mondial, dont treize sont déjà en phase un, ce qui est bien. Parmi ces treize, il y en aura quelques-uns sur le marché européen.

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Pourrait-il y avoir des luttes entre pays ou des mainmises sur certains stocks comme les États-Unis l’auraient fait avec la future production de Sanofi sur leur territoire ?

Au niveau européen il y a un plan de gestion de ces vaccins pour tous les pays concernés, excepté bien sûr la Grande-Bretagne qui, avec le Brexit, a voulu jouer cavalier seul. On le constate d’ailleurs : les Britanniques sont en train de commander des vaccins à gauche et à droite.

L’épidémiologiste au laboratoire du Centre d’Evaluation de Vaccination de l’Université d’Anvers. Pierre Van Damme est notamment président honoraire l’Institut de vaccination et de maladies infectieuses (Vaxinfectio), qu’il a dirigé entre 2007 et 2018. Vaxinfectio est reconnu comme centre d’excellence à l’Université d’Anvers et fonctionne en partenariat avec l’OMS. Photo Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Les anti-vaccins grondent un peu partout. Ils sont nombreux notamment aux États-Unis. Qu’en est-il plus généralement en Europe ?

Il y aura toujours du scepticisme par rapport aux vaccins. Il y a eu ces théories du complot, on a dit aussi que le virus était artificiel, avait été créé en laboratoire etc. Notre université mène une enquête coronavirus chaque mardi. On a posé la question : si un vaccin était disponible, seriez-vous prêts à vous faire vacciner. Plus de 80 % des participants se sont dits prêts à se faire vacciner et à faire vacciner leurs enfants.

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Que dire par ailleurs de l’espionnage sur des labos actifs dans la recherche de vaccins ? Il a été question de vols de mots de passe par des hackers russes… Est-ce un « classique » si l’on peut dire dans un climat de pandémie ?

Avec la pandémie de Covid-19 il y a quand-même une différence : au niveau de l’OMS une plateforme scientifique a été créée où les chercheurs d’universités, d’institutions internationales et de firmes pharmaceutiques échangent des données et des résultats. Comme quoi on peut gagner du temps pour le développement de vaccins. Donc, l’espionnage n’intervient pas vraiment à ce stade-ci.

Quel regard portez-vous sur la crise sanitaire aux États-Unis, et sur la façon dont Donald Trump l’a gérée jusqu’ici ? Quel impact cela aura-t-il sur l’Europe entre autres ?

La situation aux États-Unis va peser dans la balance géopolitique. Elle aura un impact au niveau économique mondial. Les États-Unis sont en train de s’isoler. Cela augmente avec cette politique de santé qui peut même avoir un impact sur les élections. Je pense que M. Trump sous-estime encore cette crise. Il n’a pas instauré l’Obamacare qui avait été prévu et tout le pays paie un tribut énorme à ce désastre sanitaire. La sécurité sociale est quasiment inexistante aux Etats-Unis. Chaque crise montre la défaillance d’un système. Celle-ci a des conséquences incroyables au niveau de la sécurité sociale et de la santé publique. Et avec cette fermeture des frontières, la situation risque d’être plus catastrophique encore.

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Y a-t-il à vos yeux des pays qui ont géré la crise Covid-19 de manière inspirante ?

Des modèles inspirants pour moi seraient des pays comme le Danemark , la Norvège ou la Finlande qui ont mis la santé publique à un niveau élevé. Ils pratiquent le contact tracing dans une philosophie de prévention qu’ils cultivent depuis des dizaines d’années, et beaucoup plus que d’autres pays.

Pourquoi cette lenteur à mettre en place le traçage en Belgique ? La protection des données est évidemment régulièrement invoquée.

Certains pays donnent une interprétation autre au RGPD (Règlement général qui renforce et unifie la Protection des Données personnelles pour les individus au sein de l’UE). Il n’y a à mon sens aucune raison pour ne pas commencer à collecter toutes ces infos. Surtout qu’ici c’est une question de sécurité pour l’ensemble de la population. Cette priorité sanitaire prime sur les libertés individuelles, d’autant que l’usage de ces données serait limité dans le temps et limité aussi aux objectifs précisément donnés.

(*) Membre de l’Académie royale de médecine depuis 2008, Pierre Van Damme a créé le Centre pour l’Évaluation de la Vaccination (CEV) en 1994, qu’il dirige. Ses recherches actuelles à l’Université d’Anvers sont centrées sur l’épidémiologie et la prévention de maladies infectieuses comme l’hépatite A et B, la diphtérie, la rougeole, la grippe, Ebola, Chikungunya, la Covid ou la polio (en collaboration avec la Fondation Bill & Melinda Gates). Depuis 1985 il a mené plus de 410 essais de vaccins au sein du Centre pour l’Évaluation de la Vaccination. Récemment son équipe a mené un projet unique pour la Fondation Gates : un essai de nouveau vaccin dans des conditions de quarantaine.

L’entretien est à lire dans Paris Match Belgique, édition du 30 juillet 2020.

 

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