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Le pôle belge GSK travaille plus que jamais sur un vaccin anti-Covid : « Nous comptons toujours produire 1 milliard de doses d’adjuvants pour 2021 »

"La Belgique est la Silicon Valley des vaccins", rappelle Jamila Louahed, vice-présidente du pôle belge de Recherche et Développement des vaccins de GSK. ©GSK

Santé

Les laboratoires français Sanofi et britannique GSK ont annoncé ce 11 décembre que leur vaccin contre le Covid-19 ne serait prêt qu’à la fin 2021, après des résultats des premiers essais cliniques, moins favorables que prévu. «En ce qui concerne GSK, il n’y a pas de retard et notre objectif ne change pas : nous comptons toujours produire 1 milliard de doses d’adjuvants l’an prochain », nous dit Jamila Louahed dans un grand entretien.

La vice-présidente du pôle belge de Recherche et Développement des vaccins de GSK, évoque la stratégie de la firme dans le développement de vaccins contre la Covid-19. Une stratégie basée sur la technologie d’adjuvant, adjuvant découvert au centre historique de Rixensart dans les années nonante, actuellement produit à Wavre où se trouve le plus grand site de production de vaccins de la compagnie. Aux plus sceptiques, elle rappelle que la vaccination est un immense progrès de notre société : « A part l’eau potable, il n’existe aucun traitement plus efficace que les vaccins pour sauver des vies. » Elle ajoute dans la foulée que « la Belgique est la Silicon Valley des vaccins ».

GSK Vaccines, une des trois divisions de GSK, est l’un des principaux fabricants de vaccins au monde et travaille notamment avec Sanofi dans la production d’un vaccin anti-Covid19. C’est à Rixensart que la technologie de l’adjuvant qui sera notamment utilisé dans le vaccin candidat contre le Covid-19 a été développée en 1993. Cette technologie innovante est utilisée dans plusieurs vaccins déjà commercialisés.

Jamila Louahed, a obtenu un doctorat en immunologie et biologie moléculaire à l’Université catholique de Louvain et a complété son post-doctorat chez Magainin Pharmaceuticals à Philadelphie. Elle rejoint GSK en 2005 et dirige le centre de recherche et développement des vaccins infectieux depuis 2015. ©GSK

Paris Match. GSK s’est engagé à produire un milliard de doses d’adjuvant d’ici à fin 2021, notamment sur le site de Wavre. Ces doses seront entre autres utilisées pour le candidat-vaccin contre la Covid-19, développé en partenariat avec Sanofi, mais aussi au travers de plusieurs autres collaborations comme celles avec Clover, une compagnie chinoise, et Medicago, une firme canadienne. Un retard est désormais annoncé dans cette production. Où en est précisément Sanofi-GSK dans le développement du vaccin ?

Jamila Louahed. Ensemble avec Sanofi, nous avons décidé de prendre un peu plus de temps pour développer notre candidat-vaccin afin d’encore améliorer la réponse immunitaire chez les personnes âgées. Les résultats intermédiaires de l’étude ont montré une réponse immunitaire comparable à celle des patients qui se sont rétablis de la Covid-19 chez les adultes âgés de 18 à 49 ans et ça, c’est une bonne nouvelle. En revanche, une plus faible réponse immunitaire a été observée chez les adultes plus âgés. Ceci souligne la nécessité d’affiner la concentration d’antigènes de manière à obtenir une réponse immunitaire élevée dans toutes les tranches d’âge. Si tout se passe comme prévu, les vaccins seront disponibles au quatrième trimestre 2021. Concernant la production des adjuvants par GSK, il n’y a pas de retard et notre objectif ne change pas : nous comptons toujours produire un milliard de doses d’adjuvants pour 2021 étant donné nos collaborations non seulement avec Sanofi mais aussi avec d’autres partenaires développant des candidats-vaccins.

Où en est précisément votre vaccin contre le Sars-Cov-2  ?

Si tout se passe comme prévu, les vaccins seront disponibles au quatrième trimestre de l’année prochaine. Nous avons déjà des accords avec les États-Unis, pour 100 millions de doses, le Canada, 72 millions de doses, le Royaume-Uni, 60 millions de doses, l’Europe, 300 millions de doses. Et bien sûr les pays en voie de développement (200 millions de doses via Covax, la coalition qui a pour mission de s’assurer que les pays en voie de développement puissent également avoir accès aux vaccins disponibles). Le virus n’a naturellement pas de frontière, il est donc important que toutes les populations du monde puissent avoir accès à la vaccination.

Que dire de sa réponse immunitaire, qui serait, selon le récent communiqué de Sanofi, insuffisante auprès des personnes âgées ? Le communiqué du 11 décembre précise que les laboratoires entendent donc « affiner la concentration d’antigènes” pour permettre une meilleure immunité dans toutes les classes d’âge…

Avec Sanofi toujours, nous avons décidé de prendre un peu plus de temps pour développer notre candidat-vaccin afin d’encore améliorer la réponse immunitaire. En effet, les résultats intermédiaires de l’étude de phase 1/2 ont montré une réponse immunitaire comparable à celle des patients qui se sont rétablis de Covid-19 chez les adultes âgés de 18 à 49 ans, et ça c’est une très bonne nouvelle. En revanche, une plus faible réponse immunitaire a été observée chez les adultes plus âgés. Cette situation est probablement due à une concentration insuffisante de l’antigène, fourni par Sanofi. Il faut donc probablement adapter et améliorer la concentration de l’antigène qui va déclencher une réponse immunitaire. De notre côté, chez GSK, nous fournissons la deuxième partie de ce vaccin : l’adjuvant. L’utilisation de la technologie des adjuvants est particulièrement importante car elle permet non seulement d’améliorer la réponse immunitaire de la personne vaccinée, mais également de réduire la quantité nécessaire de protéines vaccinales requises par dose. Concrètement : ceci permettrait de produire plus de doses de vaccin pour protéger un plus grand nombre de personnes plus rapidement. GSK maintient son objectif de produire un milliard de doses d’adjuvants pour 2021 étant donné nos collaborations avec d’autres partenaires développant des candidats-vaccins.
Plus largement, en termes de contribution en vaccinologie, le rôle de GSK est unique. Nous sommes numéro un au niveau mondial en termes de diversité du portefeuille et de volume des vaccins. Par ailleurs, 70% de notre production part dans les pays en voie de développement. Nous disposons des connaissances scientifiques et de l’expertise en termes de développement, de production et de pharmacovigilance.

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Le vaccin anti-Covid que vous développez doit-il s’administrer en une ou plusieurs fois ?

Nous tablons sur un vaccin à deux doses mais nous attendons les résultats pour savoir si la deuxième dose sera nécessaire. Il faut que la réponse immunitaire soit suffisante pour neutraliser le virus chez une personne infectée et que cette immunité soit maintenue dans le temps.

Que dire de la durée d’efficacité du vaccin ?

Nous n’avons pas encore de recul nécessaire pour répondre à cette question. En général, la vaccination permet de développer une mémoire immunitaire qui permet une protection durable. La longévité de la réponse immunitaire contre le Sars-Cov2 sera mesurée au cours du temps et s’il s’avérait nécessaire une réinjection pourrait être envisagé après la vaccination initiale. Certains de nos vaccins assurent une protection à vie, d’autres nécessitent un rappel tous les 10 ans comme c’est le cas du vaccin contre le tétanos. Nous pensons que le vaccin contre le Sars-Cov2 protégera en tout cas au minimum un an.

L’utilisation de la technologie des adjuvants est particulièrement importante dans un contexte de pandémie, expliquez-vous.

Dans la composition d’un vaccin, notre adjuvant est combiné à l’antigène ou la protéine (produit par un de nos partenaires) pour non seulement améliorer la réponse immunitaire de la personne vaccinée, mais également réduire la quantité nécessaire d’antigènes ou de protéines vaccinales requises par dose. Ceci pourrait donc permettre de produire plus de doses de vaccin pour protéger un plus grand nombre de personnes plus rapidement. C’est à Rixensart dans le Brabant wallon, que la technologie de l’adjuvant qui sera utilisé dans les différents candidats vaccins contre la Covid-19, a été développée en 1993. Cette technologie innovante d’adjuvant pandémique de GSK est utilisée dans plusieurs vaccins déjà commercialisés. Nous travaillons depuis plus de vingt ans à développer un portefeuille d’adjuvants. Ceux-ci permettent d’augmenter l’efficacité des vaccins et de stimuler la réponse immunitaire, surtout chez les personnes âgées.

« C’est à Rixensart dans le Brabant wallon, que la technologie de l’adjuvant qui sera utilisé dans les différents candidats vaccins contre la Covid-19, a été développée en 1993. Cette technologie innovante d’adjuvant pandémique de GSK est utilisée dans plusieurs vaccins déjà commercialisés.’ Jamila Louahed. ©GSK

Quels types de vaccins avez-vous développés dans le passé ?

Les vaccins pour la pandémie de la grippe H1N1. Nous avions dû déjà faire face à des volumes relativement importants. Plus récemment, nous avons produit aussi les vaccins contre la maladie du zona. Cette maladie apparaît quand le virus de la varicelle se réactive quand le système immunitaire s’affaiblit, par exemple en vieillissant. C’est ici qu’ont été mis au point plusieurs vaccins, dont le premier vaccin contre l’hépatite, puis, plus récemment le vaccin contre la malaria, qui peut être administré aux enfants des pays touchés par cette maladie. GSK est le premier à avoir développé ce vaccin contre la malaria, maladie qui nous semble lointaine aujourd’hui mais dont il faut évidemment continuer à se méfier

Vous rappelez volontiers que la Belgique est la « Silicon Valley » des vaccins ».

C’est une fierté belge. C’est lié notamment à la qualité de nos universités, parmi les meilleures. Nous disposons d’un écosystème assez impressionnant dans les développements cliniques, entre partenaires privés et publics, d’un tissu et d’une structure de biopharmacie très actifs, des pôles de biotech au nord et au sud du pays dont on peut être très fier. C’est particulier au niveau d’un pays au territoire aussi étroit. Nous sommes le pays par excellence dans le domaine du vaccin. GSK a un portefeuille parmi les plus diversifiés. Savez-vous que tous les vaccins qui se terminent par Rix font référence à Rixensart, le centre de recherche dont je m’occupe. C’est un reflet des fleurons belges de cette Silicon Valley du vaccin. A Rixensart, le centre de recherches dont je m’occupe, mon équipe a découvert l’adjuvant (que nous utilisons pour nos candidats vaccins contre le covid-19) dans les années 90. Depuis quelques mois, On le produit également à Wavre, c’est le site de production le plus important au monde. Nous produisons plus de 2 millions de vaccins par jour, tous vaccins confondus.

Personne ne vous dira qu’un seul vaccin est suffisant. Certains vaccins vont se différencier au cours du temps. Il peut y avoir des problèmes d’approvisionnement. Dans ce cas d’autres firmes pourront prendre le relais. L’ampleur du besoin est tel qu’il faudra plusieurs solutions.

Lorsque Pfizer et BioNTech ont fait leur annonce récemment, on a évoqué la difficulté pour certains pays plus pauvres de se fournir en frigos adaptés à des températures de moins 70 degrés (une obligation pour conserver ce vaccin). L’Allemagne aurait déjà stocké des congélateurs et les seringues. Ce problème, spécifique au vaccin de Pfizer se produira-t-il pour ceux de GSK ?

Non. Le profil du vaccin est différent. Par ailleurs, la contribution aux pays en voie de développement, s’inscrit, je le rappelle, dans l’ADN de GSK. Nous travaillons sur ce plan avec Covax. Le début de la stratégie est de faire en sorte que l’accès soit le plus large possible. 70 % des vaccins que nous produisons aujourd’hui sont destinés au tiers-monde.

Moderna, où a travaillé Moncef Slaoui, ancien de GSK, avant d’être embauché par la Maison Blanche pour diriger l’opération Warp Speed (« vitesse de la lumière »), a fait une annonce suivant de près celles de Pfizer. Les États-Unis sont bien positionnés dans cette vase course au vaccin. Quels sont les avantages à s’inscrire tôt dans la course ou au contraire à prendre un peu de recul, sachant que la sécurité est en principe garantie par toutes les grandes firmes ?

Dans cette recherche, l’approche de GSK a été de ne pas prendre trop de risques mais plutôt de construire sur des bases solides que nous permettent notre expérience. D’autres ont fait le pari de technologies moins connues. Nous devons tous poursuivre nos efforts car la demande est importante. Personne ne vous dira qu’un seul vaccin est suffisant. Certains vaccins vont se différencier au cours du temps. Il peut y avoir des problèmes d’approvisionnement. Dans ce cas d’autres firmes pourront prendre le relais. L’ampleur du besoin est tel qu’il faudra plusieurs solutions. La stratégie de GSK est de travailler sur l’expertise au niveau vaccinal bien sûr, pour la prévention mais aussi d’œuvrer dans la recherche de solutions thérapeutiques.

GSK compte donc parmi ses anciens dirigeants, le Dr Slaoui, chercheur et entrepreneur belgo-marocain, détenteur d’un doctorat en immunologie et en biologie moléculaire de l’ULB. Il a été nommé par Donald Trump et devrait rester le Mr Vaccin de la Maison-Blanche sous Joe Biden. Etes-vous encore en contact, et quel impact cette nomination prestigieuse aura-t-elle sur les chercheurs européens ?

Notre pays peut être fier que de nombreux experts internationaux en vaccinologie sont belges, ont étudié dans nos universités, ou ont travaillé en Belgique. Ceci est bien la preuve qu’à part notre chocolat, notre bière ou nos gaufres, nous avons également cette grande expertise nationale dans le domaine du vaccin.

Dans l’accès aux vaccins, l’Europe est en retard. Historiquement, les États-Unis ont mis en place des organisations plus importantes que l’Europe pour la prévention dans les cas de pandémie. Et ont mis une structure en place pour soutenir la recherche et la commande des vaccins. Les financements ont été libérés rapidement dans le développement du vaccin. L’Europe a tardé à réagir mais s’est rapidement rattrapée…

Le directeur de Sanofi France avait fait le « buzz » en affirmant que les vaccins Sanofi seraient réservés d’abord aux États-Unis car ceux-ci avaient été plus rapides. Cela provoqué une forme d’accélération de la part de la lourde machine européenne Depuis, la machine européenne s’est mise en route. Plus récemment, en novembre, le patron de Moderna aurait mis la pression sur l’Europe. « Plusieurs millions de doses » sont déjà en magasin aux États-Unis alors que les négociations se prolongent en Europe. » Que dire du fonctionnement de l’Union dans la crise sanitaire ?

Dans l’accès aux vaccins, l’Europe est un peu en retard. Historiquement, les États-Unis ont mis en place des organisations plus importantes qu’en Europe pour la prévention dans les cas de pandémie. Et ont mis une structure en place pour soutenir la recherche et la commande des vaccins. Les financements ont été libérés rapidement pour les différents acteurs engagés dans le développement du vaccin. L’Europe a tardé à réagir mais s’est rapidement rattrapée ensuite.

Ceci contredit un rien l’image désordonnée de la gestion de la crise qu’a donné Donald Trump dans sa communication. On songe notamment aux mesures contradictoires parfois prises par certains gouverneurs etc. Ce ne serait donc pas comparable au chaos qui a longtemps dominé l’Europe dans la gestion de cette crise ?

Les temps de réaction ont été différents mais cela va changer. Il y a aujourd’hui une grande réflexion au niveau européen pour augmenter l’efficacité de l’Union à l’avenir. Nous allons sortir grandis de cette crise.

« Savez-vous que tous les vaccins qui se terminent par Rix font référence à Rixensart (photo), le centre de recherche dont je m’occupe. C’est un reflet des fleurons belges de cette Silicon Valley du vaccin. » Jamila Louahed. © GSK

Que répondez-vous aux anti-vaccins les plus farouches ? Comment renforcer la confiance sanitaire et la confiance sociale ?

L’effet de communication excessive au long de cette pandémie a induit parfois des résistances par rapport à la vaccination. Les gens se posent beaucoup de questions. Il faut retenir simplement que nous avons, dans la vaccination, un recul de 30 à 50 ans. Et que c’est la seule technologie qui a permis de contrôler les infections graves. La polio notamment, qui présentait une mortalité et des handicaps très sérieux a presque été éradiquée grâce à la vaccination. La méningite aussi. Il est important de rappeler inlassablement l’importance cruciale que la vaccination a eue durant ces derniers siècles, ses bénéfices phénoménaux. Elle a été tellement efficace que beaucoup ont oublié ces maladies infectieuses. Les vaccins ont été victimes de leur propre succès. Il y a encore des maladies infectieuses sans vaccins : par exemple les staphylocoques qui se développent en milieu hospitalier, où l’environnement stérile a permis aux bactéries de développer une résistance aux antibiotiques. Le développement de vaccins contre ces pathogènes peut également avoir comme effet de réduire cette résistance aux antibiotiques et éviter les complications et la mortalité associées à ces maladies. Cette pandémie nous rappelle l’importance de la prévention et la mortalité importante des siècles précédents liées à ces pathogènes infectieux qu’on a oubliés. La vaccination est la seule solution à long terme pour développer cette immunité. Au jour d’aujourd’hui, il n’existe aucun traitement plus efficace que les vaccins à part l’eau potable dans la mortalité liée aux infections. La vaccination sauve des vies en permanence. On a tendance à l’oublier.

Il y a aussi cette responsabilité morale qu’on peut invoquer comme argument bien sûr. On se fait vacciner pour se protéger et/ou pour protéger les autres.

Nous ne sommes pas égaux face à l’infection du coronavirus. J’ai été personnellement infectée et malade pendant trois semaines. Pour ne prendre que cet exemple proche, je dirais simplement que je suis aujourd’hui parfaitement d’aplomb. Malheureusement, mon beau-père n’a pas eu cette chance et en est décédé. Il est important de le comprendre car cela nous renvoie à notre rôle éthique et à la responsabilité sociétale que nous devons tous partager. Troisième point enfin, et argument à avancer aux anti-vaccins ou aux plus perplexes : nous ne parlons pas ici de solution « miracle » ou relevant d’une quelconque magie, mais de solution développée dans les règles de l’art et supervisée par les experts scientifiques, par des autorités réglementaires et les acteurs de la santé. Donc la population doit aussi pouvoir faire confiance à la communauté scientifique. Il est indispensable de remettre en contexte ces éléments.

Le National Health Service au Royaume Uni a annoncé récemment qu’il ferait appel à des personnalités du monde de la culture, de l’entertainment ou des personnalités religieuses notamment pour convaincre la population de l’utilité du vaccin. Aux États-Unis, les anciens présidents Bush, Clinton et Obama auraient proposé de se faire vacciner publiquement. Des modèles dont s’inspirer ?

Je suis convaincue de longue date qu’il faut construire la communication en fonction des publics cibles. Chacun de ces publics – jeunes, troisième âge etc – doit disposer d’un canal propre. La position anglophone à laquelle vous faites allusion me rappelle que dans des pays comme le Pakistan, où certaines vaccinations infantiles peuvent être négligées pour des raisons parfois religieuses, des acteurs puissants, notamment religieux, ont joué un rôle clé dans l’éducation de la population à la notion de vaccination. On doit reconstruire l’histoire pour instaurer ou restaurer la confiance du public. Il est essentiel que l’action médicale et scientifique puisse être traduite pour être accessible à tous. Ce n’est pas la première fois que des personnalités vantent les mérites d’une option thérapeutique ou préventive. On se souvient de la tribune d’Angelina Jolie dans le New York Times pour évoquer la prévention du cancer du sein par exemple.

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Comment choisir le vaccin ? Certains ont relevé une inquiétude croissante à ce sujet, en France notamment. Les Wallons seraient plus proches de la mentalité hexagonale et seraient aussi plus réticents à se faire vacciner que les pays nordiques ou anglo-saxons notamment, est-ce exact ?

La France se montre en effet assez hésitante semble-t-il face à la vaccination, de même que l’Italie. Le francophone belge a tendance à suivre son voisin du sud, c’est vrai. Les pays nordiques semblent plus enclins à la vaccination. En Belgique néanmoins, la proportion de personnes qui y sont opposées est très faible. La part de ceux qui hésitent dans le contexte Covid est plus importante. Nous, en tant qu’entreprises, ne pouvons pas jouer le rôle de conseil. Nous avons tous un rôle collectif pour apporter les réponses aux questions que le public se pose. En tant que pharma, notre obligation est d’assurer la transparence des données. Les experts scientifiques et acteurs de la santé sont les mieux placés pour avoir un avis neutre et définir la meilleur stratégie de communication. Le professeur Yvon Englert est à la tête de la task force belge sur la communication autour du vaccin Covid 19. C’est l’autorité en la matière.

Les personnes au système immunitaire plus faible – atteints de maladie de Lyme par exemple – pourront-elles être vaccinées ? Que dire de ceux qui souffrent de maladies respiratoires chroniques comme l’emphysème notamment ? Quels sont les vaccins parmi ceux que vous connaissez qui vous paraissent les plus adaptés à ces profils ? Quels sont ceux au contraire à éviter pour les personnes à système immunitaire faible ?

Au contraire, il est généralement recommandé par les autorités (en Belgique – le Conseil Supérieur de la Santé) de vacciner les personnes qui souffrent d’autres maladies chroniques ou sous-jacentes. Le dernier vaccin lancé par GSK ne présente pas de contre-indication particulière par rapport aux catégories de population à risques mais cela peut varier d’un vaccin par rapport à l’autre. Par rapport à la grippe par exemple, il existe très peu de personnes pour lesquelles le vaccin est contre-indiqué. Dans le cas de vaccins vivants atténués, comme par exemple celui contre la rougeole, il est contre-indiqué de vacciner les femmes enceintes. Sinon, il existe peu de contre-indications. De manière générale, il faut regarder s’il n’existe pas d’allergie à un des composants. On regarde aussi quels sont les traitements médicamenteux pris par le patient et on vérifie si son système immunitaire n’est pas amoindri. Tout cela figure sur les notices de nos vaccins, dont son contenu est contrôlé et validé par les autorités réglementaires indépendantes (l’Agence du Médicament en Belgique). Le Conseil Supérieur de la santé établi ensuite les recommandations concernant la vaccination.

 

« Il faut continuer à investir pour comprendre les pathogènes infectieux. Et mettre en place un fond de préparation en cas de nouvelles pandémies. C’est un domaine où l’Europe accusait un retard par rapport aux États-Unis. La structure centrale n’était pas établie mais cette pandémie va changer la donne. Nous allons vers une coalition pour une position plus forte de l’Europe en matière de santé. »

Le Maroc a annoncé récemment qu’il allait imposer la vaccination à tous ses habitants. Sans doute une nécessité dans les pays où le système de soins de santé peuvent être plus faillibles. En Belgique, comme en France, il sera gratuit mais pas obligatoire. Qu’en pensez-vous  en tant que scientifique ? Le vaccin contre l’épidémie de Sars-Cov-2 devrait-il, dans un monde idéal, être imposé à tous selon vous ?

Il faut déjà protéger les plus vulnérables et les plus exposés, dont les acteurs de la santé. C’est une étape importante. Il faut aussi accepter que certains ne veulent pas se faire vacciner. Rendre le vaccin obligatoire peut dans certains cas induire un effet pervers. Il faut aussi envisager ces décisions selon le profil du territoire en question bien sûr. C’est aux gouvernements de se positionner sur ces questions. Certains pays comme l’Australie vont demander une carte vaccinale pour entrer. Il est difficile de dire quelle sera la meilleure solution. Chaque pays a une culture vaccinale différente.
Enfin, je le redis, il y a une lumière au bout du tunnel. Personne n’aurait pu parier il y a moins d’un an qu’une solution vaccinale serait disponible en cette fin d’année. Dans ce sens, cela peut apparaître comme presque « miraculeux ». Il faut remercier la science et les scientifiques qui avaient déjà beaucoup étudié le virus corona.

Le virus du sida utilise plusieurs clés. Il est plus complexe car il s’attaque au système immunitaire à plusieurs endroits en déjouant une série d’armes naturelles.

C’est précisément cet élément, le fait que d’autres coronavirus aient été étudiés longuement dans le passé, qui explique notamment, rappelez-vous, la rapidité avec laquelle les vaccins anti-Covid 19 ont pu se développer.

Deux points importants ont joué : la collaboration sans précédent de tous les acteurs dans cette crise : hôpitaux, médecins, chercheurs, industrie… Tous les acteurs de cette chaîne se sont mis autour de la table et ont priorisé le développement de vaccins, sans brûler des étapes. Ils ont mis sur cette table toute une série d’outils. Et nous avons en effet la chance que les coronavirus aient été étudiés depuis plus de quinze ans par les scientifiques. Nous avons eu la chance, pour le MERS (coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient, MERS-CoV) et le SARS (coronavirus du syndrome respiratoire aigu sévère – SARS-CoV), que les épidémies aient été rapidement contrôlées. Elles étaient très localisée, au Moyen-Orient et en Asie. Avec la Covid-19, le potentiel infectieux est plus important.

Que dire du virus du sida, pour lequel on n’a toujours pas trouvé de vaccin alors qu’il remonte à plusieurs décennies ?

La chance pour le Sars-Cov-2 est qu’on a pu identifier la clé qui permet au virus de pénétrer dans les cellules. Dans le cadre du vaccin contre la Covid-19, on vise à développer des anticorps qui vont bloquer la clé et empêcher le virus d’entrer dans la cellule. Le virus du sida utilise plusieurs clés. Il est plus complexe car il s’attaque au système immunitaire à plusieurs endroits en déjouant une série d’armes naturelles. Ceci rend plus complexe aussi le développement d’un vaccin. GSK est engagé dans cette lutte contre le sida. Nous avons par ailleurs développé des approches thérapeutiques très efficaces. Depuis peu, il existe la bithérapie en comprimés au quotidien, mais nous aurons également une injection tous les deux mois qui évite au malade une prise quotidienne.

A-t-on trop médiatisé l’aspect vaccination par rapport aux divers volets de la recherche thérapeutique notamment ?

Dans la lutte contre les pathogènes infectieux, deux axes sont envisagés : préventif via un vaccin et thérapeutique utilisant des médicaments ou des anticorps monoclonaux. Dans le cadre de la Covid-19, ces 2 approches sont très importantes car la vaccination permettra de protéger contre l’infection et les approches thérapeutiques offriront un traitement aux patients déjà infectés. Il est évidemment important de pouvoir continuer à traiter les patients malades en parallèle de l’implémentation des vaccinations. GSK travaille également sur des solutions thérapeutiques : un anticorps monoclonal contre la Covid-19 et un anticorps monoclonal qui permettrait de diminuer les effets secondaires du virus tels que l’inflammation des poumons et la fibrose pulmonaire induite. Ces thérapies devraient être disponibles vers la mi-2021. Le virus va continuer à circuler en fonction des régions. On n’arrivera pas à vacciner la planète entière sur l’espace de quelques mois. Il est donc important de conserver ces deux modalités.

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Que retiendra l’Histoire selon vous ? Les premiers vaccins, les meilleurs, ou, comme souvent et tristement, les échecs toujours possibles de certaines campagnes de vaccination?

Il n’y a pas de querelle sur qui a été le premier. On est ici face à un enjeu sanitaire et économique colossal. Il est important de rappeler que la science a permis de répondre à un défi encore impensable il y a un an.

Quand estimez-vous que la situation sera sous contrôle ?

Si les campagnes s’organisent bien, d’ici la fin de 2021, nous devrions être bien avancés en termes de contrôle de la pandémie.

Quelles sont les plus grandes craintes qui demeurent et quels sont, a contrario, vos meilleurs espoirs ?

Cette crise aura constitué une piqûre de rappel quant à la valeur ajoutée des vaccins et souligne l’importance d’être préparé pour des pandémies futures, qu’elles soient virales ou qu’elles présentent des résistances aux antibiotiques. On ne peut évidemment exclure que ça se reproduise dans le futur. Cela montre que la coalition mondiale doit être prête au niveau scientifique et des infrastructures. Il faut continuer à investir pour comprendre les pathogènes infectieux. Et mettre en place un fond de préparation en cas de nouvelles pandémies. C’est un domaine où l’Europe accusait un retard par rapport aux États-Unis. La structure centrale n’était pas établie mais cette pandémie va changer la donne. Nous allons vers une coalition pour une position plus forte de l’Europe en matière de santé.

L’entretien a été publié dans Paris Match Belgique, édition du 10 décembre 2020.

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