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« Jour Zéro », la vie sans alcool

sans alcool

Stéphanie Braquehais | © Kabir Dhanji

Santé

C’est un livre courageux, un journal de bord sans langue de bois : dans Jour Zéro, paru le 7 janvier dernier chez l’Iconoclaste, l’ancienne journaliste Stéphanie Braquehais raconte comment elle a arrêté de boire. Sans être « malade » ou « alcoolique », elle décrit dans ce récit intime pétri d’humour et d’autodérision les dégâts d’une consommation excessive.

D’après un article Paris Match France de Flore Olive

Il y a d’abord cette énième gueule de bois après un week-end passé à faire la fête dans les bars de Nairobi. Le souvenir aussi de cet accident de voiture sans gravité mais qu’elle n’a pas pu éviter. Trop fatiguée d’avoir trop bu. Et puis il y a la honte, ce dégoût de soi-même et le raz-de-bol de ces journées passées à payer ces excès, l’estomac et le cerveau vrillés, la tête prise dans un étau. C’est décidé : à partir d’aujourd’hui, elle ne boira plus d’alcool. C’est le « jour zéro », le premier du reste de sa vie. Cette résolution s’ancre dans un processus d’écriture… salvateur. Aux origines de ce livre, il y a un blog, qu’elle rédige au jour le jour, d’abord protégée par l’anonymat. Jusqu’à ce qu’elle se dise que ça ne sert à rien de se cacher. « Je parle d’un processus de décorticage d’une relation à l’alcool en me prenant moi-même comme cobaye donc je n’allais pas me cacher derrière un pseudo, explique-t-elle. Je me devais d’être d’une honnêteté sans concession, même parfois brutale ».

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Si elle buvait souvent trop, Stéphanie Braquehais ne se considérait pas comme « alcoolique », un terme dans lequel elle ne se reconnaît pas. « Ce mot est pétri de préjugés… Si on décide que ça définit la maladie, je n’étais absolument pas malade, dit-elle. Je n’avais pas besoin d’alcool pour fonctionner, je pouvais m’en passer pendant des jours voire des semaines mais quand je buvais je ne pouvais pas m’arrêter à deux verres ». Pétrifiée par les qualificatifs qui « essentialisent et enferment », elle refuse de s’inscrire dans une définition binaire, « alcoolique ou non » et préfère se concentrer sur ce qu’elle appelle « la zone grise », où se retrouvent les millions de personnes qui ont un trouble de l’usage, une consommation parfois excessive. Stéphanie Braquehais, elle, ne boit jamais seule, mais toujours avec des gens, dans des fêtes. L’ivresse lui permet de s’oublier, de mettre ses angoisses sous le tapis, de ne pas avoir, pour quelques heures, à se confronter à la réalité.

Stéphanie Braquehais aime cette fille qui ne boit plus

Pour arrêter, elle trouve une aide précieuse dans les ouvrages de neurosciences. Elle y découvre que nos cerveaux sont conditionnés pour chercher le plaisir et éviter la douleur. « La dopamine, l’hormone de la motivation, va nous motiver à rechercher ce plaisir, ce qui nous donne une gratification immédiate. Un verre, par exemple, va immédiatement procurer un effet relaxant. Il y a aussi, pour certains, le plaisir du goût. Le cerveau va alors imprimer les chemins neuronaux qui mènent à ce plaisir et la dopamine va te pousser à vouloir consommer de nouveau. C’est le circuit de la récompense. Cela implique que, dès le premier verre, le cycle de la dépendance est potentiellement enclenché. Ensuite, il s’installe ou pas, selon une infinité de paramètres et selon les personnes… ». En théorie, chimiquement, la dépendance et l’addiction sont donc possibles dès que nous consommons quelque chose qui nous fait plaisir. D’un point de vue neuronal, nous sommes faits pour rechercher ce plaisir immédiat. Ce qui est bon pour nous sur la durée, dépend du centre de notre raisonnement situé dans le cortex préfrontal. Ce dernier reprend le dessus seulement quand nous arrêtons de consommer le produit pendant un certain temps. A la compréhension de ces mécanismes, Stéphanie Braquehais dit avoir ressenti « une liberté extraordinaire ». « Je reprenais le pouvoir », dit-elle. Comme beaucoup d’autres, elle a tenté d’analyser les causes de cette consommation excessive sans y parvenir vraiment « parce que cela relève d’une infinité de paramètres ». Mais il est trop facile, affirme-t-elle, de faire porter le poids de la responsabilité comme de la culpabilité sur le seul consommateur plutôt que sur le produit : l’alcool, en vente libre, est la cinquième drogue la plus addictive après l’héroïne, la cocaïne, la nicotine et les barbituriques. « Donc ce n’est pas juste parce qu’on a eu une enfance malheureuse ou je ne sais quoi qu’on as un trouble de l’usage, insiste-t-elle. Le produit lui-même est addictif et personne ne le dit. Il prend de la place dans les séries télé, les pubs, on est conditionnés ».

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Si elle décide d’arrêter complètement plutôt que de modérer sa consommation, c’est pour ne plus avoir le choix. Pour faire taire cette voix intérieure qui se demande combien de verres elle pourrait s’autoriser. « Cette question du choix inquiétait mon cerveau, dit-elle. Ca m’agitait ». Elle cite une autre étude qui montre que quand on se maintient dans l’incertitude, l’esprit panique. Pour enfouir ces questionnements, les éviter, on boit. Pas plus que dans celui d’« alcoolique », Stéphanie Braquehais ne se reconnaît dans le terme « abstinente ». A ce mot fourre-tout, elle préfère celui d’ « abstème ». Suggéré par un ami très cher aujourd’hui disparu, il a pour elle la valeur d’une pépite et signifie « qui s’abstient de boire de l’alcool » sous-entendu « en ce moment ». « Ca ne veut pas dire qui ne boira pas jusqu’à la fin de sa vie », explique-t-elle. « Il n’y a rien de définitif, rien qui enferme ».

Aujourd’hui, Stéphanie Braquehais aime cette fille qui ne boit plus. Elle a plus d’énergie, un meilleur sommeil, une plus belle peau. D’un tempérament anxieux, elle n’est plus sujette aux sautes d’humeur et quand son esprit s’enlise dans des pensées négatives, elle parvient à l’arrêter. Plus à l’écoute d’elle-même et des autres, elle est capable de se fixer des limites plus vite qu’auparavant. Sous l’emprise de l’alcool, les frontières disparaissaient, « tu ne sais plus quand ça va trop loin ou pas », dit-elle. Aujourd’hui, elle s’affirme, a appris à dire « non ». « Quand je sortais de l’alcool, les lendemains de fête, dit-elle, je ne reconnaissais pas cette fille qui buvait alors que maintenant je reste la même. Je ne m’échappe plus de moi-même et c’est très rassurant ». Après s’être éloignée de ceux avec lesquels elle ne partageait rien d’autre que des verres, elle s’est rapprochée des « essentiels ». « C’est ça aussi l’arrêt de l’alcool, explique-t-elle. Tu vas vers les gens qui te font du bien. En fait, de manière générale, tu apprends à te faire du bien ».

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sans alcool Dry January
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