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Les pandémies ne sont pas inéluctables

Image d'illustration. | © Juan BARRETO / AFP.

Santé

La destruction des forêts jette des animaux chargés de virus au contact des hommes : 62 scientifiques sonnent le tocsin et indiquent les remèdes. Entretien avec Marie-Monique Robin, cinéaste, est l’auteure de La fabrique des pandémies.

D’après un article Paris Match France de Anne-Laure Le Gall et Catherine Schwaab

Paris Match. Vous avez pu interviewer les plus éminents scientifiques mondiaux. Ils ressentent l’urgence de parler ?
Marie-Monique Robin. Ils sont très inquiets. Ils étudient l’écologie des maladies sous des angles différents, virologie, parasitologie, épidémiologie, zoologie… Beaucoup ont suivi des compléments de formation, ont refait un doctorat par exemple. Ils disent qu’on est entrés dans une ère de confinement chronique. On va désormais se déplacer avec un masque dans son sac. Ils sont angoissés pour leurs enfants, leurs petits-enfants.

Certaines de leurs études font peur. Ont-ils à cœur de révéler au grand jour leurs terribles découvertes ?
Ils ne sont pas lanceurs d’alerte. Donc, ils avaient au départ une grande réticence à parler, car on exige d’eux des preuves ultimes qu’ils n’auront jamais. Mais ils ont mis au jour des mécanismes ignorés : l’effet dilution, notamment, montre combien une grande biodiversité dans une forêt tropicale, ou dans l’écosystème, maintient “à bas bruit” tout le risque infectieux. Les prédateurs se nourrissent des rongeurs porteurs de certains virus ; c’est une chaîne. Quand vous déséquilibrez le système avec la déforestation, les grands prédateurs disparaissent les premiers, par exemple ceux qui mangeaient les rats et les souris à pattes blanches, vecteurs de la maladie de Lyme aux Etats-Unis via les tiques. [En France, la maladie de Lyme est liée au campagnol.] Ce mécanisme est prouvé, démontré.

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Le risque infectieux semble donc le résultat d’une contamination en cascade…
Oui. Un virus infectieux est transmis par les rongeurs, principaux réservoirs de pathogènes. Les rongeurs, ce sont 40 % des mammifères. Les deux autres réservoirs de pathogènes sont les primates et les chauves-souris. Ces mammifères volants sont dotés d’une immunité hors normes : ils hébergent des milliers d’agents pathogènes dont ils ne souffrent pas. Mais il ne faut pas les éliminer, car les chauves-souris ont des fonctions écologiques importantes : elles contribuent à la pollinisation et se nourrissent d’insectes porteurs de la dengue ou du chikungunya. Si vous détruisez leur habitat, elles sont obligées de fuir, stressent et excrètent soudain beaucoup plus de virus. C’est constaté en laboratoire.

Marie-Monique Robin et Juliette Binoche intervieweront des scientifiques pour le documentaire de l’écrivaine. Ici dans le showroom Ananbô à Paris.
Marie-Monique Robin et Juliette Binoche intervieweront des scientifiques pour le documentaire de l’écrivaine. Ici dans le showroom Ananbô à Paris. © Kasia Wandycz / Paris Match

Le stress fait donc somatiser les animaux, comme l’homme ?
Absolument ! Le stress touche toute la faune. Les porcs, par exemple, élevés en intensif, sont un vecteur important dans la chaîne de transmission car ils ont un patrimoine génétique qui nous est proche à 95 %. La grippe H5N1 est liée aux élevages de porcs et de poulets au Mexique. Elle arrive par les canards et les oiseaux sauvages et se transmet aux porcs. C’est pourquoi, dès que la grippe aviaire est diagnostiquée sur une volaille, il faut un abattage total pour bloquer une éventuelle progression vers le porc. Là, l’horreur industrielle pénalise aussi les élevages naturels.

Pourtant, dans ces élevages intensifs, les animaux sont gavés de médicaments. Ils devraient être blindés contre toutes les infections.
Justement ! Ce sont des clones affligés d’une immunité extrêmement faible à cause des traitements qu’on leur administre, des conditions de vie, du stress. Ils ne voient jamais la lumière. Poulets et cochons ont ainsi une vulnérabilité énorme.

Il est donc urgent d’arrêter les élevages intensifs !
Oui ! On n’arrive toujours pas à confirmer l’origine du Sars-CoV-2. Maintenant, on suspecte même les élevages intensifs de visons. Je le répète, les pathogènes préexistent depuis la nuit des temps. Pour qu’ils deviennent un risque pour l’homme, il faut des conditions. Un “territoire d’émergence” que dénoncent mes scientifiques.

Et là, il semble que la déforestation soit une cause essentielle.
Quand vous déforestez, vous détruisez la biodiversité végétale et animale. Vous déforestez pour de mauvaises raisons : faire de l’élevage, creuser des mines, planter des palmiers à huile, du soja transgénique en Amérique du Sud [pour nourrir nos bovins !]. Quand vous rasez une forêt, vous amorcez une bombe : en 2019, on a détruit 20 millions d’hectares de forêt et 4 millions d’hectares de forêt primaire [tropicale], là où la biodiversité est la plus grande, où les agents pathogènes sont les plus nombreux et les plus divers. Donc, quand vous perturbez cet équilibre vivant, vous vous exposez aux maladies.

Extraction de salive de chauve-souris par des chercheurs de Bangkok. Dans un laboratoire de campagne installé près d’une grotte, en décembre 2020.
Extraction de salive de chauve-souris par des chercheurs de Bangkok. Dans un laboratoire de campagne installé près d’une grotte, en décembre 2020. © Zuma/ABACA

A-t-on aujourd’hui la preuve que ces déforestations sauvages sont à l’origine des épidémies ?
Il suffit de croiser les cartes géographiques des forêts détruites [via Global Forest Watch, entre autres], les cartes épidémiques et infectieuses [via Gideon] et celles des espèces menacées de disparition : les trois se superposent. Certains rongeurs classés “généralistes” prolifèrent tandis que les renards, les chouettes, les vautours [leurs prédateurs naturels] disparaissent. Dès lors, il n’y a plus de régulation. Plus de dilution du risque infectieux. Pour cette raison, la maladie de Lyme a augmenté, de même que les maladies à hantavirus [fièvres hémorragiques graves véhiculées par des rongeurs “généralistes”] et les maladies vectorielles [paludisme, dengue, fièvre jaune]. Prenez Ebola, virus qui tue à 60-90 % : les foyers épidémiques apparaissent systématiquement deux ans après la déforestation. Soit dit en passant, il n’est pas exclu que, en mutant, Ebola se transmette sous nos latitudes par voie aérienne.

Deux ans après la déforestation, c’est court pour chambouler tout un biotope. Expliquez-nous.
En Guyane, un chercheur a montré concrètement comment surgit l’ulcère de Buruli [une sorte de lèpre quasi incurable transmise par une mycose] : la déforestation de l’Amazonie pour orpaillage fait entrer la lumière, les oiseaux déciment les poissons qui mangeaient des crustacés porteurs de la mycobactérie, l’oxygénation modifie les marais, les algues apparaissent, le crustacé porteur de la mycobactérie prolifère. Bref, quand tu abats un arbre, tu peux rendre malade une population entière. Non seulement les forêts apaisent, diminuent les états de stress, mais elles filtrent aussi l’eau polluée, métabolisent les gaz toxiques en captant le carbone.

Ces effets de chaîne sont démontrés dans l’affaire du virus Nipah…
En Malaisie, en 1998, tous les ingrédients sont réunis : on brûle une forêt à Bornéo pour planter des palmiers à huile, et les chauves-souris doivent fuir, chassées par les fumées. Elles se rabattent sur la Malaisie, se posent sur les manguiers pour se nourrir, défèquent sur les cochons élevés sous les arbres de manière industrielle. Via les cochons, les ouvriers sont contaminés, jusque dans les abattoirs situés à… Singapour ! Bilan : 105 morts sur 265 personnes infectées, et l’abattage de plus de 1 million de cochons pour stopper l’épidémie. Les chauves-souris ne sont pas dangereuses en elles-mêmes, elles le deviennent si on les déloge.

Kadjyre, chef d’une tribu kayapo, sur un chemin taillé illégalement dans une zone protégée de l’Amazonie brésilienne.
Kadjyre, chef d’une tribu kayapo, sur un chemin taillé illégalement dans une zone protégée de l’Amazonie brésilienne. © Leo Correa/AP/SIPA

Vous avancez une théorie intéressante sur l’immunité des Africains envers le Covid. Là-bas, dès l’enfance, on serait protégé par un environnement moins… hygiéniste. A commencer par les vers intestinaux !
Je découvre qu’en Afrique il n’y a pas de morts du Covid. Sauf dans les grandes villes, où les microbiotes intestinaux sont les mêmes que les nôtres. Dans les villages et les campagnes, la biodiversité protège le microbiote intestinal. Plusieurs études confirment cette thèse : être exposé à beaucoup d’agents pathogènes dans les deux premières années de la vie et pendant la grossesse construit un microbiote diversifié et une immunité solide. Chez les amish, qui vivent comme il y a deux siècles – lait cru, foin, vie au grand air… –, pas d’allergies, de désordres immunitaires ou de diabète de type 1… Chez nous, les bébés ne doivent pas mettre ceci ou cela à la bouche. C’est le contraire ! Ils ont besoin d’être exposés aux microbes pour se bâtir une immunité. Pareil avec cette manie de “purifier” l’eau au chlore. Erreur ! Les vers intestinaux, les oxyures pour lesquels on purge les enfants sous nos latitudes, procèdent de la même logique : quand ils colonisent notre organisme, ces parasites réussissent à contourner nos cellules de défense, qui provoquent des réactions et des désordres inflammatoires. Ce fameux phénomène décrit dans les orages cytokiniques liés au Covid. Avoir eu, enfant, des vers intestinaux nous met à l’abri de réactions inflammatoires disproportionnées. Celles qui induisent des allergies.

Donc, les Africains sont plus protégés, mieux immunisés que nous contre le Covid grâce à leurs vers intestinaux ?
Plusieurs études sérieuses le confirment : 40 fois moins de morts. La moyenne d’âge de la population n’explique pas tout. Il y a des contaminations dans les villages, les campagnes, mais aucun mort. Les animaux domestiques vont et viennent en liberté. On avance l’idée d’une immunité croisée due au fait que les populations sont exposées à des coronavirus très proches du Covid, via les chauves-souris. La même hypothèse est vérifiée en Asie rurale.

Les Français, “réputés pas très propres”, seraient-ils protégés ? 
On dit à présent qu’il ne faut pas donner un bain savonneux tous les jours aux petits, car plus il y a de bactéries sur leur peau, plus ils construisent leur immunité. Aujourd’hui les encourager à se mettre autant de gel hydroalcoolique soulève la question : ne les prépare-t-on pas à des maladies ?

Vous évoquez le réchauffement climatique entraînant la fonte du permafrost et la résurrection de virus congelés depuis des milliers d’années. ça fait peur.
Je cite le premier cas de contamination à l’anthrax, d’un jeune Russe ayant touché un cervidé décongelé. Mais on s’attend à bien pire. D’autres virus remontent de plus en plus vers le nord. Quatre ont déjà été détectés [encéphalite à tiques, maladie de Lyme, maladie de la langue bleue et fasciolose]. Ce gisement potentiel de risques infectieux inquiète beaucoup les scientifiques.

Ils craignent une baisse générale de notre immunité.
Bien sûr ! Les maladies chroniques, qui tuent énormément, beaucoup plus que le Covid, sont une “pandémie silencieuse”. Exemples : la sclérose en plaques, les cancers, le diabète ou les maladies neurodégénératives sont largement d’origine environnementale car liés aussi aux perturbateurs endocriniens, le Teflon, l’aluminium. Et les maladies infectieuses vont être encore plus fatales quand elles tomberont sur des systèmes immunitaires très affaiblis.

On comprend bien qu’on entre dans une ère de pandémies en cascade. Cela ne vaut donc même pas la peine de chercher un vaccin ?
Je n’ai pas voulu en parler, mais les 62 scientifiques que j’ai interviewés sont inquiets de la mise aussi rapide sur le marché. Les vaccins sont compliqués à mettre au point car les virus mutent. Il faut de deux à douze ans, mais plutôt dix à douze ans de recherches. Les vaccins à ARN vont-ils marcher ? On nous apporte une solution technologique, qui – c’est sûr – est bonne pour les labos et le “big pharma”. Mais mes chercheurs observent tous que ce virus, avec une mortalité de moins de 1 pour 1 000, je mets des guillemets, “c’est rien du tout”.

Le Covid, c’est quatre fois les morts de la grippe. Il faut quand même faire attention…
On n’en mourrait pas autant si l’on avait suffisamment de lits dans les hôpitaux. En France, on en a démantelé 100 000 ! Avec assez de lits, la meilleure solution serait que tout le monde l’attrape et qu’on atteigne une immunité collective. Plus on confine, plus on repousse cette possibilité, parce qu’on ne peut pas soigner les cas graves, dont beaucoup sont induits par les maladies chroniques. Si la France ne veut pas investir dans les hôpitaux, au moins qu’elle monte des hôpitaux militaires. On laisserait tout le monde se contaminer en faisant très attention aux plus fragiles, qu’on pourrait alors prendre en charge.

Cette expérience d’immunité collective a été un échec en Suède…
Le problème est identifié : ils se sont très mal organisés dans les Ehpad, où il y a eu un taux élevé de mortalité, et ça a fait augmenter les chiffres. Sinon, ça marche pour le reste de la population.

Reconnaissons quand même qu’en France on s’est rodé aux soins Covid. Actuellement, on n’est pas en surchauffe dans les unités de réanimation.
Ce que je retiens de mon enquête, c’est que la recrudescence de maladies infectieuses va foutre par terre notre système de santé, qui n’est pas adapté.

Pour vous, les mesures à prendre d’urgence sur la protection de la biodiversité pourraient être efficaces rapidement ?
Oui ! Freinons les élevages intensifs en mangeant moins de viande, et qu’elle soit bio, locale, bien élevée. Boycottons le bœuf brésilien ou argentin, nourri au soja transgénique, pour lequel on déforeste. Nos poulets : à peine nés en Thaïlande, les poussins sont envoyés par avion en Afrique, en Chine, en Europe, dans des élevages intensifs où ils vivent parqués. La grippe aviaire se diffuse comme ça. En 2003, en Thaïlande, ils ont abattu des millions de poulets et, alors que ce pays est le centre d’origine du poulet, ils leur ont interdit de les remplacer par des variétés locales. L’agrobusiness leur a imposé des variétés européennes ! Chez nous, arrêtons les filières spécialisées : le blé en Beauce, le cochon en Bretagne… Ensuite, on ne sait plus quoi faire du lisier, alors on a des algues vertes qui polluent le littoral. Appuyons-nous sur la polyculture : des animaux qui produisent du fumier pour engrais, des arbres, des fermes comme on en trouve en Suisse, par exemple. On peut le faire partout, et, comme je le montrais dans mon livre “Les moissons du futur”, c’est très productif, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire. Nos monocultures de blé ou de maïs sont très fragiles : si une maladie les frappe, c’est toute la récolte qui est détruite. Dire qu’on ne pourra plus nourrir la planète sans pesticides ni élevages intensifs, c’est faux, c’est une théorie qui ne repose sur rien.

On a eu récemment l’exemple des producteurs de betterave sucrière dans le Nord auxquels on a accordé de continuer les néonicotinoïdes tueurs d’abeilles, sinon ils perdaient leurs récoltes…
D’où la responsabilité politique d’accompagner la transition et de la compenser. Je suis fille de paysans, je connais bien le sujet. Effectivement, quand on quitte l’agro-industrie pour se convertir, les sols sont intoxiqués et les agriculteurs ne sont pas formés, sinon à déverser des produits. On trouvera des solutions, comme on l’a fait pour protéger la couche d’ozone en 1989.

Combien de temps faut-il pour “régénérer” une terre ?
C’est rapide. On régénère les sols en quatre ans ! La nature est incroyable. Et les hommes ont le savoir théorique et pratique pour convertir notre agriculture.

A vous lire, il faut aussi modifier le fonctionnement de la recherche scientifique…
Il faut rassembler nos connaissances, en s’appuyant sur l’excellence des virologues, qui doivent travailler avec des sociologues, des zoologues, des anthropologues et trouver un langage commun. Ensuite, décliner cela dans les gouvernements : on ne peut pas continuer à avoir un ministère de l’Agriculture qui fait des trucs de son côté, celui de la Santé de l’autre et celui de l’Ecologie pareil. Enfin, si l’on veut s’en sortir, il faut lutter contre la pauvreté. Les pressions sur les systèmes viennent aussi de l’explosion démographique : on est passé de 3 milliards en 1960 à plus de 7 milliards. Il faut se nourrir, se chauffer ! Du contrôle démographique viendra un meilleur niveau de vie. Bref, il faut une “science des solutions”, car on est dans une mouise qui n’a jamais existé auparavant.

« La fabrique des pandémies », par Marie-Monique Robin, éd. de la Découverte, parution le 4 février.

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