Paris Match Belgique

Journées de la schizophrénie : « Les personnes schizophrènes ont moins eu accès aux soins intensifs durant le covid-19 »

Les premiers signes de la schizophrénie se manifestent entre 15 et 25 ans (85% des nouveaux cas diagnostiqués chaque année). | © C.xHardtx/xFuturexImage

Santé

La schizophrénie touche plus de 100 000 personnes en Belgique. Une maladie psychique qui reste méconnue. Pire, elle continue de véhiculer beaucoup d’idées fausses et de peurs jusque dans le personnel soignant.


Par Laurent Depré

La pandémie a bouleversé le suivi d’une grande partie des patients atteint de schizophrénie. Des hôpitaux de jour, des ateliers et des structures ambulatoires ont fermé, les thérapies de groupes ont souvent été stoppées, l’accès à une première prise en charge rendu plus difficile…

Autre constat qui ne date pas de la pandémie, les personnes souffrant de schizophrénie ont des difficultés d’accès aux soins somatiques. Plusieurs études ont démontré que le Covid-19 se révèle particulièrement meurtrier pour cette population. Ainsi, sur le 1er semestre 2020, la mortalité liée au Covid-19, à l’hôpital, des patients schizophrènes âgés de plus de 65 ans est supérieure de 35% à celle des patients sans ce trouble et de 18% si on ne fait aucune distinction d’âge.

Pour faire le point sur la maladie mentale en temps de Covid-19, nous nous sommes entretenus avec Gérald Deschietere, chef de clinique associé des cliniques universitaires Saint-Luc de Bruxelles. Il est responsable de l’Unité de crise et d’urgences psychiatriques.

Parismatch.be. La période que vit la population est compliquée d’un point de vue psychologique avec des urgences psychiatriques bondées ces derniers mois. Et on parle surtout de gens qui ont développé une détresse durant le confinement. Quid des patients déjà schizophrènes ?
Gérald Deschietere. « Cela dépend d’une série de facteurs comme leur lieu de vie, leurs relations familiales et le maintien ou non de leurs soins. Ont-ils pu garder des contacts avec d’autres patients et leurs soignants ? J’ai eu des patients assez déprimés qui n’osaient pas sortir de chez eux vu la situation sanitaire et qui avaient peu de contact si ce n’est téléphonique avec les professionnels. Ce qui est insuffisant bien entendu. D’autres, par contre, ne se sont jamais sentis aussi bien. Le monde, en état de confinement, était en mesure de comprendre leur situation. Eux, schizophrènes, n’osant pas sortir de chez eux à cause de leur maladie et vivant une sorte de confinement perpétuel. J’ajouterais que les personnes atteintes par ces troubles psychiques n’ont pas forcément le même besoin social et ont donc vécu moins difficilement cette période. « .

Quel est l’impact du covid-19 sur le nombre de nouveaux cas ? La schizophrénie pouvant se manifester à cause d’un ‘stress environnemental’. Ce que la pandémie représente…
« C’est un peu tôt pour pouvoir le dire, les chiffres ne sont pas encore arrêtés pour 2020. Par contre, des études anlgaise, américaine et française ont déjà démontré que le fait d’être atteint d’une pathologie pyschiatrique de type schizophrène a diminué l’accès aux soins intensifs et augmenté le taux de mortalité chez ces patients en période de Covid-19. Je ne vois pas pour quelle raison la donne serait différente chez nous. Nous devons, nous psychiatres, soignants des services pyschiatriques et familles de patients, continuer à nous battre pour changer l’image de ces malades. Ils doivent avoir un accès égal aux soins somatiques. Malheureusement, cette crise prouve encore que ce n’est toujours pas le cas. »

Qu’est-ce qui explique ce « rejet » ? 
« Probablement de la peur et de la crainte chez les soignants. Je n’ai pas d’autre explication à avancer…On le sait depuis longtemps : l’espérance vie des patients schizophrènes est diminuée à cause justement de cet accès aux soins somatiques. D’abord, parce qu »eux-mêmes ne font pas les démarches nécessaires pour se soigner mais aussi parce que le personnel médical est réticent à les prendre en charge. »

À quoi les parents de jeunes doivent-ils être particulièrement attentifs en cette période de confinement et de limites de la vie sociale pour éventuellement détecter un début de trouble psychique ?
« Les parents doivent veiller à mettre en place une certaine organisation de la journée, promouvoir un rythme de vie. Surtout si le jeune est confronté à des cours en distanciel. Les plus de 14 ans vont pouvoir bientôt retourner à 100% à l’école. C’est une très bonne chose. Surveiller l’alimentation, favoriser la pratique du sport, ne pas laisser le jeune se lever n’importe quand, tenter de limiter l’accès aux écrans sont également des conseils que je donnerais. Tout comme maintenir la discussion et le dialogue. Favoriser un climat d’échanges avec le jeune. »

Une personne atteinte de schizophrénie interprète-t-elle plus facilement le coronavirus sous un jour ‘complotiste’ ?
« Pas spécialement si j’en crois mon expérience personnelle. La majorité des patients psychotiques atteint de schizophrénie que je suis se sont montrés extrêment respecteux des consignes sanitaires et plutôt dans la crainte de contaminer leur entourage proche. J’ai vu beaucoup de personnes méticuleuses participer à l’effort commun. C’est vrai des personnes en crise, aux urgences par exemple, ont interprété la pandémie sous un jour complotiste mais elles étaient assez minoritaires. Les personnes très agressives et très remontées contre les mesures décidées par le gouvernement que j’ai croisé étaient rarement des personnes schizophrènes pour tout vous dire… »

 

©PHOTOPQR/LA MONTAGNE/LINDAUER

 Lorsque l’on est proche d’une personne schizophrène comment gérer au mieux les troubles qui accompagnent la maladie ?
« Chaque cas de schizophrénie est un cas singulier qui peut développer un délire particulier, des troubles du contact, des symptômes cognitifs, des troubles de l’attention ou de la mémoire… Une schizophrénie peut se manifester de différentes manières. Donc, les proches devront apprendre à reconnaître cette pluralité de symptômes pour soigner au mieux le malade. Et ne pas vouloir ramener la personne dans une certaine réalité ou vérité car sa perception est tout autre. En même temps, il ne faut pas y adhérer. Il faudra trouver un compromis en acceptant des délires et en en rejetant d’autres. Beaucoup d’empathie sera nécessaire pour amener le malade à vouloir se faire soigner. Au final, lui laisser aussi le choix dans les traitements et accompagnements proposés. »

Lire aussi >La schizophrénie, on n’en guérit jamais mais on sait vivre avec

Les personnes qui développent la maladie ont une fragilité biologique. Quelle est-elle concrètement ?
« Au niveau cérébral, elle se situe à différents niveaux du cerveau. La plus grosse hypothèse aujourd’hui est un dysfonctionnement de certains neuro-transmetteurs comme la dopamine et la sérotonine. Ce n’est pas classiquement détectable via des radios, des scanners ou des RMN (Ndlr: imageire par résonnance). Le diagnostic se fait donc d’abord en rencontrant la personne qui souffre et en étayant les différents symptômes qu’elle peut avoir. La réponse sera ensuite psychothérapeutique, médicamenteuse et sociale. »

Le 14 mars est la journée internationale de la schizophrénie. C’est l’occasion de revendiquer des choses, de faire des appels. Qu’attendez-vous davantage dans la prise en charge de ces patients?
« J’aurais plusieurs demandes à transmettre. Il est important d’éviter de contraindre les hospitalisations. Prévoir plus de moyens dans l’organisation des soins et pour la médecine générale qui est en pemière ligne. Il serait aussi utile de mettre sur pied des équipes spécialisées qui se rendraient à domicile pour justement éviter ces hospitalisations contraintes. Pour moi, il faut également plus de campagnes d’informations à destination du personnel soignant somatique pour une meilleure connaissance de la maladie. On doit d’ailleurs dépasser le cadre médical et mieux informer les milieux de l’enseignement, du logement, de la recherche d’emploi… »

Lire aussi >Journées de la schizophrénie : « On confond souvent cette psychose avec de la dépression »

CIM Internet