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« Gare aux potentiels effets pervers du nutri-score »

Le Nutri-Score est arrivé en force dans les grandes surfaces pour aider les consommateurs à manger mieux. Aujourd’hui, ce système d’étiquetage pourrait devenir obligatoire dans tous les pays de l’Union européenne, alors qu’il souffre de plusieurs manquements importants. | © DR

Santé

Ce système d’étiquetage qui permet d’en savoir plus sur la valeur nutritionnelle des aliments n’en finit pas de créer la polémique. Exemple : le Coca Light reçoit une note B, meilleure que la note D attribuée au fromage de Herve. Certains producteurs sont durement touchés.

 

Par Nadia Salmi

Paris Match. Que pensez-vous de ce système de notation, qui pourrait devenir obligatoire dans l’Union européenne fin 2022 ?
Laurent Verheylesonne (Responsable achat chez Ekivrac, châine de magasins bio et vrac). L’idée du Nutri-Score est de rendre plus lisible quelque chose qui ne l’est pas forcément pour tout le monde, à savoir un tableau nutritionnel. Le Nutri-Score est pratique, car il le transforme en un code couleurs, avec des lettres qui vont de A à E : il y a moyen de s’y retrouver plus facilement pour savoir si un produit est sain ou pas. Ce système attribuera logiquement le meilleur score à des produits sains comme les fruits et légumes, l’eau… Dans 90 % des cas, il n’y a pas grand-chose à redire : c’est globalement un bon outil.

Mais…
Il est imparfait, car il fonctionne comme un algorithme. Et un algorithme ne fait pas de nuance : il généralise et il simplifie. En résumé, sa plus grande force est aussi sa plus grande faiblesse : le Nutri-Score ne se base que sur le tableau nutritionnel et ne tient pas compte, par exemple, des ingrédients en tant que tels. Cela mène donc à des effets pervers, avec comme cas évocateur et révélateur le Coca Zéro, qui obtient un score B. En voyant cela, le consommateur pourrait se dire que cette boisson offre une « bonne qualité nutritionnelle ». C’est une aberration complète. Et c’est là que le bât blesse : le Nutri-Score devient un piège quand il donne l’illusion qu’on est face à un produit sain, qui ne l’est pas en réalité.

Pourquoi ce piège ?
Tout simplement parce que les additifs, les édulcorants ou les allergènes ne sont pas pris en compte par l’algorithme.

En fait, le Nutri-Score prend en compte le nombre de calories ainsi que le taux de sucre et de graisse, mais pas le reste ?
À nouveau, l’idée est louable : il s’agit de faire consommer des produits moins sucrés, moins salés, moins gras. Peut-on s’opposer à cela ? Bien sûr que non. Mais le Nutri-Score doit aller encore plus loin s’il veut réellement aider les gens à mieux choisir ce qu’ils mettent dans leurs assiettes. Car les industriels sont malins : ils ont bien compris qu’un code rouge peut les pénaliser en termes de ventes et leur faire perdre de l’argent. Et à l’inverse, qu’un bon Nutri-Score peut leur en faire gagner ! Alors ils font ce qu’ils font de mieux : ils adaptent les recettes et optent pour le camouflage. Ils créent à la pelle des produits « zéro calorie »,« sans sucre », « sans sel ». Sur le papier, c’est vendeur, évidemment, et le Nutri-Score vient appuyer leur démarche en attribuant des scores verts à ces produits. Mais ces recettes adaptées cachent presque toujours un arsenal d’additifs chimiques. A-t-on finalement réellement gagné au change ? Prenons le cas d’une célèbre poudre de cacao composée principalement… de sucre. Face au Nutri-Score pénalisant à juste titre ce produit, le fabricant a été malin : il a modifié sa recette et y a remplacé le sucre par des édulcorants. Magique, non ? Du coup, on se retrouve avec une poudre « sans sucre », notée B, au grand soulagement des parents crédules. Mais qu’y a-t-il derrière les édulcorants ? Des risques potentiels d’effets cancérigènes. C’est une véritable bombe à retardement que nous créons là.

 

Daina Le Lardic / Isopix

Le cas du fromage est particulièrement problématique.
En effet, de manière générale, la note des fromages est médiocre. Quelque part, c’est normal : le fromage est un produit gras de nature. Un autre risque du Nutri-Score est donc de faire des raccourcis : il laisse penser que le fromage est un produit à bannir. En réalité, le message à faire passer est qu’il faut en manger avec modération. Au final, bon Nutri-Score ou pas, je conseille de continuer à réfléchir quand on fait ses achats. Il y a fromage et fromage. Il vaudra toujours mieux acheter un roquefort artisanal et bio avec un score D qu’un fromage industriel dont on aura retiré les graisses et qu’on aura bourré d’additifs pour qu’il soit mieux noté. Attention donc à ne pas se laisser berner.

On dit souvent aussi qu’il faut comparer ce qui est comparable. Mais comment ?
Il est vrai qu’il ne faut pas dénoncer le Nutri-Score en comparant des produits non comparables et en s’offusquant des scores interpellants de produits différents. En fait, il faut se demander si le Nutri-score fonctionne pour un même type d’aliment et s’il vous fait choisir le bon produit dans une même catégorie de produits et dans un même rayon. Vous fera-t-il choisir par exemple la boisson réellement la plus saine, ou le fromage le plus sain du rayon ?

(…) La suite de cet excellent entretien dans votre Paris Match Belgique

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