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Le bruit : morbidité, chiffres alarmants et surplaces honteux

Embouteillage… dans un espace vert à Bruxelles (le bois de la Cambre) ! « Le bruit a un impact évident sur la santé. Mais ces effets ne sont pas seulement auditifs », explique notre expert Marie Poupé.. | © Isopix

Santé

Le bruit est la deuxième cause de morbidité environnementale après la pollution de l’air. Mais on parle moins de ce cancer de notre vie moderne.

Marie Poupé est chef de service du département bruit à Bruxelles Environnement. Ingénieure agronome diplômée de l’ULB, elle a cartographié le bruit afin de répondre à une exigence européenne en la matière. Elle est actuellement responsable du plan bruit mis en place en 2010 et chapeaute un service affecté à la récolte des données et aux mesures sur le terrain, ainsi qu’un autre destiné à mettre en œuvre la stratégie et la politique en matière de prévention et de lutte contre le bruit.

Paris Match. Avant tout, une question qui conditionne toute l’interview : Bruxelles Environnement étant l’administration de l’environnement et de l’énergie en Région de Bruxelles-Capitale, travaillez-vous dans une totale indépendance, hors de toute pression politique ?
Marie Poupé. Absolument. Je n’ai jamais subi de pression d’aucune sorte. Nous travaillons de façon strictement scientifique, de manière parfaitement autonome. Nous bénéficions d’une totale liberté d’action et notre tâche de fond consiste à proposer des mesures concrètes en réponse aux plaintes qui émanent des citoyens.

Marie Poupé. Vous en recevez beaucoup ?
Pour l’année 2019, nous avons enregistré 600 plaintes environnementales, dont 400 concernaient plus spécifiquement le bruit. C’est la thématique numéro un des doléances que reçoit Bruxelles Environnement : deux tiers ont trait au bruit, hors transports, donc uniquement en matière de bruits de voisinage, d’équipements dans les bâtiments et d’horeca (hottes, ventilation, clientèle bruyante, etc.)… S’y ajoutent tous les bruits générés par les activités de loisirs comme les discothèques, les bars et les commerces en général.

Et les avions ?
La problématique du survol des avions et du bruit qu’ils génèrent fait partie des transports. Un médiateur fédéral s’occupe de cette question.

Il semble peu efficace…
Le problème des avions est lié aux activités de l’aéroport de Zaventem, situé en Flandre et donc soumis à un permis d’environnement flamand, alors que le trafic aérien est de la responsabilité de l’État fédéral et du ministre des Transports. Bruxelles est évidemment directement affectée par les nuisances sonores et la seule action que la Région bruxelloise puisse intenter est de prendre « l’arrêté Gosuin » comme référence. C’est l’unique outil dont nous disposons pour lutter contre le bruit des avions. Ceux-ci ne peuvent dépasser les valeurs limites de bruit à leur passage. Elles varient en fonction de trois zones. Plus on est proche de l’aéroport, plus les valeurs sont élevées puisqu’on est proche de la source, et plus on en est éloigné, plus ces valeurs sont strictes. Il y a bien sûr une distinction entre le jour et la nuit : les valeurs limites respectives sont de 100 et 90 décibels à proximité et, si vous vous situez dans les zones les plus éloignées, 80 décibels le jour et 70 la nuit. En cas d’infraction constatée par nos appareils de mesure, des amendes sont infligées aux compagnies, un peu à la manière d’un procès-verbal dressé pour excès de vitesse constaté par un radar. Ces dispositions sont parfois dissuasives, comme dans le cas de Ryanair, qui a décalé ses horaires de nuit et modifié ses techniques de décollage en début de piste afin d’être le plus haut possible au moment de survoler la capitale.

Les motos sont régulièrement citées par les citoyens comme des nuisances sonores importantes. À Nice, en plus des actions de la police municipale, des appareils contrôlant le bruit viennent d’être installés. ©SYSPEO/SIPA

De combien de stations de mesure disposez-vous ?
Au total, Bruxelles compte 22 stations de mesure, mais toutes ne sont pas affectées au bruit des avions : trois enregistrent les bruits ferroviaires, quatre les bruits de la route et une les bruits ambiants.

Le bruit est classé comme « stresseur environnemental » majeur. La vie urbaine y semble tout particulièrement exposée. Les sons de haute fréquence et de forte intensité sont notamment incriminés. Quelles sont les facteurs de bruit les plus importants dans une ville, et quels en sont les effets sur l’organisme ?
Le bruit a un impact évident sur la santé. On peut tous s’en rendre compte rien qu’en sortant d’un concert ou d’une discothèque, quand on a les oreilles qui bourdonnent. Mais ces effets ne sont pas seulement auditifs. Le bruit génère du stress et des insomnies. Il peut nuire à la concentration et à la faculté de compréhension, et engendrer des problèmes cardiovasculaires. On dit souvent que nos oreilles n’ont pas de paupières : elles sont constamment ouvertes ! L’ouïe est notre sens d’alerte, car le bruit perçu nous prévient du danger. Nos oreilles sont donc toujours à l’affût des stimuli sonores et le cerveau réagit directement, de manière physiologique, au moindre bruit suspect. Un son trop intense peut entraîner une hausse de la tension artérielle et, tout récemment, des études ont démontré qu’il pouvait provoquer des maladies de type diabète.

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Peut-on établir un lien direct entre les nuisances sonores et l’agressivité ?
Oui, de manière incontestable. Regardez dans les écoles, où les enfants sont agressifs à cause de l’environnement bruyant dans lequel ils évoluent. Quand les établissements commencent à travailler sur l’acoustique dans les classes ou le réfectoire, la tension baisse d’un cran.

Qu’est-ce qui provoque le plus de bruit dans une grande ville ? Par exemple à Bruxelles, puisque vous y travaillez ?
Le trafic routier. C’est la première source de bruit. Dans le cadre d’une enquête menée auprès des Bruxellois dans le cadre du plan bruit en vigueur, nous avons posé la question de leur perception du bruit. Les réponses obtenues sont les suivantes : en tout premier lieu, le trafic routier, ensuite les avions, puis les sirènes des véhicules d’urgence, enfin les bruits de chantier et, en dernière position, les bruits de voisinage.

La volonté politique et le consensus entre partis sur cette question existent-ils ? Dans quelle mesure les autorités font-elles la sourde oreille ? Ont-elles la volonté et le pouvoir d’agir contre ces nuisances sonores ?
Le plan antibruit dont j’ai parlé a été adopté par le gouvernement bruxellois le 28 février 2019. Il prévoit trois lignes directrices : réduire le bruit des transports en diminuant les émissions à la source, promouvoir le calme en offrant aux habitants des espaces plus silencieux, et gérer la mixité de l’habitat grâce à une coexistence harmonieuse entre le logement, les loisirs et la vie économique.

 

Il existe un lien direct entre les nuisances sonores et l’agressivité. « Regardez dans les écoles, où les enfants sont agressifs à cause de l’environnement bruyant dans lequel ils évoluent. Quand les établissements scolaires commencent à travailler sur l’acoustique dans les classes ou le réfectoire, la tension baisse d’un cran. » ©UGO AMEZ/SIPA

Est-ce un vœu pieux, ou des mesures concrètes sont-elles mises en place ? Quelles sont les solutions ?
D’une manière générale, on peut jouer sur l’aménagement du territoire et sur le bâti en favorisant la mixité verticale, avec une alternance de magasins et de logements. Par rapport aux transports, c’est plus compliqué, car c’est l’ensemble des voitures, camions, camionnettes et motos qui provoquent des nuisances. Par contre, un paramètre intéressant est la masse du trafic en lui-même. On pourrait tenter d’y remédier en mettant par exemple en place un péage urbain, en favorisant les « low emission zones » ou en empêchant certains types de véhicules bruyants d’avoir accès à la ville.

Réduire le trafic urbain serait donc le principal moyen d’action pour réduire les nuisances sonores ?
Ce n’est qu’une piste. La zone 30 en est une autre, car les bruits de moteur diminuent fortement, même si ceux du roulage et des pneumatiques restent perceptibles. Des études ont démontré que réduire la vitesse dans de telles proportions permet d’avoir un gain de trois décibels, comme si le trafic était diminué par deux. On peut également jouer sur d’autres paramètres, comme le revêtement de la chaussée, à privilégier sur les axes importants ; la mise en place d’obstacles pour faire barrage et protéger les quartiers résidentiels ; ou encore l’installation de murs antibruit, comme la Région flamande l’a fait du côté de Kraainem et de Wezembeek-Oppem. La Région bruxelloise va d’ailleurs placer ce type de dispositif au niveau du ring à Anderlecht, en collaboration avec Bruxelles Mobilité et Beliris.

Selon l’OMS, chaque année, rien qu’à Bruxelles, 10000 années de vie en bonne santé sont perdues à cause du bruit

Votre service exerce un contrôle du bruit à Bruxelles. Or, dans le contexte complotiste actuel où toute vérité est aussitôt remise en question, certains pourraient penser que vous seriez tentée de lisser la réalité pour ne pas mettre votre employeur, Bruxelles Environnement, sur la sellette. De nombreux Bruxellois estiment en effet que les autorités ne font rien. Que leur répondez-vous ?
Bruxelles Environnement a comme objectif de réduire l’exposition de la population au bruit. Nous recevons des plaintes, récoltons des mesures précises des niveaux sonores incriminés et effectuons des contrôles. Le bruit est une notion relativement subjective, et le degré de tolérance est variable également en fonction de notre état de santé. Notre rôle est d’objectiver, ensuite de comparer nos mesures en fonction de la législation où des valeurs guides sont consignées. Si nous constatons que celles-ci sont dépassées, nous alertons les administrations compétentes, car certaines voiries dépendent des communes et d’autres de la Région. Notre rôle est donc de mesurer le bruit, d’en identifier les sources et de jouer ensuite le rôle d’intermédiaire entre le plaignant et le gestionnaire de l’infrastructure. Il est un fait que ces démarches peuvent prendre un certain temps, mais je peux vous assurer que notre indépendance est totale et entière. C’est d’ailleurs nous qui exerçons une pression sur les responsables quand la nuisance sonore est avérée.

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Depuis que vous travaillez à Bruxelles Environnement, c’est-à-dire 2007, avez-vous constaté des réductions notoires de bruit dans la capitale ?
Soyons honnête : nous n’avons pas constaté de gros changements, même si nous continuons de sensibiliser nos collègues de l’administration. Mais les mentalités changent et nous mettons la pression maximale pour que les décideurs prennent en compte nos observations en amont de leurs projets. Il y a une évolution, mais pas une réduction du bruit. Aujourd’hui encore, dans notre cartographie du bruit, nous enregistrons près des grands axes des niveaux sonores compris entre 65 et 75 décibels et, dans les quartiers résidentiels, entre 55 et 60 décibels. Or l’OMS estime que le trafic routier ne devrait pas dépasser 53 décibels en 24 heures et 45 décibels la nuit. On en est loin, d’autant qu’elle a revu ses valeurs en octobre 2018 et fixe désormais ses normes à 45 décibels le jour et 40 la nuit. Deux tiers du territoire bruxellois se situent bien au-delà.

Cette même organisation dégage des conclusions plutôt alarmantes.
En effet, l’OMS a converti ces données en indicateur d’années de vie en bonne santé perdues. À Bruxelles, chaque année, 10 000 années de vie sont ainsi perdues à cause du bruit généré par le transport routier. Comme l’OMS considère qu’une année de vie en bonne santé vaut 50 000 euros, faites le compte : un demi-milliard d’euros à Bruxelles, tel est le coût de l’inaction ! N’oublions pas cette vérité que certains ne veulent pas entendre : le bruit est la deuxième cause de morbidité environnementale, après la qualité de l’air. Philippe Fiévet

 

 

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