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Des pizzas qui tuent, des oeufs en chocolat qui rendent malades : à quand d’autres scandales ?

« Les décès, tout le monde les oubliera. Le scandale profite à l’industriel dans la mesure où le renforcement des contrôles tue les petites PME concurrentes, comme c’est arrivé à pas mal de laiteries » explique notre expert de cette semaine.

Santé

L’affaire des Kinder contaminés à la salmonelle mettant en cause l’usine Ferrero installée à Arlon et la présence mortelle de bactéries E-coli dans la chaîne alimentaire chez Buitoni ont remis en lumière les dérives de notre société de consommation.

Conférencier et consultant, le Français Stéfane Guilbaud est l’un des grands spécialistes de la sécurité alimentaire. Après avoir travaillé pendant vingt ans dans le secteur du marketing, ce véritable lanceur d’alerte est devenu formateur en changement des comportements alimentaires. Il est l’auteur de cinq ouvrages dont le
dernier, publié en février 2022 chez De Vinci, fait beaucoup de bruit : L’Urgence de la désobéissance alimentaire.

Paris Match. À quoi attribuez-vous les derniers scandales qui éclaboussent l’industrie alimentaire ?
Stéfane Guilbaud. À plusieurs facteurs. Le premier, c’est qu’il n’y a plus assez de contrôles sanitaires des autorités parce que les gouvernements n’en ont plus les moyens. Ensuite, il faut épingler le chantage à l’emploi constamment exercé par certains employeurs dès qu’on commence à « astiquer » leur entreprise. Certes, le contexte a changé au cours des trente dernières années. Auparavant, un chef d’entreprise travaillait pour lui-même, il défendait ce qu’on appelle en termes marketing la « valeur patrimonique », c’est-à-dire une culture d’entreprise, une image, une réputation à tenir. En d’autres mots, on faisait attention au bébé !

Vous voulez dire que les responsabilités se sont diluées et, pour donner suite à votre expression, qu’on jette le bébé avec l’eau du bain ?
Ce n’est pas le cas partout, mais c’est effectivement la tendance, car l’actionnariat d’entreprise est basé sur le profit à court terme. La logique qui prévaut consiste à trouver des solutions pour satisfaire les actionnaires, parfois au détriment du consommateur, ce qui peut se traduire par des matières premières au rabais, des négligences, des fraudes diverses ainsi que le recours au « sourcing ». Par exemple, si vous fabriquez des barres chocolatées et que les noisettes sont devenues trop chères en Turquie, vous pourriez avoir tendance à contourner le problème en fermant les yeux sur d’autres approvisionnements à l’origine opaque, mêlant trop d’intermédiaires et des jeux d’écritures douaniers. Cette mentalité explique que, in fine, comme dans un dossier passé qui fit date, le bœuf devienne du cheval à force de vouloir faire tourner la boutique coûte que coûte. C’est la tyrannie du profit ! Et puis, il y a un quatrième facteur, et non des moindres : l’autorégulation. Comme les gouvernements ne se donnent plus les moyens de contrôler, on confie cette tâche aux entreprises agroalimentaires elles-mêmes. Or on constate que souvent, lorsqu’il est demandé à ces entreprises de s’autoréguler, c’est une catastrophe !

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Un exemple ?
Le lait et les fraudes constatées au niveau du nettoyage des tuyaux, voire à propos des dénominations. Vous avez connu cela en Belgique avec le scandale Veviba, qui concernait toute une filière de viande avariée impropre à la consommation. Bien sûr, il ne faut pas généraliser. Je connais des industriels vertueux qui sont demandeurs en contrôles sanitaires mais qui, parfois, subissent des pressions de la part de leurs concurrents. Je le répète, il y a d’abord une faille de la part des gouvernements : ceux-ci se révèlent incapable de budgétiser l’importance de l’alimentation dans notre société. Or – faut-il le rappeler ? – l’alimentation mène souvent à la révolution.

Il y a quelques jours, en raison d’une contamination à la salmonellose, le scandale s’emparait de l’usine Ferrero d’Arlon qui fabrique les chocolats Kinder. « L’entreprise a mis douze jours pour alerter les autorités publiques parce que rien ne l’y obligeait », dénonce Stéfane Guilbaud. ©Denis Closon / Isopix

Vous tirez à boulets rouges sur l’actionnariat de certaines entreprises concernées. Tout le problème vient donc de la course au profit ?
Quand on travaille avec des acteurs peu soucieux de la valeur patrimonique, c’est inévitable. Dès qu’ils sont sous la coupe des investisseurs, la culture d’entreprise change de visage, ce qui conduit à toutes les dérives. Cela dit, si nous avions eu des autorités compétentes il y a 70 ans, on aurait dû interdire les fusions et les regroupements dans l’industrie agroalimentaire. Vous pensez bien que les grands groupes qui emploient 40 000 personnes sont intouchables ou se considèrent en tout cas comme tels. L’Europe a une part de responsabilité dans cette affaire, parce qu’elle a failli à ses promesses. On aurait pu croire qu’elle aurait défendu les valeurs par le haut. On a fait tout l’inverse, en agissant contre l’intérêt des consommateurs.

Faut-il en déduire que l’industrie alimentaire joue délibérément avec la santé de ces derniers ?
Absolument pas. Mais la tentation de contourner les postes onéreux est parfois plus grande. Ce n’est pas une démarche délibérée, mais plutôt le résultat de la négligence et de la recherche de profit. Il faut reconnaître que bien des industriels subissent eux-mêmes des concurrences déloyales, par exemple de la part du marché chinois. Ils ont alors le choix entre la délocalisation ou la diminution de la qualité des matières premières. C’est tout le dilemme. À cela s’ajoute une confusion fréquente entre hygiène et hygiénisme. L’hygiène est l’ensemble des pratiques destinées à préserver la santé, tandis que l’hygiénisme consiste à aseptiser au maximum pour réduire la concentration d’agents pathogènes, alors que les conditions d’hygiène laissent à désirer.

Selon une enquête de Solidaris, 63 % des Belges francophones pensent que l’offre alimentaire industrielle présente un risque important pour la santé, et seuls 10 % considère que les pouvoirs publics les protègent en garantissant la qualité des produits. Les scandales sanitaires seraient-ils donc devenus inévitables dans une société où l’on ne peut pas tout contrôler ?
Il faut savoir que la notion de sécurité alimentaire a moins de trente ans. C’est une perception récente. Aujourd’hui, on a effectivement une population inquiète, des lanceurs d’alerte véhéments et des lobbies bien actifs. Tout cela concourt à créer un climat de suspicion, avec l’impression de ne pas être protégé. Les lobbies ont réussi le tour de force de passer au-dessus de l’intérêt général. Pour couronner le tout, on assiste depuis quelques années à la signature de traités transatlantiques qui risquent d’être catastrophiques, dans la mesure où les entreprises pourront attaquer un gouvernement si celui-ci prend des mesures contraires à ses intérêts. Il faut souligner à cet égard le courage de la Wallonie, qui a tenté de s’y opposer quand elle a refusé de ratifier le CETA (NDLR : l’accord commercial bilatéral de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada, signé en 2016. Greenpeace et l’Institut de l’agriculture et de la politique commerciale (IATP) ont notamment relevé des problèmes majeurs en matière d’alimentation et d’agriculture, avec des risques importants pour les normes européennes en matière d’environnement, de bien-être animal et de sécurité alimentaire).

« Le contexte a changé au cours des trente dernières années. Auparavant, un chef d’entreprise travaillait pour lui-même, il défendait ce qu’on appelle en termes marketing la “valeur patrimonique”, c’est-à-dire une culture d’entreprise, une image, une réputation à tenir. » ©Credit:ISA HARSIN/SIPA

Vache folle, crise de la dioxine, lasagnes au cheval, scandale Veviba, lait contaminé… Les cas se sont succédé chez nous ces dernières années. Est-ce à dire que la Belgique serait la spécialiste des scandales alimentaires, ou bien la situation est-elle identique en France et ailleurs ?
Pour s’indigner, il faut avoir les moyens. Or on ne les a plus, car les lobbies occupent le terrain avec une désinformation systématique, et pas seulement à travers les médias. En matière de scandales alimentaires, les trente dernières années ont été édifiantes car leur nombre a été exponentiel. Rappelez-vous ces quelques dates : 1950, poissons contenant du mercure ; 1999, canettes contaminées au fongicide ; 2008, lait additionné de mélamine en Chine et scandale des fromages italiens avariés ou périmés ; 2012, fraises chinoises et gastro-entérites sévères ; 2013, tartes au chocolat contaminées à la matière fécale ; 2014, charcuterie et listériose ; 2017, scandales des œufs contaminés au Fipronil et d’un lait infantile contenant des salmonelles ; 2018, viande avariée en Belgique ; 2022, glaces à l’oxyde d’éthylène, pizzas mortelles en France et salmonellose dans des chocolats en Belgique. Souvent, les grands groupes jonglent avec les normes douanières ou les législations de chaque pays. Ainsi, en Belgique, il n’y a pas d’obligation légale de signaler une défaillance. Concernant Kinder, l’entreprise a mis douze jours pour alerter les autorités publiques parce que rien ne l’y obligeait. Si l’usine avait été installée en France, elle aurait été incitée à le signaler, parce qu’il s’agit d’une obligation légale.

Quelle est la situation la plus regrettable qui vous a marqué, vous qui dénoncez de telles dérives, notamment à travers vos ouvrages percutants ?
L’exemple qui m’a personnellement le plus frappé, c’est la forte pression des producteurs de fromages industriels, qui a failli faire disparaître les fromages au lait cru. Hallucinant !

Dans le cas de Kinder en Belgique, on dit que le chocolat est un aliment à risque. Pourquoi ?
Je l’ignore. Je ne vois pas en quoi il est dangereux. Les risques, ce sont éventuellement les ingrédients qu’on a ajoutés, le stockage, les intermédiaires et ce que j’appelle les surfaces immenses surhygiénisées. Chez Ferrero à Arlon, il s’agit plutôt de négligence.

« La génération des 22-28 ans est bien informée, militante et en colère. Étonnamment, ce sont les plus âgés qui font n’importe quoi »

Ce qu’on oublie souvent, c’est le risque de décès, comme dans le dossier Buitoni. Votre avis ?
Je vais être cynique : les décès, tout le monde les oubliera. Pas les journalistes, mais les consommateurs. Quant au scandale lui-même, il profitera à l’industriel dans la mesure où le renforcement des contrôles tuera les petites PME concurrentes, comme c’est arrivé à pas mal de laiteries. Buitoni va faire le dos rond, mais se relèvera rapidement en tournant la situation à son avantage. Regardez le scandale des œufs à la dioxine. Cela vous empêche-t-il de consommer des œufs ? Le consommateur s’offusque quinze jours, puis il oublie et passe à autre chose.

D’autres cas se sont-ils révélés mortels ?
Oui, je me rappelle de plusieurs cas qui se sont produits dans des fast-foods en France. Des enfants sont morts suite à une infection à l’Escherichia coli. Je me souviens d’un gamin de 14 ans décédé en 2011. Tout cela n’a rien d’étonnant à partir du moment où on découpe la viande à la tronçonneuse !

Quelle solution pour l’avenir ? « Revenir au commerce local non transformé, ce qui permet d’enclencher un retour à des valeurs fondamentales et d’encourager des jeunes qui veulent changer sinon le monde, du moins leur monde », affirme Stéfane Guilbaud. ©DR

« Le scandale des laits infantiles Lactalis contaminés aux salmonelles s’étend en France. Après Leclerc, les groupes Auchan, Carrefour et Système U ont reconnu, mercredi 10 janvier, avoir commercialisé des produits Lactalis pourtant retirés de la vente depuis le 21 décembre », pouvait-on lire dans Le Monde en 2017. Comment de grandes enseignes peuvent-elles prendre de tels risques ?
Je pense qu’elles ne l’apprécient pas à sa juste mesure. Elles sont dans un tel schéma de productivité et de concurrence qu’au bout d’un moment, elles finissent par perdre le problème de vue et être victimes du système. Les responsables l’avouent eux-mêmes et sont conscients d’en être tributaires. Je me souviens quand, en 2013, le patron de Carrefour, Georges Plassat, déclarait : « La bataille des prix se terminera par des ruines. Si on continue comme cela, on va au désastre ! »

« Un scandale industriel en remplace souvent un autre. Et notre mémoire collective est malheureusement très courte. Si bien que les marques incriminées n’ont souvent pas de mal à s’en remettre. Et pourtant, ces scandales industriels sont les symptômes d’un modèle en voie de perdition, mais aussi l’opportunité de faire renaître des modes de production plus justes, éthiques et naturels », peut-on lire sur le site de Mr Mondialisation. Pensez-vous vraiment qu’on puisse modifier cette réalité dans une société d’ultraconsommation ?
Le paradoxe, en effet, c’est que grâce à ces crises sanitaires successives, les consommateurs s’interrogent. Beaucoup pensent qu’il est temps de changer de paradigme. Le sacrifice de la génération des années 1980 a perduré trop longtemps et la situation est devenue insupportable aux yeux de bien des citoyens. Les gens cherchent le changement. Ce n’est pas facile, car on ne le distribue pas à la sortie de l’école. Mais par expérience, je peux vous assurer que la génération des 22-28 ans avec un bébé fait partie de mes premiers lecteurs. Elle est bien informée, militante et en colère. Étonnamment, ce sont les plus âgés qui font n’importe quoi. J’ai vu un jour une sexagénaire bien sous tous rapports demander dans un magasin bio des fraises en plein mois de janvier.

Est-il donc impossible, de nos jours, vu le circuit de l’industrie alimentaire, d’éviter les catastrophes telles que nous en vivons encore aujourd’hui ?
Oui, en ne consommant plus ces produits incriminés. Comme disait Coluche, « quand on pense qu’il suffirait que les gens ne les achètent plus pour que ça ne se vende pas » ! La solution, c’est nous. Moi, ça fait vingt ans que je n’achète plus de produits transformés dans les grandes surfaces.

Notre santé est-elle désormais toujours prise en otage ?
C’est ce que je décrypte dans mon travail. La confiance est rompue et le profit l’emporte toujours. Aujourd’hui, ne nous en cachons pas, il y a une crise de foi profonde dans les labels, les traçabilités, les techniques, les AOP et même le bio.

La solution ?
Revenir au commerce local non transformé, ce qui permet d’enclencher un retour à des valeurs fondamentales et d’encourager des jeunes qui veulent changer sinon le monde, du moins leur monde.

Dans « Notre santé en otage », un livre sorti en 2010, Jean-Pierre Garel dénonce le cauchemar que nous font subir les groupes industriels agroalimentaires. L’auteur décrit les méfaits de l’alimentation, manifestement impliquée dans un bon tiers des cancers et dans les maladies cardiovasculaires, les allergies, les rhumatismes, les diabètes et autres grandes pathologies dégénératives des pays occidentalisés. S’appuyant sur des informations scientifiques pertinentes (la vache folle, les OGM, les poulets dioxinés, le lait frelaté…), il accuse avec vigueur cette horreur programmée et entretenue qui fait de nos assiettes de véritables « poubelles » et constitue un viol quotidien de notre confiance. Est-ce votre avis ?

Ma réponse est nuancée. On n’est évidemment pas à l’abri d’une escroquerie ou d’une défaillance artisanale. Mais sur ces structures-là, on a des moyens de pression. Par contre, avec les géants de l’agroalimentaire, ce n’est plus possible car ils sont trop puissants, trop proches du pouvoir et des influences politiques.

Les agriculteurs bio en colère en France : ils dénoncent les arbitrages de la politique agricole commune et la baisse des subventions. « Les lobbies ont réussi le tour de force de passer au-dessus de l’intérêt général. » ©ISA HARSIN/SIPA

Aujourd’hui, beaucoup de consommateurs se tournent vers des producteurs plus naturels, travaillant en circuit court. L’AFSCA, qui effectue les contrôles en Belgique, est très dure avec ces derniers : on se souvient des problèmes du fromage de Herve au lait cru, dans lequel de la listeria aurait été trouvée, et du faux procès fait à la tarte au riz. Le circuit « plus naturel » présente-t-il les mêmes dangers que l’industriel ?
C’est vrai que tous les artisans que j’ai rencontrés ont une anecdote sur le sujet et rapportent à quel point ils peuvent faire l’objet de contrôles tatillons et d’un acharnement incohérent de la part des autorités sanitaires. On se trompe de cible. Un exemple : vous êtes boucher-charcutier et on vous oblige à contrôler votre pâté au cœur, ce qui est impossible pour un artisan ne disposant pas de l’outillage nécessaire. On ne peut pas demander à des artisans de se soumettre aux mêmes règles que les grands groupes agroalimentaires. Dans le même ordre d’idées, on constate que de nombreux artisans n’arrivent pas à faire face aux dépenses parfois aberrantes exigées par l’Europe. J’ai rencontré un petit producteur dont l’entreprise familiale faisait du lait à la ferme depuis 70 ans. L’Europe est arrivée et a exigé des dépenses faramineuses pour la mettre aux normes, carrelage blanc, sas d’entrée, et j’en passe. Un enfer ! Là encore, on confond hygiène et hygiénisme. La question que je me pose est de savoir s’il s’agit d’un problème technique ou politique.

En conclusion, doit-on penser qu’on paie inévitablement les dérives de notre société en matière de production intensive mais que, d’une certaine façon, on ne peut rien y changer ? Beaucoup se retranchent aujourd’hui derrière le fait que le risque zéro n’existe pas.
Le risque zéro est un mot mis à la mode par l’industrie alimentaire, comme « il faut manger de tout » ! Ce sont des stéréotypes. Il faut manger bien, mais pas de tout ! Le risque zéro est un dédouanement. Une convergence de moyens, c’est bien ; une multitude de négligences, c’est autre chose. On ne peut pas tout justifier derrière « le risque zéro ». Par contre, oui, on peut changer. Mais changer est un acte fort et long. Et en plus, pour changer, il faut que tout le monde soit d’accord. On ne peut pas obliger quelqu’un qui ne le veut pas à changer. C’est impossible.

 

 

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