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Révolution radiothéranostique : un nouveau traitement disponible contre le cancer de la prostate métastatique

Les Pr Patrick Flamen et Carlos Artigas de l'Institut Bordet. | © DR

Santé

C’est en sous-sol que nous avons rendez-vous avec les Pr. Patrick Flamen, Chef du Service de Médecine Nucléaire de l’Institut Bordet, et Carlos Artigas pour discuter futur de la médecine nucléaire. Même ici, les chambres et bureaux ont droit à leur part de ciel bleu. Une prouesse architecturale qu’il est important de souligner.

Par François Daubresse

Nos deux hôtes du jour ont le sourire. Un an après le déménagement, la médecine nucléaire de Bordet tourne à plein régime et est devenu un centre d’excellence en radiothéranostique unique au monde.

Paris Match. Théranostique vous dites ?
Pr. Flamen. La théranostique, c’est le futur de la médecine nucléaire. Pour faire simple, il s’agit d’une technologie qui, grâce à des molécules couplées à des radio-isotopes, permet à la fois la détection et le traitement de certains cancers. Je m’explique. Les cancers se caractérisent par l’expression de certaines cibles qui peuvent être reconnues par des molécules. Celles-ci sont alors couplées à des radio-isotopes à visée diagnostique ou thérapeutique. Autrement dit, on traite ce que l’on voit et l’on voit ce que l’on traite !
Pr. Artigas. Exact. Aujourd’hui, lorsque la maladie a envahi tout l’organisme, il est difficile de visualiser tous les organes touchés par les métastases. Nous injectons donc au patient un traceur radioactif à visée diagnostique. Comme ces émetteurs espions que l’on place sous les voitures dans les films. Le traceur va aller se coller naturellement sur les tumeurs et les mettre littéralement en lumière. Grâce au PETScan, nous allons obtenir une image du corps entier du patient avec une cartographie précise des lésions cancéreuses, nous permettant aussi de suivre leur évolution face aux traitements.
Pr. Flamen. La partie thérapeutique de cet exercice consiste alors à charger ces traceurs avec des radio-isotopes ‘tueurs’ qui vont bombarder et tuer les cellules tumorales. C’est une sorte de cheval de Troie… mais explosif. Les tumeurs ou métastases attirent le traceur qui les irradie.
Pr. Artigas. Ces traitements de haute précision sont utilisés lorsque les métastases se sont multipliées, qu’elles ont envahi l’organisme et que la chirurgie n’est donc plus possible.

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En parlant de cela. Sur quels types de cancer travaillez-vous plus précisément ?
Pr. Flamen. Actuellement, le traitement est très efficace contre les métastases provoquées par le cancer de la prostate. Il cible une protéine spécifique se trouvant sur la membrane tumorale : le PSMA. Nous le couplons tout d’abord à un isotope à visée diagnostique, le Gallium-68, et ce afin de visualiser tous les foyers de récidive. Nous procédons ensuite de même avec un isotope à visée thérapeutique, le Lutétium-177 qui va aller irradier les sites tumoraux.

Et ça marche toujours ?
Pr Artigas. En tout cas, nous avons 65% de réponses chez ces patients qui n’ont plus aucune alternative thérapeutique. Il faut aussi savoir que ce traitement a été démontré être plus efficace et mieux supporté que les chimiothérapies ou les radiothérapies classiques. Nos patients bénéficient de ce traitement toutes les 6 à 8 semaines. Bien entendu, nous travaillons main dans la main avec l’oncologue référent du patient qui continuera à le suivre après chaque traitement et pourra contrôler l’évolution de la maladie.
Pr. Flamen. Oui, il est important de signaler qu’il s’agit d’un véritable travail multidisciplinaire qui nécessite des connaissances très pointues an radio-physique et en radio-pharmacie notamment. Le développement de la théranostique fait que la Médecine Nucléaire n’est plus seulement aujourd’hui une spécialité d’imagerie médicale mais aussi une spécialité clinique avec la gestion des patients en consultation et en hospitalisation.

Tout le monde a droit à ce type de traitement ?
Pr. Artigas. A ce stade, non. C’est un traitement dit de 3e ligne. C’est-à-dire que le patient qui arrive chez nous a déjà subi d’autres traitements mais qui ne fonctionnent pas ou plus. Nous sommes le premier centre homologué en Belgique à pouvoir proposer ce traitement avec du Lutetium177-PSMA qui est désormais remboursé. Nous développons actuellement des collaborations avec des oncologues d’autres centres afin qu’ils puissent proposer à leurs patients cette thérapie non encore disponible chez eux.
Merci pour ce petit cours de médecine nucléaire accéléré. Parlons un peu de votre situation, ici à l’Institut Bordet. La dernière fois que nous nous étions vus, c’était à la Porte de Halle… l’environnement a bien changé dites-moi.
Pr. Flamen. Oui. Grâce notamment à un financement de 6,5 millions d’euros de l’Association Jules Bordet, nous avons fait un bond de géant. Nos équipements sont uniques en Belgique. Nous disposons de deux gamma caméras SPECT/CT de dernière génération-dont un exclusivement réservé aux activités de recherche- et de deux scanners de dernière génération pour des examens encore plus rapides et précis.

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Et puis, pas de molécules théranostiques sans radio-pharmacie pour les produire…
Pr Flamen. Effectivement, nous disposons désormais dans le nouvel hôpital d’une radio-pharmacie aux normes GMP les plus strictes nous permettant désormais de produire ces molécules avec un niveau de sécurité et de qualité équivalent à celui de l’industrie pharmaceutique. Toutes ces infrastructures nous permettent de traiter nos patients et de participer à de vastes études multicentriques internationales.

Vous traitez beaucoup de patients grâce à ces nouvelles molécules ?
Pr. Artigas. Dans le nouvel hôpital, nous disposons de 5 chambres métaboliques entièrement dédiées aux traitements isotopiques. Nous traitons actuellement entre 10 et 15 patients par semaine, ce qui est énorme.

Quel est l’agenda pour les années à venir ?
Pr. Flamen. Nous allons tenter d’utiliser de nouvelles protéines susceptibles de cibler d’autres types de cancer. Je pense à certains cancers colorectaux, du sein, du poumon ou encore du pancréas… et donc nous attaquer, grâce à la radiothéranostique, à d’autres cancers. Nous disposons, sur le campus de la faculté de médecine de l’ULB, d’un laboratoire préclinique qui va nous permettre de tester ces nouvelles molécules avant leur administration chez l’homme. Nous pourrons dès lors passer très rapidement en phase clinique précoce chez celui-ci.
Pr. Artigas. Nous allons aussi essayer d’affiner les dosages des traitements. Aujourd’hui, tout le monde reçoit la même dose de radiations. Demain, grâce à de nouvelles générations de SPECT-CT encore plus précises notamment, nous pourrons adapter les doses administrées après avoir mesuré la dose reçue par les lésions métastatiques et ce afin d’améliorer notre efficacité thérapeutique tout en limitant les effets toxiques

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