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Egyptologie : La momie qui chuchotait

Caroline Tilleux travaille également sur les momies préhispaniques qui, à la différence des égyptiennes, n’ont pas fait l’objet d’un embaumement artificiel mais ont été conservées naturellement grâce à un terrain propice à la dessication et systématiquement placées en position fœtale. | © DR

Sciences & Espace

Caroline Tilleux est spécialiste des rites funéraires et des processus de momification, Caroline Tilleux est doctorante en Egyptologie. Elle lève un coin du voile sur les mystères qui entourent le monde envoûtant des momies.

 

 

Paris Match : L’Egypte antique a toujours fasciné, en particulier à cause du rapport qu’elle entretenait avec l’éternité et des techniques de conservation des corps auxquelles elle a eu recours avec une remarquable efficacité. Que nous apprend aujourd’hui l’étude de ces momies dont les Musées Royaux d’Art et d’Histoire possèdent une vingtaine de spécimens ?
Caroline Tilleux : Les nouvelles technologies nous permettent d’investiguer ces différents corps de manière bien plus approfondie que par le passé où on se contentait de procéder au déballage pour obtenir des informations sur le mode de vie, le statut social de l’individu ou les éventuels objets de rituel funéraire. Grâce aux techniques médicales non invasives, on ne touche plus à l’intégrité de l’individu, qu’elle soit corporelle ou spirituelle. Cette nouvelle approche est évidemment pluridisciplinaire et permet d’en apprendre bien davantage sur les traumatismes ante ou post mortem, mais aussi en matière de mode de vie et de statut sanitaire, régime alimentaire, cause du décès, maladie, etc.

En 2015, vous avez procédé à l’exploration non invasive d’une momie par CT scanner et vous avez notamment mis jour des vestiges de chirurgie dentaire insoupçonnés. Comment s’est effectuée cette collaboration avec le service d’Imagerie médicales des cliniques saint Luc ?
Il s’agissait en effet d’un partenariat qui a pu être réalisé avec les chefs du service d’Imagerie médicales de l’UC Louvain, les professeurs Coche et Danse que j’avais approchés dans le cadre de mon projet de thèse, en collaboration avec Luc Delvaux, le conservateur de la section égyptologie. Nous avons travaillé en dehors des heures de la patientèle et de manière totalement bénévole. Il a fallu mettre au point tout un protocole d’hygiène pour amener ces vestiges humains à l’hôpital et s’entourer de mille et une précautions pour éviter tout dommage. Grâce à l’infirmier technologique Jean-Philippe Hastir qui a paramétré les machines, nous avons bénéficié d’une vision globale du corps et de ce qui se passait sous les bandelettes. Une de ces momies, dite Osirmose, que l’on croyait être de sexe féminin lors d’analyses antérieures s’est révélée être celle d’un individu masculin souffrant d’usure dentaire liée à des traces d’abcès. L’intervention d’un stomatologue qui a imprimé en 3D la mâchoire de la momie a mis en exergue une cavité prouvant que l’individu avait fait l’objet d’un acte chirurgical volontaire ; on lui avait ouvert une partie de la mâchoire pour faciliter l’écoulement purulent et le soulager. Le plus étonnant, selon le stomatologue, c’est que les instruments chirurgicaux utilisés à l’époque étaient, à peu de choses près, les mêmes que ceux utilisés aujourd’hui en stomatologie.

 

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Dans quel contexte l’émission Matière Grise s’est-elle intéressée à vous ?
J’ai été contactée suite à la visibilité médiatique obtenue lors de notre campagne de CT-scan. Le souhait était de suivre l’équipe (MRAH-CUSL) lors d’une séance de scan.
Un journaliste, Renaud Dewit, est venu filmer la momie concernée au musée et nous a posé des questions sur sa provenance, la période historique à laquelle elle appartenait et les raisons des analyses médicales. Ensuite, il nous a suivis aux cliniques universitaires Saint Luc pour filmer toute cette partie, installation du corps dans la machine, acquisition et observation des premières images, etc. Tous les « acteurs du projet » ont pu participer et répondre aux questions en fonction de leur domaine d’activités et de compétences. Le journaliste a été à l’essentiel et j’ai trouvé l’émission très bien construite à partir de deux ou trois moments de tournage.

Que répondez-vous à ceux qui s’obstinent à croire que les malédictions des momies pèsent sur la tête des chercheurs ?
Je vous assure que je suis en excellente santé, ce qui contredirait tout ce qui a pu être raconté à ce sujet, en particulier lors de la découverte de la tombe de Toutankhamon, sans doute pour renforcer l’intérêt mystique. Bien sûr, on pourrait penser que des bactéries prisonnières du sarcophage pendant plus de deux mille ans auraient pu contaminer des systèmes immunitaires plus faibles. Mais tout cela fait partie d’un certain imaginaire collectif.

 

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