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Le langage corporel de Poutine analysé : « Il cherche à montrer qu’il prend de la place… »

Le Grand livre de la synergologie permet de décoder le langage corporel pour mieux comprendre l'autre... Un exercice auquel les "grands" de ce monde n'échappe pas grâce à Phlippe Turchet. | © TASS/ABACAPRESS.COM

Sciences & Espace

L’expert en synergologie et auteur Philippe Turchet s’est prêté à l’exercice. Pour Paris Match, il a analysé la communication de trois personnalités très en vue pour le moment… Edifiant !

 

Par Laurent Depré

Il y a peu Philippe Turchet, docteur en sciences du langage et chercheur associé au Laboratoire MoDyCo de l’Université Paris-Nanterre, était en tournée pour parler de l’actualisation de l’ouvrage La synergologie et du Langage universel du corps. Un livre paru en quinze langues et ressorti donc fin 2021 sous le nouveau titre de Le grand livre de la synergologie. 

Il contient donc une décennie supplémentaire de découvertes dans l’étude du langage corporel et des nouvelles perspectives de la discipline. Dans son introduction, l’auteur explique le plus simplement du monde, à l’aide d’un calcul rapide, pourquoi il est important d’apprendre à décoder le langage corporel de l’autre… « Au mitan de notre vie, à 40 ans environ, à raison de six heures quotidiennes de conversation, nous aurons passé plus de 43 000 heures à converser avec un interlocuteur silencieux sans autres indicateurs que le langage de son corps, soit quatre années entières d’échanges à nous assurer que l’autre personne écoutait, comprenait, était d’accord avec nous… »

Assez révélateur de l’importance à accorder au sujet… Nos millions d’années d’évolution ont bien sûr préparées notre cerveau à détecter et à analyser le langage corporel de l’autre. Mais l’auteur, dans son livre, nos invite à un travail d’éducation du regard. Il nous convie aussi à dépasser certains stéréotypes ou préjugés qui nous aveuglent. Enfin, il donne toute une série de clés pour déconstruire le mensonge et instaurer de l’authenticité dans les relations.

Nous lui avons demandé ainsi d’analyser le langage corporel de trois personnalités connues de tous. Pour ce faire, nous lui avons transmis trois vidéos qu’il a pris le temps de décrypter. Les personnalités sont Vladimir Poutine, Eric Zemmour et Stromae. Voici le résultat de l’analyse de Philippe Turchet !

 

Vladimir Poutine : une communication à l’état brut

Photo: Kay Nietfeld/dpa

« Vladimir Poutine est un homme en vigilance constante ! Ses paupières supérieures lorsqu’il cligne des yeux ne se referment presque jamais totalement. C’est un signe de vigilance.

Il communique les jambes largement ouvertes et écartées. Il cherche à montrer qu’il prend de la place, en se tenant très droit, en tenant très fort son bureau le corps rigide. Il est très froid. Il travaille à dégager une position de force et montrer qu’il est solide. Mais on sent que c’est là un travail comportemental. Sa communication corporelle sonne faux.

Quand il veut retenir ses propos, Vladimir Poutine ferme la bouche très manifestement. C’est très visible et facile à repérer pour un spécialiste. On mesure que sur le thème sur lequel la bouche s’est fermée dès la fin de la phrase, il ne dit pas tout. Il n’ira d’ailleurs jamais plus loin. Il est donc facile de repérer les sujets sur lesquels il n’a pas envie d’aller.

Dans sa entrevue récente avec Emmanuel Macron, il se gratte, réajuste ses vêtements, fait des mimiques lorsque le président français parle. Il envoie le message que Macron n’est pas important pour lui, car il peut presque faire une activité annexe lorsque son interlocuteur parle… Il montre qu’il ne l’écoute pas vraiment.
Il a tendance à se gratter beaucoup. C’est le signe qu’il a besoin de contrôler son impulsivité. Ce sont des messages qu’envoie le corps. La personne qui se gratte n’en n’a pas conscience. 

Lorsque Macron dit « nous » pour lier la Russie et l’Europe, Vladimir Poutine se gratte le nez. Il ne veut pas de ce « nous ». Il cherche à paraître lui comme une force, comme celui dont on doit avoir peur plutôt qu’un allié du chef d’État français et à travers lui de l’Europe. Il ne sourit pas, ne fait aucun effort pour montrer qu’il est aligné sur les positions de la France et donc sur celles de l’Europe. Quand sa colère monte, le coin de sa bouche droite remonte.

Son langage corporel n’est pas un langage corporel de conciliation, dans un contexte où il aurait été plus agréable qu’il le soit. »

Vidéo analysée : https://www.youtube.com/watch?v=JjEDWGiA0DM 

Eric Zemmour : une dureté goguenarde

Photo by CLEMENT MAHOUDEAU / AFP

« Eric Zemmour communique de manière chaleureuse si bien que son langage corporel efface la dureté de son propos. Mais communiquer de manière chaleureuse qu’est-ce que cela veut dire ? D’abord il parle avec les deux mains et davantage avec la main gauche et la partie gauche de son corps qu’avec la main droite (alors même qu’il est droitier).

La partie gauche du corps envoie sans que nous en soyons conscients des messages moins durs que la partie droite du corps. Des messages dont nous ne sommes pas conscients mais qui sont plus humains (exemple : les mères droitières comme gauchères portent davantage leur bébé sur le bras gauche que le bras droit, et lorsqu’elles s’ouvrent montrent davantage leur côté gauche de visage que leur côté droit).

L’auditeur n’est pas conscient de cet aspect mais ça se mesure et ça renforce son humanité. Une véritable aubaine pour Eric Zemmour dont le message est souvent d’un rare pragmatisme et d’une dureté affirmée.

Ensuite, son visage et très mobile si bien qu’il il ne paraît pas froid. Il image ce qu’il dit en s’accompagnant de gestes. Mais sa plus grande force c’est qu’il est capable de sourire quand il est attaqué. Et son sourire est un « vrai » sourire. Il y a comme lui, des gens qui ont l’habitude de sociabiliser, qui sont capables de sourire même lorsqu’ils ne ressentent pas de bien-être et ce sourire passe pour un vrai sourire… On sait aujourd’hui que c’est possible grâce aux travaux de Kraumhuber.

En fait la force d’Eric Zemmour c’est que la quasi férocité de certains propos ne fait pas peur parce qu’elle est cachée sous des airs presque goguenards et des expressions corporelles qu’on adresserait volontiers à un vieil ami, alors qu’il est en situation de rivalité. Il est capable de se faire critiquer très fort sans cesser de communiquer avec ouverture. Sa longue expérience de journaliste chroniqueur lui a ainsi donné des atouts de communication. »

Vidéo analysée : https://www.youtube.com/watch?v=A1E4D_oPFiM

 

Stromae : le talent caché derrière la simplicité

©PHOTOPQR/LE PARISIEN/Fred Dugit

« Face à ses interlocuteurs, Stromae se place de telle manière qu’il semble presque toujours à leur niveau voir plus petit qu’eux, alors même qu’il est très grand (1m91). Il montre qu’il n’éprouve pas le besoin d’écraser l’autre de sa présence. Bien au contraire, il prend le moins de place possible. L’artiste montre qu’il est davantage le créateur solitaire que le chef qui avance sabre au vent. Il aime qu’on le guide, qu’on l’emmène, qu’on l’entoure. Dans le clips vidéo d’interview où on le voit marcher, c’est pareil. Il a tendance à marcher juste en retrait par rapport à ses interlocuteurs.

Derrière une assurance réelle quand il s’exprime, il montre intrinsèquement un certain manque plus profond de confiance en lui. Un constat dénoté par le fait que lorsqu’il parle à l’autre ses sourcils se déplacent beaucoup. Beaucoup de mouvements d’axes de tête, de mouvements d’épaule également. Or le corps ne fait rien sans raison. S’il micro-bouge tellement, s’il fait l’effort d’aller chercher ses interlocuteurs et s’assurer qu’ils soient bien intéressés par ce qu’il dit, c’est là encore comme s’il avait peur de ne pas les convaincre.

Fondamentalement il aime les gens, il acquiesce beaucoup de la tête lorsque l’autre parle, comme pour aider les journalistes à faire de bonnes interviews. En leur montrant qu’il les comprend et qu’ils peuvent avancer dans leurs questions. 

Très authentique, il est simple et ne joue pas de jeu. Stromae n’a pas de difficultés à montrer ses fêlures en les cachant derrière un langage du corps factice. Dans le journal télévisé d’Anne-Claire Coudray, ce soir-là il est anxieux et même triste… S’il sourit, la partie gauche de son visage est beaucoup plus resserrée que la partie droite. Il y a une réelle fragilité chez cet artiste.

Cette vulnérabilité est touchante, déclenche immédiatement les réflexes empathiques de son auditoire et décuple sa créativité artistique. Mais elle est aussi à n’en pas douter par d’autres côtés, un talon d’Achille très palpable. »

Vidéo analysée : https://www.youtube.com/watch?v=m9807681aJg et https://www.youtube.com/watch?v=bGmH_V18zxQ

 

©Editions de l’homme

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