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Yaël Nazé, astrophysicienne: « Les sélections de voyageurs spatiaux sont toujours loin d’être égalitaires. Il y a encore du chemin! »

24 novembre 2022 à Madrid. L'Espagnole Sara García Alonso, chercheuse en biotechnologie et biologie moléculaire du cancer est l'une des six femmes sélectionnées dans la nouvelle promotion d'astronautes de réserve de l'Agence spatiale européenne (ESA). ©A.PÃ ©Rez Meca/via Belga

Sciences & Espace

La sélection de cinq astronautes de carrière de l’Agence spatiale européenne (ESA), officialisée le 23 novembre dernier, compte deux femmes. S’y ajoutent six femmes sur onze parmi les réservistes. Vers la fin du plafond de verre dans l’univers? «On note une amélioration», nous dit Yaël Nazé, astrophysicienne belge. Elle rappelle par ailleurs que « les sélections de voyageurs spatiaux sont toujours loin d’être égalitaires. Oui, il y a encore du chemin! »

Les astronautes de l’ESA confirmés à Paris il y a quelques semaines comptent, comme on sait, un Belge, Raphaël Liégeois, spécialiste en neurosciences; un médecin suisse, Marco Sieber, un ingénieur aéronautique espagnol, Pablo Alvarez Fernandez, mais aussi deux femmes : Sophie Adenot, française, pilote d’essais d’hélicoptères, membre de l’armée de l’air et de l’espace française, et Rosemary Coogan, astronome britannique.  «Sans oublier six femmes sur onze astronautes dans la réserve… Deux sur cinq parmi les choisis, six sur onze dans les réservistes, les choses s’améliorent», constate Yaël Nazé. Même si l’égalité est encore loin d’être acquise.

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Chercheuse FNRS à l’Université de Liège, Yaël Nazé est spécialiste des étoiles massives et de leurs interactions avec leur environnement. Elle a reçu le prix Jean Perrin 2017 pour son travail de vulgarisation dans ce domaine. Auteure d’une série d’ouvrages dont Femmes astronomes (Biblis, éd. CNRS, Paris) et Astronomie de l’étrange (éd. Belin), elle parle avec une verve infinie de la présence des femmes dans les sciences et l’espace, de ces plafonds de verre et autres obstacles invisibles qui subsistent sur la terre comme dans le ciel. Elle dépeint par le menu, avec un talent de conteuse rare, la saga décoiffante de ces pionnières.

Chercheuse FNRS à l’Université de Liège, Yaël Nazé est spécialiste des étoiles massives et de leurs interactions avec leur environnement.  C’est aussi une formidable conteuse. ©Jean Louis Wertz

“Qui a découvert un nombre incroyable de comètes et d’astéroïdes ? Une femme. Qui permit de comprendre comment s’organise la population stellaire ? Une femme, de nouveau. Qui découvrit la loi permettant d’arpenter l’Univers, qui trouva des phares dans l’espace, qui comprit le fonctionnement des forges stellaires ou qui bouleversa notre vision de l’Univers ? Encore et toujours des femmes… » Tout cela vous l’explicitez avec brio dans votre livre Femmes astronomes (éd. CNRS, Biblis)…

Yaël Nazé. Quand on doit citer un astronome « historique » au hasard, on pense le plus souvent à des hommes : Ptolémée, Galilée, Copernic ou, plus près de nous par exemple, Hubble. Or les femmes observent et étudient les étoiles depuis la haute antiquité. Pourtant quand j’étais étudiante, je n’ai pas entendu parler d’elles. Je pense qu’il est important de mettre enfin en lumière ces exploits méconnus. Leurs découvertes, qui concernent toutes de grands thèmes de l’astrophysique contemporaine.

Vous évoquez une série de parcours passionnants, tant sur l’angle de la recherche et de la découverte que sous l’angle humain. Certaines de ces chercheuses ont dû progresser dans l’ombre d’un homme…

Au cours des siècles, les femmes n’ont guère eu accès aux sciences en général et à l’astronomie en particulier. Les femmes ne faisaient pas d’ études, il leur a fallu acquérir des connaissances, cela s’est donc fait souvent en famille. Parfois les hommes avaient besoin d’aide et ils formaient alors des filles, sœurs, cousines, épouses… Qui ont donc évolué à l’ombre d’un homme.

Vous expliquez aussi qu’historiquement, les femmes dans ce domaine ont été souvent assignées à des tâches subalternes, du moins plus ingrates et souvent monotones comme le calcul, le “computing”. Tout ce qui est plus fastidieux, moins rutilant en quelque sorte. Cela s’ajoutant à la fameuse charge mentale générale…

A la fin du XIXe et au XXe siècles on trouve des « computers » ou « calculatrices ». Ce ne sont pas des postes prestigieux ni à salaires importants. Généralement, ces femmes étaient de bonne famille et non mariées/sans enfants (dès qu’elles se mariaient, elles quittaient l’observatoire). Donc pas sûr que cette notion de charge mentale s’applique ici, au XIXe siècle dans ces milieux. Ces tâches ingrates, les hommes n’en veulent pas – ils sont donc soulagés de les refiler…. Une ouverture toute relative donc. Et les femmes ne demandaient pas d’avancement, ce genre de phénomène. Dès la fin du XIXe, des universités vont s’ouvrir et inclure des cours de science dans leurs cursus. Les femmes auront, très progressivement accès à des formations universitaires.

Mais ce très tardivement, même au sein de campus américains parmi les plus réputés et que l’on aurait imaginés précurseurs dans le domaine…

A Princeton par exemple, les doctorats ne se sont ouverts aux femmes qu’en 1975. Mais d’autres universités l’avaient fait avant. Dès le moment où a commencé à les former, les femmes ont mis le pied dans la porte et ont commencé à se faire une place.

A ce propos, vous signalez que les différences entre cerveaux masculins et féminins – qui privilégieraient chez les homme la bosse es maths ou l’aptitude à maîtriser l’espace etc – sont un mythe et dénoncez ce “neuro-sexisme”.

Oui les chercheurs en neurosciences ont depuis longtemps démonté ce mythe, mais il continue hélas à circuler.

Les Harvard computers, ou « calculatrices », travaillant sous la houlette de Charles Pickering – on les appelle parfois « le Harem de Pickering » – en plein travail au Harvard College Observatory vers 1890. ©Harvard /Wikipedia

Vous rappelez, dans le 1er chapitre de votre livre, Astronomie de l’étrange (éd. Belin), l’histoire des femmes dans l’espace. La première d’entre elles est russe.

Je vous renvoie ici à mon livre. C’est l’URSS qui va réaliser le premier envol féminin (on ne parle pas ici de la chienne Laïka). Une victoire démontrant l’égalité des genres chez les Soviets, une égalité si bien ancrée qu’il faudra attendre vingt ans pour avoir une seconde cosmonaute ! En fait, sur cinq décennies (avant la mission d’Elena Serova en 2014), dix-neuf femmes ont été entraînées pour seulement… trois finalement autorisées à voler.
La situation est donc loin d’être rose à l’est. Les premiers essais, destinés au simple effet de manche politique, commencent par l’ana- lyse de dossiers de diverses femmes pilotes et parachutistes, y compris amatrices. Finalement, cinq femmes sont sélectionnées et débarquent à la Cité des étoiles. Leurs collègues masculins ne les accueillent pas à bras ouverts, les techniciens et ingénieurs les voient comme inutiles, peu qualifiées et ne connaissant pas l’armée. Mais leur opiniâtreté lors des tests les fait un peu changer d’avis et puis la volonté politique a le dessus : la première femme dans l’espace se doit d’être communiste. Alors l’entraînement a bien lieu.

La Russe Valentina Terechkova sera la première femme dans l’espace. « Une perle, du point de vue politique : fille d’un héros de guerre, ouvrière dans une usine textile, jolie, et bonne communiste – la prolétaire bien sous tous rapports, donc, une « Gagarine en jupons » qui fait l’unanimité. C’est elle qui part le 16 juin 1963 et les rumeurs, négatives, sur la qualité de son vol circulent dès son retour. »

Au final, il faut bien sûr en sélectionner une sur les cinq. Janna Iorkina non seulement aime trop les chocolats et les gâteaux (sic !), mais elle rate un test dans le simulateur du Vostok et manque une partie de l’entraînement à cause d’une blessure à la cheville consécutive à un saut en parachute. Tatiana Kuznetsova est fort jeune, et ils pensent qu’elle manque de caractère pour résister à la pression (notamment médiatique), puis elle tombe malade. Quant à Valentina Ponomariova, elle a du caractère, trop même – elle fume, jure, et quitte même la base sans permission. Irina Soloviova semble correcte, mais s’avère peu sociable. Reste donc Valentina Terechkova. Une perle, du point de vue politique : fille d’un héros de guerre, ouvrière dans une usine textile, jolie, et bonne communiste – la prolétaire bien sous tous rapports, donc, une « Gagarine en jupons » qui fait l’unanimité. C’est elle qui part le 16 juin 1963 et les rumeurs, négatives, sur la qualité de son vol circulent dès son retour.
En tout cas, la « première » est réalisée, les Américains sont encore battus, et il n’y a donc plus besoin de filles. Les Soviétiques ont donc créé à partir de zéro une promotion de femmes, pour la galerie, et ensuite éliminé les autres….Le groupe est démantelé, et ce n’est que deux décennies plus tard, quand les Américains envisagent sérieusement d’envoyer leur première astronaute, que les Soviétiques organisent en urgence une nouvelle sélection, un nouvel entraînement, et un nouveau lancement. Svetlana Savitskaïa devient alors la deuxième femme de l’espace, et la première à voler deux fois, avec des équipages mixtes !

La cosmonaute russe Valentina Terechkova, première femme à avoir volé dans l’espace, au cosmodrome de Baikonur, le 16 juin 1963. © TASS/AFP/Belga

Que dire des Américaines ?

Il ne faut pas croire que, pendant tout ce temps, rien ne s’est passé côté américain : il y eut la triste aventure des « Mercury 13 ». Tout commence par une initiative personnelle lancée par un duo enthousiaste. Le médecin William Randolph Lovelace II signale à un collègue, le général de brigade Donald Flickinger, avoir entendu lors d’une conférence à Moscou en 1959 que des femmes soviétiques pourraient aller dans l’espace. Cela l’a fait réfléchir car des tests ont déjà montré que les femmes supportaient mieux la douleur, la chaleur, le froid, la solitude et la monotonie. Bref, Lovelace se demande si les femmes ne pourraient pas passer les mêmes tests que les premiers astronautes américains – juste pour voir… et plus si affinités. Il faut dire qu’il est particulièrement bien placé pour tenter cette expérience car c’est lui qui a élaboré les tests pour choisir les premiers astronautes américains, les fameux sept de Mercury ! Flickinger, lui, a fait passer en 1959 quelques tests sur sa base à une femme pilote, Ruth Nichols : petit tour en centrifugeuse, test d’isolement, reproduction d’impesanteur… Hélas, les médias ont vent de l’affaire et son employeur, l’Air Force, se fâche et interdit tout essai de ce genre à l’avenir. En parallèle, le magazine Look veut créer le buzz, en proposant quelques tests à une autre femme pilote, Betty Skelton. Elle rencontre ainsi les Mercury 7 ainsi que quelques cosmonautes, mais elle ne se fait aucune illusion : ses résultats ne sont jamais dévoilés (ni même mesurés ?), c’est juste un coup médiatique.

Jerrie Cobb, membre du groupe « Mercury 13 ». ©NASA/Wikipedia.

Les avantages, notamment physiologiques, et ces qualités d’adaptabilité des femmes n’a donc pas pu, expliquez-vous, convaincre alors la NASA.

Au niveau purement médical, objectif, l’envoi de femmes dans l’espace présente pourtant un intérêt certain. Mais il faudra attendre le début des années 80 (avec une sélection à la fin des années 70) pour voir la première femme dans l’espace.

Vous soulignez le rôle d’une série américaine culte qui stimulera cette évolution…

Alors que la NASA traîne du pied, le changement va venir d’une direction inattendue : la télévision. Au milieu des années 1960, un certain Gene Roddenberry se lance dans une série spatiale. De manière inattendue, il y place une femme dans le rôle de « Number One », l’officier en chef après le capitaine. Le pilote de Star Trek est fourni à NBC en février 1965, qui refuse la proposition… mais veut en voir une version modifiée. Exit bien sûr la femme qui commande, mais Roddenberry se plie à l’injonction en y mettant son grain de sel. L’officier communications, toujours présent à l’écran, sera le lieutenant Uhura. Particularités : c’est une femme, afro-américaine de surcroît ! Après la diffusion de la série entre 1966 et 1968 suivie de ses multiples rediffusions, Star Trek gagne en popularité, et voir une femme dans l’espace ne semble plus si saugrenu. En plus, l’actrice, Nichelle Nichols, s’engage activement dès les années 1970 pour faire bouger les mentalités à la NASA. La jeune femme, qui était loin d’être idiote, a surfé sur cette vague de notoriété pour pousser les femmes à postuler et a obligé la NASA à leur ouvrir ses portes. Elle fait campagne dans les écoles et les universités, appelant femmes et minorités à ne plus hésiter à poser leur candidature… Des femmes sont alors enfin sélectionnées en 1978 pour un nouveau groupe d’astronautes et la première d’entre elles,
Sally Ride, embarque sur la navette en 1983. En 1999, Eileen Collins devient la première commandante de la navette spatiale américaine et elle rencontre les « Mercury 13 » (enfin, les onze qui restent après deux décès) : ce sera la première réunion collective pour ces pionnières !

Sept membres du groupe Mercury 13 (ou First Lady Astronaut Traineees), groupe de 13 femmes ayant suivi des tests physiologiques identiques à ceux de la NASA au début des années 1960, posent devant la navette spatiale, en 1995. De gauche à droite : Gene Nora Jessen, Wally Funk, Jerrie Cobb, Jerri Truhill, Sarah Ratley, Myrtle Cagle et Bernice Steadman.  ©NASA-Wikipedia

Que reste-t-il de ces avancées ?

Eh bien, les sélections de voyageurs spatiaux sont toujours loin d’être égalitaires… Oui, il y a
encore du chemin ! Lors de son vol, le Britannique Tim Peake fut ainsi présenté partout comme le premier sujet de Sa Majesté dans l’espace, en oubliant purement et simplement Helen Sharman, compatriote partie vingt-quatre ans plus tôt ! On peut aussi prendre le cas de l’Allemagne : onze spationautes au compteur, dont… zéro femme.

En parlant de Star Trek, vous dites que si les femmes s’investissaient davantage dans l’écriture ou la réalisation de récits de science-fiction, cela contribuerait aussi à faire évoluer les choses. Vous avez par ailleurs mis en lumière le parcours de deux d’entre elles… au XVIIIe siècle.

Leurs romans n’ont pas révolutionné la science-fiction mais il y a eu deux femmes auteurs dans ce domaine au siècle des Lumières… Deux écrivaines issues d’univers très différents imaginent des voyages interplanétaires mêlant astronomie et revendications sociales. En 1765 et 1766, Marie-Anne Roumier-Robert publie, à près de 60 ans, Les voyages de Milord Céton dans les sept planètes. Un jeune Anglais et sa sœur explorent le système solaire. En 1783, Cornélie Wouters signe à 34 ans Le char volant, un récit vif dans lequel est décrit un séjour sur la Lune. Les deux textes révèlent la naissance d’une science-fiction fémi­niste sous les règnes de Louis XV et Louis XVI ! Pourtant, comme ces écrivaines que tout oppose, ces œuvres sont aujourd’hui encore largement méconnues… J’ai personnellement une préférence pour la « Belge », Cornélie Wouters.

Il y encore, déplorez-vous, trop peu de femmes réalisatrices, en particulier dans le domaine de l’anticipation.

La Servante écarlate, (roman de science-fiction dystopique de Margaret Atwood, publié en 1985), écrit par une femme, est un récit d’anticipation. Il y a de plus en plus de livre de science fiction écrits par des femmes mais ils sont souvent moins médiatisés.

Au départ, pour être astronaute à la NASA comme en URSS, il fallait être pilote d’essai ?

Oui, or les femmes , même si elles étaient, dans les tests, plus douées que les hommes, n’avaient pas accès à ce métier. Il a fallu une véritable volonté…

L’ingénieure Joan Fencl Bowski, qui avait participé à la création de la capsule Mercury s’est vu refuser l’accès à la base de la NASA malgré la bénédiction de son chef… Le vice- président de McDonnell Aircraft, la compagnie où elle travaillait, refusa en effet de lui donner un laissez- passer car il n’y avait pas de toilettes pour femmes sur le site.

Dans Astronomie de l’étrange toujours, vous citez les contraintes fantaisistes, qu’imposerait, selon les homme de la NASA, la présence de femmes dans des véhicules spatiaux…

Quelles raisons peut- on trouver pour ne pas envoyer de filles dans l’espace ? C’est simple ! Il suffit de dire qu’elles ont des… besoins particuliers. Alors, on commence par le début : le petit coin. C’est un grand classique qui fonctionne toujours. Par exemple, les femmes astronomes n’avaient pas accès à l’observatoire du mont Palomar pour cause de « toilette unique ». Et comme forcément, les latrines ne pouvaient être mixtes… Voilà, voilà, ce n’est pas de leur faute… Cela dura jusqu’en 1965, année où Vera Rubin obtint, pour la première fois, le droit d’observer malgré son sexe. Je cite aussi cet épisode: l’ingénieure Joan Fencl Bowski, qui avait participé à la création de la capsule Mercury s’est vu refuser l’accès à la base de la NASA malgré la bénédiction de son chef… Le vice- président de McDonnell Aircraft, la compagnie où elle travaillait, refusa en effet de lui donner un laissez- passer car il n’y avait pas de toilettes pour femmes sur le site. Enfin, pendant des années, les ingénieurs mâles, tant soviétiques qu’américains, ont expliqué à grand renfort de schémas et de savants calculs qu’envoyer des femmes dans l’espace, non, sérieusement, ça n’était pas possible : si on dépassait quelques heures de vol, ça impliquait de dédoubler les toilettes… Comme disaient les ingénieurs des Gemini : de l’espace et de la masse perdus « sans raison ».

Ensuite, il y a la morphologie… Il faut développer des combinaisons spécifiques, ce qui représente un coût supplémentaire pour un programme spatial déjà peu gratuit. Alors les apprenties voyageuses ont commencé à utiliser les tenues les plus petites prévues pour ces messieurs… Au mieux, on fait quelques corrections rapides, et voilà. Et tant pis aussi s’il faut revenir sur une annonce tonitruante, comme en mars 2019 : la première sortie spatiale totalement féminine fut alors annulée car il n’y avait pas assez de « petits » scaphandres – c’est bête, on n’y avait pas pensé lors du communiqué de presse… Comme dit la blague : « Pourquoi les femmes ne vont pas dans l’espace ? Mais parce qu’elles n’ont rien à se mettre ! » Les règles ont posé un problème aussi… aux hommes. Jusqu’à ce qu’un mâle se rende compte que circulation sanguine et règles sont deux choses bien différentes et que la nature fonctionne très bien pour évacuer ce sang- là quelle que soit la position. Aujourd’hui, les femmes astronautes ont le choix entre implant hormonal supprimant leurs règles pendant leur vol ou les méthodes habituelles. Il a quand même fallu un temps d’ajustement. Sally Ride, première Américaine dans l’espace, raconte ainsi que des ingénieurs inquiets lui ont demandé si cent tampons, c’était suffisant pour une mission d’une semaine. Elle leur a répondu gentiment que ce n’était pas le bon chiffre… Il y a aussi le matériel à emporter. Dès le début de la conquête spatiale, les ingénieurs de la NASA avaient prévu des kits d’hygiène personnelle pour les astronautes, avec tout ce qu’il fallait : savon, déodorant, peigne, rasoir, brosse à dents, dentifrice et shampoing sec. Début des années 1980, avec le départ de Sally Ride, ils font un gros effort de réflexion : si on envoie des femmes là- haut, il faut changer le kit car qui dit femme dit maquillage, forcément. Bien sûr, dans leur infinie sagesse, ils n’ont pas pensé à demander aux candidates astronautes ce qu’elles en pensaient, ni de quoi elles avaient besoin. Ils ont fait le choix eux- mêmes, et ces discussions entre mâles ont déterminé qu’il ne fallait pas moins de quatre compartiments pour le maquillage mais pas de « simple » lotion hydratante (qui s’avère en fait assez utile dans l’espace).

Et à nouveau ce déploiement de tâches répétitives qu’on leur réserve…

Il existe bien quelques aspects de la conquête spatiale où les femmes peuvent s’avérer utiles. Si, si… D’abord, il y a toutes les tâches annexes, nécessaires mais loin de la lumière des spots : calculs d’orbites, fabrication de gants, câblage électrique de précision, élaboration de recettes diététiques, secrétariat ou infirmerie.

Quand on lui posait la question de l’envoi de femmes dans l’espace, le père du programme spatial américain, Wernher von Braun, avait l’habitude de répondre : « Les astronautes sont pour et, comme dit mon ami Bob Gilruth (directeur du centre NASA pour les vols habités), il y a 110 livres (soit environ 55 kilos) prévues dans les réserves pour l’équipement récréatif. »

Vous dites aussi dans votre livre que cela va plus loin, vous faites allusion à ce côté carrément, éhontément divertissant qui est associé aux femmes.

Quand on lui posait la question de l’envoi de femmes dans l’espace, le père du programme spatial américain, Wernher von Braun, avait l’habitude de répondre : « Les astronautes sont pour et, comme dit mon ami Bob Gilruth (directeur du centre NASA pour les vols habités), il y a 110 livres (soit environ 55 kilos) prévues dans les réserves pour l’équipement récréatif. » Oui, si on envoie une femme dans l’espace, c’est forcément pour que les astronautes puissent s’amuser un peu… Il est vrai que le sexe dans l’espace, c’est testé scientifiquement : à certains moments, les vaisseaux spatiaux prirent des allures d’arche de Noé (couples de rats, de mouches, de poissons, d’amphibiens… pour tester reproduction et développement d’embryons dans cet environnement particulier. Mais quand en 1982 le premier équipage mixte s’envole (avec la deuxième femme cosmonaute, Svetlana Savitskaïa), les rumeurs s’emballent forcément sur de prétendus essais d’accouplement ! Croyez- le ou pas, mais ce genre d’histoire n’a pas cessé, et revient même régulièrement…

Aux États-Unis, on a vu une croissance constante de la présence de femmes dans l’espace donc ça s’est diversifié du côté de la NASA. Pas seulement par rapport au genre mais aussi aux origines ethniques.

En termes de présence féminine; vous dites que l’ESA a longtemps “stagné”.

Oui. Aux États-Unis, on a vu une croissance constante de la présence de femmes dans l’espace donc ça s’est diversifié du côté de la NASA. Pas seulement par rapport au genre mais aussi aux origines ethniques.

4 novembre 2022 à Houston, Texas. Sélectionnée comme candidate astronaute en juin 2013, Nicole A. Mann est la première « native American woman » (femme amérindienne) de la NASA dans l’espace. © Bill Ingalls/NASA/ZUMA/ via Belga

Et en Russie aujourd’hui?

Il y a très peu de femmes.

Le jour où on nommera une femme incapable, pourra-t-on dire qu’on aura atteint l’égalité des genres ?

Sauf que dans l’espace l’excellence doit être là, hommes ou femme…

Dans le recrutement des astronautes à l’ESA, y a-t-il des tests de moralité ?

Moralité, non, mais psychologique, oui ! (Une façon humoristique de découvrir les tests de sélection : la BD « Dans la combi de Thomas Pesquet », écrite et dessinée par une femme, Marion Montaigne – c’est hilarant.)

Peut-il, dans la masse des candidatures, y avoir des appuis arbitraires, orientés ? Ce volume de candidatures garantit-il néanmoins statistiquement qu’on atteigne l’excellence ?

Il y a énormément de candidats. L’ESA a reçu pas moins de 22000 candidatures, avec des tests médicaux. A partir de ce nombre, après des éliminations, tests médicaux, de calcul, de résistance psychologique etc, on reste, de fait, dans l’excellence. La sélection finale se fait donc sur d’autres bases, où la géopolitique entre certainement en jeu. Leurs nominations sont le fruit de décisions politiques stratégiques.

Vous soulignez que les astronautes sont souvent, avant tout, des communicants. Et que ça ne date pas des réseaux sociaux et de ces partages de photos qu’ils font depuis quelques années, comme par exemple le Français Thomas Pesquet.

En effet, les Mercury 7 au début des années 60 l’ont fait aussi, dans d’autres médias à l’époque. Ils étaient dans toute la presse… Ils étaient alors tous pilotes au-delà des tests subis bien sûr.
Dans les traités internationaux historiques liés au spatial, les astronautes (d’État, pas les touristes bien sûr) sont désignés sous le terme d’envoyés/émissaires de l’humanité – cela montre bien, je trouve, leur rôle d’ambassadeur et donc le côté géopolitique et de représentation. S’ils peuvent servir de cobayes ou aider à la réalisation d’une expérience, ils n’analyseront pas les données, quelle que soit leur formation de départ – ce n’est pas leur rôle.

Novembre 2022 à Paris. L’Agence spatiale européenne (ESA) a sélectionné deux femmes sur cinq parmi les astronautes de carrière et six femmes sur onze parmi les réservistes. Cette promotion 2022 compte aussi un astronaute porteur de handicap. Ici, deux femmes astronautes britanniques: à gauche Meganne Christian (réserviste), à droite, Rosemary Coogan (astronaute de carrière) posent avec leur compatriote John McFall, qui participe à l’étude de faisabilité sur les parastronautes. ©Joël SAGET/AFP via Belga

Vous relevez des différences assez inattendues quant à la présence des femmes actives dans les sphères scientifiques selon les zones géographiques : en Allemagne par exemple, il y a moins de femmes qui exercent des métiers scientifiques.

En Allemagne, c’est lié entre autres à l’obligation, presque morale de prendre un congé parental important après un accouchement et à une pénurie de crèches organisées.
En revanche, en Amérique latine, il est assez courant pour des femmes de faire des métiers scientifiques et de poursuivre leur carrière dans ce sens. Elle sont énormément d’aide, un beau salaire, ont accès à des services plus accessibles et peuvent faire carrière plus tranquillement. En Italie, on trouve bon nombre de femmes dans les postes universitaires qui se trouvent être moins bien rémunérés.
Dans les pays de l’Est de l’Europe, si pour les astronautes on est très loin de l’égalité, on constate tout de même dans l’ensemble une volonté de renforcer la présence de femmes dans les sciences, c’est un vestige de l’ère soviétique. En Roumanie par exemple, il y a une proportion importante de femmes astronomes.

Et en Belgique ?

En Belgique dans le domaine de l’astronomie (ou astrophysique) on est dans la moyenne européenne : 22% moyenne, pile ce qu’il faut.

Sans différence entre nord et sud du pays ?

Non. C’est une moyenne nationale.

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En 1994, vous entamez vos études d’ingénierie, des cursus qui ne comptent en moyenne que 20% de filles dites-vous.

Dans ma section, en électricité, nous étions environ 10% de filles.

En revanche, contrairement à des disciplines comme l’ingénierie, précisément, la physique et l’informatique, l’astronomie est, soulignez-vous, assez égalitaire en termes de répartition des genres.

Pour les masters, la moitié des étudiants en astronomie sont des étudiantes. Même chose au niveau des doctorats. Cependant, quand on passe au post doc, on tombe à un tiers de femmes. Dans les postes permanents, selon les chiffres de l’International Astronomical Union, en Belgique nous ne sommes plus qu’à un cinquième.

Cette perte de forces vives féminines à ce stade s’explique notamment par un maintien de comportement traditionnels au sein de la sphère privée. Pour des raisons pratiques, les femmes auraient moins de latitude pour poursuivre leurs études…

Ces post-doctorats s’effectuent souvent vers la trentaine et ils demandent une grande productivité. Ils impliquent aussi, souvent, une installation à l’étranger. Les hommes sont moins prompts à suivre leurs femmes en cas de mutation.

Il y a aussi la maternité qui peut, de facto, ralentir la production.

Les obstacles, notamment domestiques, sont multiples. Les séjours externes deviennent plus longs. Il faut être présent à des moments clés de la vie.

Pour y remédier, faudrait-il multiplier les incitants, notamment financier ou pratique dont les aides et services ?

Le changement ne viendra pas de la science, c’est une question de société classique.

Que pensez-vous des quotas ?

Parmi les chercheurs FNRS du même domaine, nous sommes trois femmes sur dix. Contrairement à l’Allemagne, chez nous, il n’existe pas de quotas de genre au niveau académique. Mais la mixité tend à s’imposer progressivement. Les quotas peuvent être utiles pour faire bouger les choses (cf quotas sur les listes politiques en Belgique) mais ils amènent aussi des effets pervers (en Allemagne, on élimine plus facilement des femmes chercheuses des « short lists » pour ne pas devoir les engager). La question est complexe et mérite d’être étudiée.

Il y a à ce nombre moins élevé de femmes un effet pervers particulier que vous soulignez aussi, la relégation des femmes à certaines missions…

Les chercheuses étant moins nombreuses que leurs homologues masculins, elles sont plus sollicitées pour participer à des fonctions administratives qui s’ajoutent à leur travail quotidien.

Vous avez déjà dit ne pas avoir été victime de sexisme proprement dit mais avoir été plutôt attaquée pour avoir fait œuvre de vulgarisation. Derrière cet autre forme de sectarisme, faut-il voir un simple snobisme académique ?

Personnellement, je n’ai pas eu l’impression de subir des discriminations sexistes. La discrimination que j’ai subi jusqu’ici est en effet principalement liée à la vulgarisation de l’astronomie à laquelle je me suis attachée. Quand mon premier livre est sorti, certains collègues ne m’ont plus saluée, j’ai reçu aussi des insultes. Si c’était un homme qui avait fait cette démarche de vulgarisation, aurai-il été attaqué de la même manière? Impossible à dire.

Êtes-vous d’accord sur le fait que les sciences exactes permettraient d’éviter la subjectivité de certaines matières comme les sciences humaines, la littérature etc, qui renvoient à des codes sociaux. Et que ces disciplines seraient donc favorable sur le fond à une meilleure intégration des minorités – femmes, minorités ethniques etc ?

Non, la plupart du temps, ce n’est pas une question liée à la matière. Le problème est plutôt ailleurs : dans les représentations sociétales (on associe rarement femme et informatique, homme et infirmier), dans la répartition des tâches, etc. Ce n’est pas la recherche en tant que telle qui pose problème, plutôt ce qu’il y a autour…

L’astronomie, dites-vous, “ce sont de grandes questions philosophiques. Cette matière n’a pas de genre. » Quid du futur accueil dans l’espace de toutes les identités, transgenres et autres, comme c’est déjà le cas dans certaines armées par exemple?

Ça viendra, du moins dans nos pays. Cela finira par ne plus être une question, ni dans l’espace, ni ailleurs. Cela dépendra de la vitesse à laquelle la société globale progresse dans ces matières.

Plus largement, comment atteindre l’égalité parfaite de la représentation des genres dans l’espace et les sciences ?

Pour les astronautes, la question est géo-politique, ou financière pour le tourisme spatial, je ne peux évidemment rien y faire. Quant aux aspects scientifiques que nous avons évoqués, il faudrait une bonne formation d’ouverture au sciences dès l’école primaire. Il faudrait veiller aussi à entretenir cette curiosité et à la conserver tout au long de la vie. Les musées des sciences ont fait beaucoup d’efforts ces dernières années, ils ont de plus en plus d’expertes notamment.

Vous étudiez les étoiles très massives, « des objets chauds et brillants qui dominent véritablement les galaxies qui les accueillent, ainsi que leurs interactions (entre elles et avec le milieu qui les entoure). » Quelles sont les découvertes spatiales qui vous tiennent le plus en haleine ? Qu’attendez-vous en priorité ?

Il y a la recherche autour du système solaire, le début de l’univers, l’évolution. Il y a régulièrement tant de découvertes extraordinairement importantes qu’il est impossible d’en choisir une. Ce qui m’éblouit ? Le fait qu’on repousse les frontières sur tous les fronts. Par l’inventivité, la technologie, les découvertes scientifiques dont les détecteurs gravitationnels. On étudie aussi les exoplanètes, leur atmosphère. On voit qu’on avance dans ces domaines.
Dans mon travail, j’étudie le comportement des étoiles massives : pourquoi certaines sont plus chaudes que d’autres, pourquoi leurs caractéristiques diffèrent, etc. Même si ce thème n’est pas à la mode en ce moment, il ne faut pas croire qu’on connaît tout sur les étoiles, loin de là !

Quel impact a eu la guerre en Ukraine sur la recherche et le déploiement de mission spatiales?

Les budgets ne sont plus suffisants, en raison de l’inflation notamment. Le conseil ministériel de l’ESA a heureusement annoncé une augmentation de budget… Par ailleurs la mission « martienne », Exomars, a été reportée, c’est compliqué, ça demande énormément d’ajustements. D’autres missions ont dû être arrêtées, des collaborations interrompues. Je pense à la mission eROSITA, entre Allemagne et Russie, que les Allemands ont arrêtée. Du coup les Russes n’ont plus rien. (…) Il y a une espèce de rideau de fer qui s’est formé et qui a paralysé les collaborations avec la Russie.

Que dire des astronomes russes ?

Je n’ai plus de communication avec ceux que je connais. Certains ont fui j’imagine.

 

Entretien publié dans Paris Match Belgique, édition du 22/12/22.

 

 

 

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