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Le lien entre prothèses mammaires et cancer que l’industrie pharmaceutique veut taire

Si les seins sont faux, les dangers eux sont bien réels | © Olaf Breuning

Société

En 33 ans de carrière, le Docteur José Budo estime avoir posé environ 8 000 prothèses mammaires. Une opération parmi les plus répandues en chirurgie esthétique, mais qui peut avoir des conséquences dangereuses selon le type de prothèse choisie. Face à l’omerta de l’industrie pharmaceutique, le Docteur Budo tire la sonnette d’alarme. 

Si José Budo a choisi de s’orienter vers la chirurgie esthétique, c’est en raison d’un goût pour la beauté et la symétrie, qui l’a poussé à se spécialiser dans la chirurgie mammaire et du visage. Fort de plus de 30 ans de carrière, il constate que la chirurgie mammaire est parmi les plus populaires chez les patientes, en raison notamment de son degré de satisfaction très élevé. Mais au-delà du résultat esthétique et d’éventuels effets secondaires connus, certains types de prothèses sont directement liés à une forme de cancer du sein qu’on ne retrouve que chez les patientes qui ont été opérées. Problème : bien que le phénomène soit étudié depuis de nombreuses années, il reste méconnu chez les patientes, ce que le Docteur Budo voit comme un grave manquement à l’éthique. La cause de ce silence, selon lui : l’omerta mise en place par l’industrie pharmaceutique.

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Et pourtant, le lien entre certains implants et des tumeurs cancéreuses du système lymphatique est tellement assuré qu’elles portent le nom de BI-ALCL, soit Breast Implant-Associated Anaplastic Large Cell Lymphoma. Dans la revue médicale hollandaise JAMA de janvier 2018, on apprend ainsi que le risque absolu de développer un BI-ALCL est de 1/35000 à l’âge de  50 ans, 1/12000 à l’âge de 70 ans et 1/7000 à l’âge de 75 ans, avec un risque absolu de 3,3 %  pour toutes prothèses en silicone et texturée. Une occurence qui reste donc rare, selon les professionnels de la santé, mais qui n’en est pas moins préoccupante pour autant.

Biofilm nocif

Et si le BI-ACL apparaît chez les patientes porteuses de certains types de prothèses, ce serait avant tout une histoire de germes. En effet, il est pratiquement impossible d’implanter une prothèse mammaire stérilement, ce qui veut dire que des germes sont introduits en même temps que la prothèse. Des germes qui peuvent ensuite se multiplier sur la surface de l’implant et y former un biofilm; or plus la surface est grande, plus la concentration de germes est grande; et les prothèses texturées ou recouvertes de polyuréthane ont une surface bien plus grande que celles à membrane lisse. Autrement dit, ce serait cette grande masse de bactéries présentes dans le biofilm qui déclencherait une réponse immunitaire, qui sous certaines conditions génétiques favorables, serait responsable de ce lymphome malin BI-ALCL. Selon une étude réalisée en Australie l’été dernier, l’incidence varierait selon le type de prothèse texturée; avec 1/60000 pour les prothèses en silicone microtexturées, 1/4000-8000 pour les prothèses macrotexturées et zéro pour les prothèses à membrane lisses remplies de sérum physiologique. Des chiffres parlants, qui n’empêchent pourtant pas les prothèses texturées, au toucher plus réaliste, de continuer à avoir les faveurs de certains praticiens et patientes.

Loi du silence

Bien que le lien entre les prothèses mammaires en silicone texturées et le lymphone à cellules T BI-ALCL soit avéré, ce dernier ayant d’ailleurs déjà fait l’objet de plusieurs articles scientifiques et d’une campagne de mise en garde aux Pays-Bas mais aussi en Australie et en Nouvelle-Zélande, le mot d’ordre chez ceux qui produisent ces prothèses semble être « circulez, il n’y a rien à voir ». Sur les deux producteurs recensés établis en Belgique, aucun ne répond aux questions, emmenant ceux qui s’y intéressent dans un labyrinthe de numéros de téléphone qui ne mènent nulle part et de mails laissés lettres morte. Du côté du SPF Santé, on argumente que les prothèses sont assimilées à des médicaments, et relèvent donc de la compétence de l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS), où la problématique est connue, mais quelque peu minimisée.

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En effet, selon le service communication, « les données actuellement disponibles suggèrent que les femmes portant des implants mammaires (de tous types) présentent un risque légèrement plus élevé de développer un lymphome anaplasique à grandes cellules (ALCL) par rapport aux femmes qui n’ont pas d’implants mammaires ». Et de reconnaître tout de même que « selon les données, il apparaît que la majorité des patientes atteintes d’ALCL avaient toutefois des implants mammaires texturés ». Un lien de cause à effet qui ne fait aucun doute, selon le Docteur Budo, qui met en garde contre certains produits présents dans les prothèses.

Les implants en silicone texturés (à droite) seraient particulièrement concernés – Augmentation Mammaire Montréal

Danger sournois

Lui-même adepte des prothèses à membrane lisse remplies de sérum physiologique, il reconnaît que « toute prothèse a des inconvénients, et l’inconvénient du sérum physiologique c’est qu’à la moindre petite rupture, la prothèse fuit tout de suite et la patiente se retrouve avec un sein tout à fait plat en 24h… Mais quand cela se produit, elle n’a que de l’eau dans le corps ». En cas de fuite d’une prothèse remplie de silicone, par contre, les dangers sont plus importants pour la santé. « Les fuites se produisent aussi avec les prothèses en silicone, mais cela se fait sournoisement, la prothèse transpire et détruit son enveloppe. C’est pour ça que toute prothèse doit être remplacée après un certain nombre d’années et qu’il est nécessaire de faire des dépistages mammographiques pour savoir où en est le processus de transpiration et de destruction. Le problème, dans le cas du silicone, c’est qu’il se retrouve partout dans le corps, du foie à la moelle épinière. Le gel fait une réaction chimique à l’intérieur de la prothèse et libère un tas de substances ».

Cancérigène ?

Et le processus est plus dangereux encore si les patientes font le choix d’une prothèse contenant du polyuréthane. « Le pire, c’est quand on implante des prothèses à foam en polyuréthane, parce que dans les produits de dégradation, il y a entre autres du toluène, qui est un cancérigène connu. Après une dizaine d’années, le polyuréthane est entièrement détruit par le corps humain, avec formation de produits potentiellement carcinogènes comme le toluène  Et techniquement, il est pratiquement impossible d’enlever chez la patiente ce qui reste de l’implant. C’est d’autant plus un problème qu’à ce stade, aucune firme pharmaceutique ne peut garantir des prothèses no bleeding ! Aux USA, cette substance est interdite, mais ici, à cause du lobbying de l’industrie pharmaceutique, on continue d’implanter du polyuréthane » regrette José Budo. Qui milite fermement pour une meilleure information du patient et des médecins. Ses conseils pour les porteuses de prothèses qui veulent s’assurer que tout est en ordre ? « On vérifie en palpant qu’il n’y a pas de masse dans le sein et ou dans l’aisselle. En cas de masse suspecte, on va effectuer des tests du liquide de ce ganglion par des analyses spécifiques et le diagnostic est confirmé par une RMN et un PET scan ».

Ce qu’il nous faut, c’est une définition claire et nette du silicone de qualité médicale. L’industrie qui nous livre ces prothèses doit dire clairement quels sont les produits de dégradation, mais aussi définir quels sont les seuils auxquels ces produits sont tolérés dans le corps.

Docteur José Budo, chirurgien plasticien

Ainsi qu’il le souligne, « aucune prothèse n’est parfaite, et l’industrie ne met pas des prothèses déficientes à dessein. Le problème, c’est que l’industrie pharmaceutique n’est pas en mesure à l’heure actuelle de mettre au point des membranes qui ne transpirent pas, raison pour laquelle il faut privilégier les prothèses remplies de sérum physiologique, qui ne présentent pas de danger pour le corps. Mais les les précautions à terme ne sont pas suffisamment grandes. On vient vous trouver en vous disant « docteur, voici notre nouvelle prothèse » mais on ne parle pas des soucis à terme. En urgence, il nous faut un document où chacun prend ses responsabilités et indique les limites dans le temps ».

Problème mondial

Une mission pour l’AFMPS ? Pas selon l’Agence, qui indique que « une interdiction ou une réglementation des prothèses n’est pour l’instant pas à l’ordre du jour étant donné que le développement de l’ALCL ne se limite pas aux patientes porteuses d’implants mammaires texturés. De plus, malgré les recherches actuelles, la « cause » de l’ALCL reste toujours inconnue ». Ce qui n’empêche pas les professionnels de la santé, l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé en tête, d’étudier de très près le lien de cause à effet entre implants mammaires et cancer. « Nous demandons aux médecins d’informer immédiatement l’AFMPS à chaque diagnostic et de joindre les résultats des études immunohistochimiques au rapport, afin que nos experts aient toutes les données pour cartographier davantage la relation causale. L’AFMPS travaille avec les autres États membres européens et la Commission européenne. L’ALCL est extrêmement rare et constitue un problème mondial, nous ne travaillons donc pas seulement au niveau européen mais également au niveau mondial ». Et en attendant, il s’agit d’informer les patients.

Il est conseillé aux médecins d’exposer aux patientes les risques et avantages liés aux différents types d’implants mammaires afin d’opter ensemble pour le meilleur choix. En ce qui concerne la « formulation » du risque dans les instructions d’utilisation, un projet européen est actuellement en cours. Certains fabricants le spécifient d’ailleurs déjà clairement.

Agence fédérale des médicaments et des produits de santé

Un sentiment auquel le Docteur Budo fait écho. « Il est grand temps que les chirurgiens informent les patientes sur les pour et les contre de chaque type de prothèse. La patiente doit avoir tous les éléments en sa possession pour pouvoir faire son choix » martèle-t’il. Et de mettre l’accent sur « les prothèses en polyuréthane. Les chirurgiens en ont mis pendant des années, puis ils ont arrêté, sans pour autant envoyer des courriers aux patientes qui en avaient pour les prévenir que leurs implants étaient potentiellement très dangereux. Il est temps que ça change, les patients doivent savoir la vérité. Nous avons fait le serment d’Hippocrate, et même si l’ALCL reste une affection relativement rare, il faut le respecter et prévenir les patientes ».

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