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De l’Afghanistan au Cambodge, quand le skateboard change des vies

Skateistan a implanté la culture skate à Kaboul

Société

Qu’il est loin, le temps où la culture skate était réservée aux marges de la société et associée aux rebelles. Plus mainstream que jamais, le skateboard roule désormais vers d’autres horizons et devient un facteur d’émancipation dans des pays où tout ne se passe pas comme sur des roulettes. 

Les ruines de Kaboul peuvent sembler être un cadre peu propice à l’ouverture d’une école de skateboard. Et pourtant, c’est dans la capitale afghane que la première académie de Skateistan a vu le jour en 2009, grâce à un terrain généreusement légué par le Comité Olympique Afghan. Dans le complexe, un skatepark, bien sûr, mais aussi des salles de classe, un terrain de foot et même un mur d’escalade. Ouverte 5 jours par semaine, la Skate School se veut être un véritable havre pour les enfants afghans, avec un programme spécial pour les filles ainsi qu’un transport sécurisé de leurs domiciles à l’école. La promesse des lieux : donner aux enfants les compétences et la confiance nécessaire pour qu’ils puissent créer un meilleur futur pour eux-mêmes et leurs communautés. Un rêve derrière lequel on retrouve le skater australien Oliver Percovich, arrivé à Kaboul en 2007, et qui a passé les dix dernières années à prouver que son projet était tout sauf une utopie.

En roue libre

Depuis les prémices de Skateistant à Kaboul il y a dix ans, le projet a en effet également posé ses valises au Cambodge en 2011, puis en Afrique du Sud en 2014, avec à chaque fois, la volonté de changer le destin des enfants. Parmi les différents programmes mis en place par Skateistan, on retrouve ainsi des sessions de deux heures qui vont du skatepark à la salle de classe, où une variété de sujets sont enseignés aux élèves par le biais de l’art, le skateboard étant envisagé comme un exutoire. De Mazar-e-Sharif à Phnom Penh en passant par Sihanoukville et Johannesbourg, ce sont des milliers d’enfants qui ont bénéficié des bienfaits du programme depuis son lancement. Un impact impensable quand Oliver Percovich a débarqué avec trois planches de skate dans la capitale afghane. Arrivé dans le pays pour participer aux efforts de reconstruction, cet Australien s’est rapidement rendu compte en parlant aux locaux et aux officiels que bien que 70% de la population afghane soit âgée de moins de 25 ans, les investissements envers la jeunesse étaient quasiment inexistants. Pendant qu’il partait travailler la journée, il prêtait ses skateboards à des adolescents locaux, qui sont rapidement devenus accros au sentiment de liberté que les planches leur procuraient. Les premiers skaters afghans étaient nés.

Je me suis dit que je pourrais me faire plus d’amis dans le pays si j’avais encore plus de skateboards avec moi.

– Oliver Perkovich

Rapidement, Oliver se met à la recherche de sponsors aux quatre coins de la planète pour rassembler un maximum de planches et pouvoir commencer à organiser des cours de skateboard dans une fontaine abandonnée de Kaboul. Parmi les ruines de la capitale, dans les méandres d’orphelinats désaffectés ou de monuments abandonnés, des enfants de toutes les classes sociales, mais aussi beaucoup de petites filles, ces dernières porfitant du fait que le skateboard était perçu comme un jouet pour outrepasser l’interdiction de s’adonner à un sport.

Skateistan

De quoi attirer l’attention de la communauté internationale, avec notamment l’attribution à Skateistan du trophée d’ONG de l’année en 2009, mais aussi la réalisation de plusieurs documentaires dédiés à cette douce utopie qui va aujourd’hui comme sur des roulettes, de Land of Skate à Skateistan : To Live and Skate Kabul. Et le petit monde du skate n’est pas en reste, des professionnels tels que Tony Hawk, Louisa Menke ou Kenny Reed n’ayant pas hésité à se rendre en Afghanistan pour rencontrer les apprentis locaux, tandis que les modules du skatepark de Kaboul ont été construits par Andreas Schützenberger, spécialiste allemand des skateparks et légende dans le milieu. Le meilleur, rien que le meilleur pour ces enfants qui n’avaient rien jusqu’à ce que leur skate leur laisse entrevoir un autre avenir. Et Oliver Perkovich n’est pas le seul à être convaincu que le skateboard peut changer des vies.

Aux quatres coins de la planète

Détenteurs respectivement d’un Master en Sciences Sociales, Ingénieur Mécanique et Anthropologie Culturelle, Arne Hillerns, Jon Chaconas et Kali Rubaii ne semblaient pas prédestinés à travailler ensemble, et encore moins à parcourir le monde pour y construire des skateparks. Et pourtant, c’est ce qu’ils font en tant que directeurs de Make Life Skate Life, une organisaiton à but non lucratif dédiée à la construction de skateparks accessibles gratuitement à qui le désire. Une mission qui les a vu s’envoler pour l’Inde, la Bolivie, la Jordanie, le Népal ou encore le Maroc, sans oublier l’Ethiopie et la Birmanie

Make Life Skate Life

Et si les skateparks sont construits par des professionnels venus du monde entier, c’est ensuite aux locaux que revient la tâche de les prendre en charge et de proposer du matériel de location fourni par des associations. De quoi resserrer les liens communautaires dans des régions où le dialogue est parfois rompu, et où le skateboard fait office de liaison. Ainsi à Yangon, en Birmanie, tristement illustre pour son manque criant d’espaces public, le skatepark est devenu un point de ralliment pour les adultes et les enfants des environs, qui viennent s’essayer à des figures ou simplement s’assoir et regarder les intrépides à l’oeuvre sur le bitume. Prochaine destination ? Suli, en Irak, où Make Life Skate Life espère ouvrir prochainement un skatepark avec l’appui de donateurs et de Decks for Change. Et s’il faudra encore patienter jusqu’au printemps 2018 pour les skaters de cette enclave kurde de 1.6 millions d’habitants, aux quatre coins du globe, avec ou sans skatepark, le skate revient à ses racines et redevient un moyen de libération et d’émancipation.

Rouler vers l’ouverture

C’est notamment le cas à Téhéran, où les ados de cette république islamique ostensiblement anti-occidentale préfèrent l’ouverture au repli identitaire, et arborent fièrement casquettes et t-shirts à slogans pour s’adonner aux joies de la glisse. Interrogé par notre confrère Alfred de Montesquiou, l’un d’eux refuse les étiquettes : « On me demande si c’est difficile de pratiquer un sport américain en Iran, comme s’il y avait un combat entre ces deux notions, explique Mickey. Mais nous, les skateurs, nous considérons que nous appartenons tous à une même famille. Un skateur iranien ou américain, c’est la même chose. Ce qui compte, c’est qu’on soit une confrérie, et c’est très bien comme ça ! ». Et d’ajouter, bravache : « Le skateboard, c’est pas juste un hobby ! C’est dur à expliquer : en fait, c’est un mode de vie ». Voire même un mode de changer radicalement la trajectoire de celle-ci.

Filles électriques

Longtemps réservé aux (mauvais) garçons, le skateboard est désormais tout autant le domaine des filles, qui accomplissent des prouesses à roulettes à l’image de Lizzie Armanto, Lyn-Z Hawkins ou encore la belge Evelien Bouilliart. Pour permettre aux petites filles de rouler sur ses traces, l’ASBL liégeoise Local Bastard a mis en place le programme Elles Roulent, des séances d’initiation interdites aux garçons qui permettent à ces demoiselles d’apprendre entre elles à maîtriser leurs planches. Pas de limite d’âge ou de niveau nécessaire pour participer aux séances organisées, juste de la motivation et l’envie d’apprendre à rouler. Car plus qu’un passe-temps, le skate est un véritable moyen d’émancipation, quel que soit le pays où on le pratique.

Local Bastard

Selon Courtney Payne-Taylor, la fondatrice de GRO, une organisation dédiée à l’émancipation des filles par le biais du skate, « il y a quelque chose d’addictif dans la nervosité que l’on ressent quand on apprend à faire du skateboard ou qu’on s’entraîne à maitriser une nouvelle figure. Mais ce sentiment augmente aussi la confiance en soi et permet de se dépasser. Le skate nous apprend qu’il y a une seule chose sur terre qui peut nous retenir en arrière, et c’est nous même. Et ça nous pousse à briser ces barrières qu’on s’est imposées ». Popularisé, certes, mais le skate restera toujours un peu rebelle.

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