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Iran : la société entre en ébullition

À Téhéran, le 17 mai 2017, le peuple se rassemble pour les prochaines élections présidentielles. | © BELGA/AFP PHOTO/ATTA KENARE

Société

À Téhéran et dans une vingtaine de villes, la population manifeste avec violence contre la vie chère, le chômage et la corruption. Le printemps perse compte déjà ses morts.

 

« J’ai travaillé trente ans sans compter mes heures, j’ai pris des responsabilités. Eh bien ! Au fil des années, je suis devenue de plus en plus pauvre. Et là je ne suis plus payée depuis cinq mois. Mes enfants sont au chômage, je ne peux pas les aider ! » C’est une quinquagénaire au bord des larmes, lèvres tremblantes, qui crie son désespoir. Elle est peut-être infirmière-chef, employée de banque ou enseignante. C’est la première fois qu’elle descend dans la rue. Contrairement à ses collègues, à beaucoup de retraités, d’ouvriers qui protestent publiquement contre le non-paiement de leurs salaires, cette femme avait jusqu’ici sa fierté. Mais à présent, tant pis, ras le bol. « Ce gouvernement corrompu s’en met plein les poches, sans même se cacher ! » L’indécence a des limites.

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Régulièrement, dans les rues des grandes villes, des classes professionnelles manifestent leur révolte. Récemment, ce furent les épargnants qui avaient placé leurs économies dans des organismes de prêt endettés jusqu’au toit. Le gouvernement n’a rien fait pour sauver ces « établissements illégaux ». Comprendre : ces pseudo-banques ouvertes par des cliques liées au pouvoir précédent d’Ahmadinejad. Pasdarans (gardiens de la Révolution) et autres corrompus « mollarchistes » ont voulu s’improviser usuriers, en sus de leurs autres activités de mise à sac des finances publiques. Depuis des années, pas un deal national ne leur échappe. Insatiables, ils ont tissé une inextricable toile d’araignée de ponctions et pots-de-vin qui gangrènent la société : immobilier, travaux publics, pétrole, ressources, industries, importations… Et cela, au vu et au su de toute la population.

Depuis que Rohani est au pouvoir, on a tenté de stigmatiser le système. De le modérer. Évictions, négociations secrètes, assignations judiciaires aléatoires… Tout le monde en croque… Le réseau est si vaste et si profond qu’il semble indéracinable. Sauf par un soulèvement général et organisé. Ce qui n’est pas le cas à ce jour.

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En revanche, déstabiliser Rohani est un objectif constant des conservateurs comme l’ayatollah Raisi à Mashhad, candidat malheureux à l’élection et pressenti pour succéder à Khamenei. À lui seul, avec sa fondation, Raisi est riche à millions. C’est lui qui, par dépit, aurait tenté d’organiser la toute première manifestation qui s’est déroulée dans sa ville, le 28  décembre. Le rassemblement a dérapé, essaimé. Le mouvement de contestation est sorti du contrôle de ces fondamentalistes pour se répandre dans une vingtaine de villes, peut-être trente… Et pour clamer au porte-voix les vraies raisons de la colère : « Conservateurs, réformistes, vos histoires on en a marre ! » C’est un des slogans qui circulent dans les cortèges. Et le régime a eu beau organiser une contre-manifestation officielle noire de tchadors à Mashhad, elle n’a trompé personne. On a continué à brûler les motos des forces de l’ordre et les voitures de la police, à casser les devantures des banques nationales… À Kashan, on a même incendié le bureau du procureur. C’est dire si l’on croit en la justice de son pays !

Rohani, massivement réélu en mai  2017, devait relancer l’économie, balayer (un peu) la corruption, permettre les investissements étrangers, et même libérer les réformistes Moussavi et Karoubi, enfermés par Khamenei et toujours assignés à résidence. Hélas, rien. Les Iraniens savent bien que, pris en étau entre le vieux Khamenei, le « Guide suprême », et les intérêts des anciens du régime précédent, leur président réformiste a une marge de manœuvre réduite. Quelle déception ! Dans un pays où 55% de la population a moins de 30  ans, où le taux de diplômés est un des plus élevés au monde, et où le chômage touche 30% des jeunes (et entre 16 et 18 % de la population), avoir si peu de perspectives d’avenir donne envie de mettre le feu à la maison.

Le président iranien Hassan Rouhani à Téhéran le 21 novembre 2017. – © BELGA/AFP PHOTO/Iranian Presidency/HO

Sans parler de Trump, qui refuse de certifier l’accord conclu sur le nucléaire… M. Araghchi, vice-ministre des Affaires étrangères et négociateur sur le nucléaire, traduit la colère générale : « Les sanctions économiques sont levées, les États-Unis doivent donner les autorisations de transactions. Les banques attendent… et rien n’arrive ! » Résultat : Total aurait retardé ses chantiers en Iran, Eiffage Immobilier aussi, avec d’autres compagnies françaises. Il paraît, par contre, qu’Airbus fait passer ses transactions par une banque italienne débrouillarde. « Nos banques n’ont même pas de compte dans vos banques pour les contrats pétroliers ! » tempête un entrepreneur iranien. On se doute que les hommes d’affaires doivent trépigner. Quant aux diplomates, ils avertissent depuis plusieurs mois : « Tout le monde en Iran nous réclame de riposter contre cet accord qui est violé par les Américains ! » Annonce-t-on ici de nouvelles tensions ?

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« Tout le monde en Iran », en effet, a eu beaucoup de patience depuis deux ans. Le coût de la vie explose. Le prix des œufs a été multiplié par quatre, celui du poulet par deux. Même si certains affirment que Rohani, depuis son arrivée au pouvoir, aurait fait chuter l’inflation globalement de 40% à 10%. À vérifier. L’Iran est aujourd’hui une société fracturée. D’un côté, les 5 à 10% de privilégiés, Rich-Kids-of-Instagram et autres dignitaires et enfants gâtés du régime ; de l’autre, les « vraies gens » qui galèrent entre deux ou trois petits boulots et des salaires impayés. Comment survivre dans ces conditions ?
Le cinéaste Mohammad Rasoulof, auteur du récent film Un homme intègre, résume l’état d’esprit général : « La situation en Iran est telle que l’on se retrouve quotidiennement confronté à la tentation d’opprimer l’autre, tout en étant soi-même opprimé par d’autres ! C’est le piétiné qui piétine, l’écrasé qui écrase. Ça n’est pas le choix de la population. Il a été imposé par le pouvoir. Il rend les gens impuissants et soumis. Puisque l’injustice est inévitable, alors devenons tous injustes. Tous fonctionnaires de l’injustice ! » La corruption appelle la corruption.

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Selon Shirin Ebadi, avocate en exil, Prix Nobel de la paix, ce mouvement ne va pas s’apaiser. « C’est un début qui pourrait prendre encore plus d’ampleur que le mouvement vert de 2009 ». Il y a huit ans, le régime avait réprimé dans le sang la révolte contre une élection trafiquée. On se souvient de la jeune Neda, exécutée en direct et agonisant sous l’objectif des caméras. Des milliers de jeunes furent jetés en prison, et on a dénombré 400  tués dans le pays. Là, l’État ne semble pas (encore) vouloir jouer la répression brutale, afin de ne pas donner des arguments à l’opposition conservatrice. Le président Rohani a même justifié les manifestations populaires, « à condition de ne pas endommager les biens publics ». Il prétend en outre que l’Arabie saoudite et les « ennemis de l’Iran » noyautent les soulèvements. Rien de nouveau. Certains analystes comme Bernard Hourcade, du CNRS, estiment que ce régime – piloté en fait par le mollah fondamentaliste Ali Khamenei – aurait le potentiel « pour réformer et s’ouvrir ». Il faudrait pour cela laisser Rohani gouverner selon ses promesses et arrêter de bloquer ses réformes au Conseil des gardiens de la Constitution. Rien n’est moins sûr.

« Pas Gaza, pas le Liban, ma vie est en Iran ! » En clair, au lieu de jouer les va-t-en-guerre à l’étranger, occupez-vous de nous !

Au matin du 2 janvier, le gouvernement annonce une douzaine de morts et quelque 450 arrestations. Et sur une des pancartes à l’université, un slogan : « Les étudiants sont prêts à mourir, mais refusent les humiliations et les bassesses ». Cela sonne comme un jusqu’au-boutisme déterminé. Firouz Nadji-Ghazvini, écrivain et photographe exilé : « Ce régime autocratique se sent menacé. C’est pourquoi son intérêt est de profiter des menaces extérieures : le bellicisme de Trump qui veut attaquer l’Iran, l’agressivité de l’Arabie saoudite, ennemi de toujours, dressé ces temps-ci contre l’Iran à cause de son soutien au Yémen, le prétendu danger d’Israël qui justifie de nourrir le Hezbollah… Mais, cette fois, le gouvernement ne pourra abuser personne. Le peuple iranien le lui fait bien comprendre quand il scande : « Pas Gaza, pas le Liban, ma vie est en Iran ! » En clair, au lieu de jouer les va-t-en-guerre à l’étranger, occupez-vous de nous !
Dans la rue, les pasdarans sont désormais surnommés les « frères trafiquants » ! Une formule d’Ahmadinejad, quel paradoxe !… En tout cas, s’il est un pouvoir que nul ne songe à implorer, c’est celui de Dieu. Car plus personne n’y croit en Iran. La foi ? La charité ? Le salut ? Il faut être un naïf chrétien pour se laisser embobiner !

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