Paris Match Belgique

En Roumanie, la révolte des jeunes « beaux et libres »

À Bucarest, les manifestants sont jeunes et éduqués, tous ligués contre le PSD, dont les électeurs sont souvent plus âgés. | © BELGA

Société

Alors qu’une partie de l’Europe occidentale manifeste son admiration pour les manifestants roumains dans les rues depuis deux semaines, une anthropologue roumaine sonne l’alerte : au-delà de la lutte contre la corruption, c’est une guerre de générations et un combat de classes qui agitent désormais Bucarest. À la frontière de la récupération politique.

Drapeaux au vent, bravant le froid et battant le pavé de Bucarest l’insurgée, ils se dressent contre le parti au pouvoir depuis près de quinze jours. Ils ont entre vingt et 35 ans et n’ont pas connu le communisme, ou si peu. Ils sont en colère, ces jeunes « beaux et libres », comme on les appelle.

Face à cette jeunesse révoltée : les sociaux-démocrates (PSD) qui avaient annoncé il y a deux semaines un décret censé dépeupler les prisons, mais également décriminaliser une partie de la corruption gouvernementale. Le premier à en profiter aurait été Liviu Dragnea, le leader du parti. C’était sans compter le soulèvement citoyen, sans précédent depuis la chute du communisme, qui a frappé dur le pouvoir roumain.

No future pour la corruption, semblent crier ces foules qui, selon les médias et les jours, rassemblent 200 000 à un demi-million de manifestants. Depuis la fin du mois de janvier, les jeunes sont de sortie et courent les rues en quête de justice. Du moins, c’était le cas au début du mouvement.

Lire aussi : Les Roumains se soulèvent contre un décret qui décriminalise la corruption

©AFP PHOTO / ANDREI PUNGOVSCHI

Brexit et Roumanie, même combat… de classe ?

Pour Raluca Nagy, anthropologue roumaine désormais basée à Brighton, en Angleterre, la rébellion est en train de tourner à la guerre de générations. « On la présente comme la révolte des « jeunes beaux et libres » : une classe moyenne de jeunes éduqués qui ont fait de belles études, travaillent souvent dans des multinationales et ont maintenant un autre « capital culture », qui est en contradiction avec celui des anciens, qui sont prêts à être achetés si ça influence leur pension », raconte l’anthropologue.

« Ici, au moment du Brexit, les jeunes se victimisaient et accusaient leurs parents d’avoir voulu sortir de l’Union européenne, alors que ce n’était pas à eux de décider d’un futur qui ne les concernait peut-être plus », se remémore-t-elle. « Je vois le même genre de discours chez les jeunes qui sortent pour l’instant dans la rue à Bucarest et qui accusent la génération de leurs parents qui ont soutenus, en votant, les sociaux-démocrates ».

Un fossé intergénérationnel inquiétant et dangereux pour celle qui a vécu dans la capitale roumaine jusqu’à ses 22 ans et qui y retourne encore régulièrement : « Ce sont des discours (…) qui diabolisent les vieux, les pensionnés qui votent pour le PSD, parce que cela comporte certains avantages pour eux ».

©BELGA – Une affiche des manifestations roumaines, qui se déroulent sous le label « #rezist ».

Chasse aux sorcières

Le fossé jaillit aussi des slogans qui marquent les rues : d’un côté, des références à la pop culture, de Disney aux mèmes. De l’autre, des attaques contre une « révolution Facebook », qui se manifeste par effet de mode et surtout grâce à un confort financier qui le lui permet. Des caractéristiques qui ne sont pas sans rappeler les critiques dont a régulièrement été accusé le mouvement anti-Trump depuis l’investiture du président américain : la négation d’une souffrance générationnelle qui s’exprime par un « mépris de classe ».
©AFP PHOTO / Daniel MIHAILESCU – « Voleurs ! », « Démission », scandent les manifestants, s’aidant de leurs téléphones pour projeter les couleurs du drapeau roumain.

Lire aussi : Roumanie : treizième jour de manifestation contre le gouvernement

Mais derrière cette guerre des générations, ce qui inquiète Raluca Nagy alors que le gouvernement roumain a annoncé une modification du décret et que le ministre de la justice a démissionné, c’est l’effet « chasse aux sorcières ». Les jeunes contre les vieux. Les seniors contre les gamins. « C’est dangereux de dégager la responsabilité vers une autre catégorie sociale, surtout quand elle est vulnérable », alerte l’anthropologue, « on parle de retraités, de personnes qui ont eu un parcours de vie compliqué – surtout après ’89. On ne peut même pas l’appeler un discours de classe : de mon point de vue, c’est de la diffamation de catégories sociales qui restent vulnérables ».

Bien entendu, la révolte originelle est louable, ajoute-t-elle, « mais on a l’impression qu’elle est détournée, qu’elle n’est pas fidèle à sa spontanéité de départ. Évidemment, la signature du document initial n’avait pas sa place en Roumanie et la décriminalisation de la corruption n’est pas bonne en soi. Mais de là, il faut capitaliser sur ces réactions et agir pour les bonnes raisons ».

©AFP PHOTO / Daniel MIHAILESCU – Les supporters du PSD se sont également rassemblés à Bucarest pour demander la démission du président Iohannis, qui soutient les initiatives anti-corruption.

Au-delà des images de protestations et de quasi-euphorie citoyenne, Raluca Nagy lève un pan du voile de ces manifestations roumaines : le débat semble tourner au vinaigre, alors que les aigreurs générationnelles sont petit à petit récupérées par des courants politiques divers. Le joli qualificatif « jeunes beaux et libres » aurait été inventé par les opposants au PSD, tandis que certains manifestants défilent désormais au son de « Je vote DNA », du nom de l’organe anti-corruption accusé de verser tout doucement dans le despotisme.

Dépassant le clivage stéréotypé « jeunes de gauche » et « vieux de droite », les pressions jaillissent de tous les partis et idéologies à l’opposition ou délaissés. Pour eux, la révolte des « jeunes beaux et libres » est une véritable opportunité politique.

CIM Internet