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En Afrique, les camps de sorcières restent une réalité

Shula, neuf ans, est accusée de sorcellerie par les habitants de son village et est envoyée dans un camp de sorcières, dans la fiction I am not a witch. | © DR

Société

En Afrique, dans certaines communautés, des camps de sorcières retiennent encore de nombreuses femmes prisonnières. Près d’un millier de femmes seraient bannies de leur village dans le nord du Ghana. 

 

Synopsis. La petite Shula, neuf ans est accusée par une villageoise de lui avoir jeté un sort. Elle est alors envoyée dans un camp de sorcières géré par l’État et une monarque locale. Dans ce conte « féministe », comme le nomme son autrice, l’enfant fait face à un choix délicat : rester enfermée et considérée comme une sorcière ou vivre libre, mais avec le risque de se transformer en chèvre. Sorti le 27 décembre en France, le film I Am not a witch (de Rungano Nyoni) révèle une face sombre de la vie quotidienne de certaines communauté africaines.

Rungano Nyoni, la réalisatrice d’origine zambienne. Passionnée par le cinéma européen, elle s’est pourtant vite aperçue que tout la ramenait à sa ville natale, Lusaka, la capitale du pays. I Am not a witch, son premier long-métrage, rappelle l’existence de « camps de sorcières » en Afrique, et particulièrement en Zambie, au Ghana et au Kenya. Actuellement, près de 1 000 femmes seraient bannies de leur village dans le nord du Ghana par exemple, selon ActionAid. Beaucoup de femmes se retrouvent chassées pour la « sécurité » des habitants et se trouvent entassées dans des camps, sans eau ni électricité.

Un retour compliqué

Adisa Inifa, y a vécu pendant 30 ans. « Ils nous ont dégagées de nos villages sans raison. Ils ont proclamé que nous étions des sorcières, mais nous ne savons pas quel crime nous avons commis », confie-t-elle à France InfoElles y sont condamnées à travailler ou ramasser du bois de chauffageAu Ghana, six camps sont recensés, où 700 femmes vivent aujourd’hui, dans des modestes huttes. Le gouvernement du Ghana souhaite fermer ces camps, mais le retour des femmes dans leur village reste risqué. Deux femmes y ont subi des tortures, tandis que l’une a été retrouvée calciné selon TV5 Monde.

Les ONG, elles, souhaitent davantage d’éducation pour contrer ces superstitions, dans un pays où le taux d’alphabétisationreste très faible.

©DR/I am not a witch

En effet, certaines communautés africaines vivent encore dans une culture très patriarcale et vivent selon les règles imposées par de nombreuses superstitions, comme l’existence des sorcières. Cette croyance serait liée à l’insécurité sociale et matérielle, selon Adam Ashforth, anthropologue. Dans son livre Witchcraft, Violence and Democracy in South Africa, il précise que la violence, souvent présente dans cette société, fait perdurer cette croyance et donc l’imagination de la possible malveillance d’autrui.

Les personnes accusées de sorcellerie sont habituellement des femmes assez agées. Aucun homme ne se trouve dans ces camps. Ces accusations sont souvent difficiles à prouver et se rélèvent être subjectives. La réalisatrice de I Am not a witch y voit une forme de répression sur la femme : elle peut réaliser ce qu’elle souhaite, mais tout en restant soumise à un ensemble de règles tacites. « D’un côté, des femmes fortes qui peuvent tout faire. Et de l’autre côté, ce système de croyances qui considère que les femmes sont d’une manière ou d’une autre, des sorcières, ou qu’elles font des choses diaboliques », détaille Rungano Nyoni à France Info. « C’est vrai qu’il faut être prudent quand on touche aux croyances culturelles, mais je crois qu’il s’agit là tout simplement de répression ».

Du rêve magique à l’héritage manqué

Les raisons d’enfermement des femmes dites ensorcelées restent floues : une apparition dans un rêve, ne pas pouvoir enfanter de garçon, le décès ou la maladie dans l’entourage. En cas de refus, elles risquent la lapidation, la mutilation ou même la mort. Parfois, il s’agit de raisons toutes autres, comme la volonté d’écarter quelqu’un d’un héritage ou encore pour son physique. Au Ghana, 70% des femmes de ces camps ont été accusées de sorcellerie après le décès de leur mari, selon l’organisation ActionAid« Les camps sont l’expression dramatique de la situation des femmes au Ghana », exprimait le professeur Dzodzi Tsikata de l’Université du Ghana à la BBC en 2012.

L’Afrique n’est pas le seul territoire où cette croyance existe. Par exemple, l’Arabie Saoudite a créé en 2009, une police religieuse anti-sorcière qui a arrêté près de 215 « sorciers » en 2012. Par ailleurs, cette forme de discrimination se retrouve aussi chez les albinos. Dans certains pays, naitre albinos est une malédiction. Ils sont souvent rejetés, voire torturés par la société. Selon certaines croyances, les parties de leurs corps auraient des vertus magiques. Au moins 18 personnes ont été tuée pour albinisme au Malawi depuis 2014 selon Amnesty.

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