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Corée du Sud : Entre Trump et Kim Jong-un, Séoul comme si de rien n’était

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Au marché de Namdaemun, le plus important de Séoul. | © Alvaro Canovas

Société

Malgré la menace du frère ennemi, la Corée du Sud, quatrième économie d’Asie vit normalement et se prépare à accueillir les J.O. d’hiver 2018.

D’après un reportage de Paris Match par leur envoyée spéciale à Séoul Pauline Lallement.

Au pays du Matin-Calme, les nuits sont agitées. Pas à cause de la peur du nucléaire qui, 24 heures sur 24, met la Corée du Sud sous tension. Dans la région la plus explosive du monde, c’est la musique, la Korean Pop, qu’on appelle ici K-pop, qui enflamme les rues de Séoul. Entre néons multicolores et effluves de barbecue, des adolescentes du quartier de Hongdae font virevolter leurs nattes sur des airs déjantés, s’imaginant déjà célèbres. Ce n’est pas un lancement de missile par Kim Jung-un qui les fera rentrer chez elles, ni même un Tweet de Donald Trump. Un de leurs dieux se nomme Kim Jong-hyun. Ce chanteur de 27 ans était programmé depuis l’enfance pour devenir une superstar. Mais le 18 décembre 2017, l’étoile de la K-pop s’est suicidée en inhalant du monoxyde de carbone. Un courrier laissé à ses fans évoque « une dépression qui le rongeait ».

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Effondrés, ses groupies filment leur désespoir sur YouTube. Le jour de ses funérailles, les crépitements des flashs couvrent les chants funèbres. Comme pour Johnny Hallyday quelques jours avant, le public pleure et crie de douleur au passage du corbillard. Ailleurs dans le monde, des milliers de fans sont en deuil. « Avec les réseaux sociaux, la musique est devenue une langue universelle. À Paris aussi, on chante en coréen », raconte Soo Young, autre star de la K-pop. À 27 ans, elle compte déjà quinze années de carrière et 57 millions d’albums vendus. Son groupe, Girls’ Generation, se produit sur toutes les scènes internationales. Chacun de ses déplacements provoque l’hystérie. Des fans tombent dans les pommes ; d’autres, juchés sur des escabeaux, la mitraillent avec des téléobjectifs hyper coûteux. Lorsqu’elle sort de sa Cadillac, dans sa robe de créateur, Soo Young laisse entrevoir des jambes fines, un visage et des mains sans défauts. C’est aussi le secret de son succès. Au pays des apparences, la beauté est plus qu’une arme, un principe vital.

Soo Young © Alvaro Canovas
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Des groupes de jeunes amateurs de K-pop se produisent tous les vendredis et samedis dans les rues de Hongdae. Ils espèrent ainsi se faire repérer par des producteurs. © Alvaro Canovas

La loi du bistouri

Dans le quartier animé de Myeong Dong, les vendeurs de cosmétiques battent le pavé. Chacun vante les mérites d’une racine, le ginseng, ou de la bave d’escargot, promesse d’une peau parfaite. Le patch a le vent en poupe pour les poches sous les yeux, le ventre, la poitrine. Sans oublier les crèmes blanchissantes, protection solaire 50 plus plus plus. Avoir le teint clair est un absolu. Des encarts publicitaires chantent les bienfaits du petit coup de bistouri : avant, menton avancé, teint terne, nez aplati ; après, des poupées au teint de porcelaine, pommettes saillantes et paupières redessinées. La loi du scalpel s’est installée en Corée du Sud : 1 Coréen sur 4 y a recours. Loin devant le Brésil, le pays est devenu le haut lieu de la chirurgie esthétique. On se rabote le menton comme on va chez le dentiste. Dans l’élégant quartier de Gangnam, connu depuis le hit du chanteur Psy, on compte plus de 500 cliniques esthétiques. Les filles qui arborent les masques antipollution ne craignent pas toutes les poussières fines : en général, elles dissimulent des liftings récents. « Les yeux, c’est 2 000 euros ; le nez, 4 000 », annonce le chirurgien Hwang Dong-yeon, 39 ans, de l’ID Hospital. Sur son site Internet et via les réseaux sociaux, on peut lui demander un devis en quelques clics. Il répond en neuf langues différentes. Katie envisage une rénovation complète : « Bonjour, je voudrais obtenir des renseignements pour la rhinoplastie, l’opération du visage afin de reconstruire la ligne en V, les injections des lèvres et peut-être une mini double paupière. Merci d’avance ». Parfois les clientes se présentent dès l’âge de 13 ans « pour les paupières », précise le médecin.

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Les « bains » de forêt, une thérapie anti-stress proposée dans un centre de remise en forme situé à deux heures de Séoul. © Alvaro Canovas

La chirurgie, c’est le moyen d’obtenir un meilleur job, mais aussi de ressembler aux stars de la K-pop qui contribuent largement au diktat esthétique. La majorité des citadins s’est engagée dans un jeu des ressemblances. Pour les hommes, coupe au bol, baskets blanches, pantalon noir retroussé au-dessus de la cheville. Comble du chic, la fiancée vêtue à l’identique… jusque dans ses sous-vêtements ! La culture du groupe prime. Même standardisation pour les voitures : noires, blanches ou grises, jamais sales ni cabossées. D’ailleurs, les femmes et les voitures, c’est presque pareil. Elles doivent être impeccables, maquillées, élégantes et… coréennes. In Oh, 37 ans, est designer de hanbok, les robes traditionnelles. Son retour à la coutume sonne comme un cri de révolte. « Depuis la colonisation japonaise, regrette-t-elle, les Coréens ont adopté le style occidental. Nous avons perdu une part de notre identité ». Avec sa jupe pastel et bouffante, son allure tranche. La mode est insufflée par la hallyu, vague coréenne du K-pop et du cinéma qui voudrait détrôner Hollywood et Bollywood. Rien à voir avec les films d’auteur hyper réalistes, et souvent sombres, plébiscités à Cannes. La hallyu, ce sont aussi des séries télé, du soft power également adoré par les Chinois et les Cubains, mais aussi par les Nord-Coréens. Pas sûr qu’un goût commun pour la romance suffise à réconcilier les frères ennemis…

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© Alvaro Canovas / Paris Match
© Alvaro Canovas

La Corée a connu la colonisation japonaise pendant quatre décennies, puis une lutte dévastatrice contre les communistes soutenus par la Chine

Dans sa tour de verre, Park Won-soon, le maire de Séoul, ancien avocat et défenseur des droits de l’homme, refuse de céder à la panique : « Les Coréens ont subi pendant de nombreuses années la confrontation et la tension. La Corée du Nord continue de provoquer, mais je ne crois pas à une guerre. Ils risqueraient d’y perdre plus qu’ils n’ont à y gagner. On maintient nos efforts pour conserver la paix et restaurer les relations bilatérales ».

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Park Won-soon, 61 ans, un maire sportif et écolo. Son vélo produit l’énergie de la lampe qui éclaire ses lectures. © Alvaro Canovas

La Corée a connu la colonisation japonaise pendant quatre décennies, puis une lutte dévastatrice contre les communistes soutenus par la Chine. En 1950, elle éclate en deux blocs. Il faudra trois ans de massacres pour revenir au statu quo et sceller la partition. Les deux Corée, ce sont alors 30 millions d’habitants : on compte 3 millions de morts civils, soit 10 % de la population, et autant de sans-abri. Séoul, capitale depuis 1392, est détruite à 70 %. Pour se sortir de la misère, le pays va appliquer une recette purement capitaliste, à l’opposé de celle revendiquée par sa sœur communiste. Des cendres de la capitale, les gratte-ciel surgissent comme des champignons après la pluie. Le pays mue en quatrième dragon asiatique. Surnommé « le miracle sur la rivière Han », il tutoie aujourd’hui les puissances mondiales.

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Ici, l’excellence est plus qu’un mantra, une dictature. De gigantesques campus, de la taille d’une ville moyenne française, apparaissent dès la fin de la Seconde Guerre mondiale ; 66, rien qu’à Séoul. Chaque année, plus de 600 000 lycéens espèrent intégrer les bancs de la fac. La pression commence tôt. La semaine, les enfants, dans leur uniforme d’écolier, sont totalement absents des rues. Des bus jaunes les trimbalent du lycée aux cours privés puis à leur domicile. Coucher : 1 heure du matin. Reprise des cours 7 heures.

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Kim Ja-in, 29 ans, la « femme araignée », prépare les JO de 2020. Une première pour la Corée. © Alvaro Canovas

La Corée a gagné un surnom : la « République du suicide »

Le but est d’intégrer les chaebol, agglomérats familiaux comme Samsung, Hyundai ou Lotte. Pas pour les quinze jours de vacances par an, mais pour le prestige et le patriotisme. La population globale frôle le plein emploi avec 3,8 % de chômage en 2016. Pour les 15 à 29 ans, il s’élève à 10,7 %. Un chiffre qui inquiète, alors qu’en France il est de 24,6 % pour la même tranche d’âge. La fièvre de la croissance ne retombe pas. « Ppali ppali » (vite vite) est une parole sacrée. « Depuis vingt-cinq ans, l’obsession du neuf accompagne ce développement économique brutal. Les anciennes générations ont du mal à le comprendre », regrette l’actrice Ye Ji-won. Même le réseau Internet 5G est le plus rapide du monde. Mais, dans les magazines, on encense les vertus de la « dolce vita » ou celles du « hygge », modèle scandinave qui rend heureux.

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L’actrice Ye Ji-won, 44 ans, coiffée, manucurée, mais pas retouchée. Elle le jure. © Alvaro Canovas

Les vieux sont perdus, les jeunes sont inquiets. La Corée y a gagné un surnom : la « République du suicide ». Selon les données de 2013, elle affiche les pires chiffres de l’OCDE. Des brigades spécialisées et même des ponts anti-suicides sont créés. Le taux de natalité décroît. Explication : les calculs sur les dépenses à prévoir pour les cours privés. Les entreprises qui proposent d’émigrer aux États-Unis ou au Brésil attirent les foules.

Depuis 1994, l’auteur français Bernard Werber, qui vient de publier Depuis l’au-delà, a vu tous ses best-sellers traduits en coréen. Il se rend régulièrement dans ce pays où on l’accueille comme une vedette. Car on vend encore des livres en Corée. Et beaucoup. Il dédicace ses ouvrages, et aussi des tablettes électroniques. « Les Coréens sont doués pour la résilience. Le passé ne les intéresse pas, ils sont tournés vers l’avenir », analyse-t-il. Sur ce sujet, le maire de Séoul n’a aucun doute : « Dans cinquante ans, notre ville sera la première du monde ». Ce n’est peut-être pas aussi évident ; chaque week-end, des files d’attente encombrent les rues devant les diseuses de bonne aventure…

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