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20 ans plus tard, « l’affaire Lewinsky » serait-elle traitée de la même manière ?

Monica Lewinsky jure de dire la vérité, toute la vérité, durant le procès de mise en accusation du président Clinton, le 6 février 1999. | © EPA PHOTO PRESS ASSOCIATION/SKY TV/in/kr

Société

20 ans après ses révélations, le « Monicagate » rappelle que si la « parole se libère », peu de choses ont changé dans l’idée que l’on se fait des femmes et de leur vie sexuelle – consentie ou non.

 

« I did not have sexual relations with that woman, Miss Monica Lewinsky« . 1998, Bill Cinton est à la télévision américaine et assure aux citoyens américains que non, il n’a pas eu de relations sexuelles avec l’ex-stagiaire de la Maison blanche. Les mots résonnent toujours, 20 ans plus tard, du souvenir d’un scandale qui avait éclaté le 17 janvier 1998 sur un site d’information de la droite américaine, qui faisait fuiter le scoop de Newsweek. Le choc est énorme, et quelques jours plus tard, le président américain d’alors est forcé d’apparaitre à la télévision pour démentir les accusations.

Lorsqu’elle rencontre l’homme qui changera pour toujours sa vie, Monica Lewinsky a alors la petite vingtaine. Elle a été embauchée à la Maison blanche en 1995, un peu plus de deux ans après l’élection de Bill Clinton, et après avoir été diplomée du Lewis & Clark College. Sa carrière est prometteuse, comme le laisse présager son futur poste en tant qu’employée du service légal de la « White house ». Une vie de bureau qu’elle partage avec sa collègue du département de la Défense Linda Tripp, à qui elle finit par confier en 1997 son secret : elle et le président se sont « fréquentés » de manière intime ces deux dernières années. Linda Tripp jure d’emporter ses confidences… pas dans la tombe, mais sur une série d’enregistrements de ses conversations avec Monica.

©EPA / AFP – CNN TV GRAB

Les preuves sont sur cassette, le cirque du « Monicagate » peut commencer. Ce qui aurait pu être une simple histoire extra-conjugale se transforme en affaire d’État, en scandale politique. Le président est accusé de parjure et menacé de destitution par la Chambre des réprésentants américaine. Un procès de 21 jours finira par le débarasser de ses charges – malgré ses aveux pour « conduite inappropriée » -, le laissant poursuivre son mandat jusqu’en 2000. Sa licence pour pratiquer le droit est néanmoins suspendue durant cinq ans et il devra s’acquitter d’une « amende » de 90 000 dollars.

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Monica Lewinsky, elle, n’a pas été épargnée. La pression des médias est intense, alors qu’elle est traquée par les photographes et journalistes durant et après le scandale. Le public la voit comme celle qui a tenté et fait chavirer cet homme de pouvoir, père de famille et président de « la plus grande nation du monde ». Insultée, calomniée, harcelée, Monica Lewinsky s’en sortira… en tricotant. Cet échappatoire deviendra le prétexte de sa première entreprise, The Real Monica, Inc.

La tentatrice de l’imaginaire collectif

20 ans plus tard, l’affaire continue pourtant de la poursuivre. En 2017, toujours dénigrée en ligne, Monica Lewinsky lançait notamment une campagne contre le cyber-harcèlement. Le 11 janvier 2018, la journaliste du New York Times Jodi Kantor – qui a contribué à révéler l’affaire Weinstein -, s’interrogeait sur Twitter : « Cette semaine est le 20ème anniversaire du scandale Bill Clinton, anciennement connu sous le nom de scandale Monica Lewinsky. Qu’est-ce que ça vous fait, au vu de ce que nous vivons aujourd’hui ? » Deux décennies après les faits, alors que la parole des femmes se libère – manifestement toujours difficilement – et que le combat pour l’égalité est plus que jamais sur le devant de la scène, quels souvenirs réveillent « l’affaire Monica Lewinsky » ?

D’abord, comme le rappelle Jodi Kantor, ceux d’une tourmente qui portait le nom d’une femme, et non de l’homme de pouvoir avec lequel elle avait des relations sexuelles consenties : qu’on l’ait nommée « Monicagate » ou « Lewinskygate », l’histoire était celle d’une ancienne stagiaire de la Maison blanche qui avait « corrompu » un président américain dans l’imaginaire collectif. Les détails de l’affaire – la fameuse robe bleue tachée de Monica Lewinsky – ont été autant d’occasions de se moquer et d’agonir la jeune femme. Un « slut-shaming » qui ne portait alors pas encore son nom, mais qui a pourtant laissé ses traces dans la conscience américaine, ainsi que dans la popculture mondiale.

Le slut-shaming, toujours vivace

Et d’ailleurs, qui se rappelle encore des vrais enjeux de cette histoire ? Si Bill Clinton a été envoyé devant un grand jury, c’est aussi parce que ces révélations étaient la preuve que Monica Lewinsky avait par le passé effectué un faux témoignage dans une autre affaire : celle de Paula Jones, une ancienne employée de l’État d’Arkansas qui accusait alors le président d’harcèlement sexuel. En 1994, Bill Clinton aurait sorti son pénis devant elle dans une chambre d’hôtel où elle avait été escortée pour retrouver le gouverneur d’alors. Quatre ans plus tard, alors que l’enquête liée au cas de Paula Jones perdait en intérêt pour les enquêteurs, les révélations de l’affaire Clinton-Lewinsky avaient permis de mettre en doute l’un des témoignages et de dresser un autre contexte aux agissements du président.

©AFP PHOTO – Bill Clinton le 17 août 1998, après avoir avoué qu’il avait bien eu une relation avec Monica Lewinsky.

Aujourd’hui, Jodi Kantor estime que « nous faisons mieux, parce que nous tenons désormais les hommes responsables de leurs actions, plutôt que d’accuser et humilier les femmes. Malgré cela, j’aimerais qu’il puisse y avoir un moyen de rectifier le dommage fait à la carrière et à la réputation de Monica Lewinsky« , a-t-elle posté sur Twitter. Mais si le scandale autour des agressions sexuelles perpétrées par un producteur américain sur plus de 100 femmes porte aujourd’hui bien le nom d' »affaire Weinstein », difficile de passer sous silence les troubles que traversent actuellement les victimes. Malgré un soutien populaire, il a encore fallu ces derniers mois, en de nombreuses fois, s’opposer à ceux qui continuaient à demander « Pourquoi se sont-elles tues tout ce temps ? » et « Qu’est-ce qui les empêchait de dire non ? », ou encore « Elles y ont trouvé leur compte, non ? » – de la même manière que beaucoup ont critiqué la somme d’argent reçue par Nafissatou Diallo dans l’affaire DSK en 2011.

Un féminisme toujours « pussy-grabbed »

Ces derniers jours ont révélé qu’en 2018, si la « parole se libère », elle n’est pourtant pas toujours considérée par toutes et tous comme l’expression d’une réalité à renverser. Parfois encore, elle est plutôt celle d’une « hystérie féminine » qu’on aimerait voir se calmer. La « tribune des Catherine » – comme elle a parfois été appelée en référence à la signature de Catherine Deneuve – parue dans Le Monde et qui défend « la liberté d’importuner » est la preuve que les lignes ont encore du mal à bouger. Le décalage entre, d’un côté, les combats pour la liberté des uns à importuner et de l’autre, la liberté à jouir librement de son corps et de ses idées sans que son statut de femme n’y soit un obstacle, est frappant. Au fond, qu’est-ce qui a réellement changé entre 1998 et aujourd’hui, après tout ?

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©EPA PHOTO PA/CHANNEL 4/fob – Monica Lewinsky dans une interview, en 1999.

Si une « troisième vague du féminisme » est bel et bien en route, elle se heurte encore aujourd’hui à bien des contretemps. Celui, par exemple, du manque de considération d’une autre affaire de scandale sexuel qui n’a que temporairement secoué la présidence américaine : celle qu’on n’appelle aujourd’hui toujours pas le « pussy-grabbing gate ». Pour combien de temps encore ?

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