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Babylone 2.0 déshabille les femmes à leur insu

En Belgique, publié des photographies suggestives à l'insu du sujet n'est encore que très légèrement puni par la loi. | © BELGA

Société
 Les 50 000 membres du groupe Facebook « Babylone 2.0 » partagent et ont accès à des photos suggestives postées sans consentement. Une polémique qui indigne et interroge sur les pratiques en cours sur Facebook, ainsi que sur l’efficacité de la plateforme dans la protection des utilisateurs.

 

Le scandale a rapidement atteint le top des sujets les plus discutés sur Twitter, et pour cause : la pratique est un enfant du net, qui s’est développée de manière impressionnante – et effrayante. Un (très) mauvais garnement qui scandalise la toile et dont on parle sous le nom de code « Babylone 2.0 », du titre du groupe Facebook francophone qui défraie la chronique depuis le 5 janvier. La page privée ne date pourtant pas d’hier. Depuis un certain temps, des utilisateurs y postent des photos suggestives de femmes, qu’on appelle dans le jargon du web des « nudes », sans leur consentement. On s’y vante ou détaille les performances et corps de ses « conquêtes », comme dans ces « propos de vestiaires » dont Donald Trump est un adepte. 52 000 personnes en font partie et postent régulièrement ces photos à caractère hautement privé.

 

De nombreux groupes du genre

Depuis le début de la polémique, nombre d’utilisateurs masculins minimisent en affirmant qu’il ne s’agirait que de la partie émergée de l’iceberg. D’autres groupes Facebook, pages Instagram et conversations Whatsapp existeraient et fonctionneraient sur le même mode. Une source anonyme membre de « Garde la pêche », une page similaire, affirme pourtant qu’on n’y trouve « que des photos de mannequins, ou des meufs d’Instagram. Je n’ai en tout cas jamais vu de photos et encore moins de vidéos de filles nues prises à leur insu ou pendant qu’elles couchent avec quelqu’un ». Le jeune homme, invité dans le groupe par un collègue, ajoute : « Les filles sont parfaitement conscientes qu’il y a une photo de prise et dans certains cas, ce sont certainement elles qui l’ont postée au départ. Ce groupe comprend un peu plus de 800 000 membres et je trouve le concept mille fois moins grave que la pornographie que n’importe quel garçon de ce groupe a regardé plus d’une fois ».

Au début, Juliette (prénom d’emprunt), sceptique par nature, ne croyait pas à l’existence de tels groupes. Elle tente alors de rejoindre l’une de ces pages secrètes, dont l’adresse lui a été envoyée par une amie. À sa grande surprise, elle est acceptée. Au fil des posts, elle découvre la cruelle vérité. Les publications, certifiées « pêche perso », sont accompagnées de commentaires bien souvent crus et dégradants – à l’image des pratiques qui y ont cours. « On sent que tout le monde sur ce groupe a bien compis ce qui s’y faisait », nous explique-t-elle. En quatre mois d’existence et avec 4 200 membres, 160 photos de femmes dénudées y ont été partagées – peut-être davantage encore, si les administrateurs du groupes ont tenté de se protéger à la découverte de Babylone 2.0. Elle se dit « choquée et sale », d’autant qu’il ne s’agit pas uniquement du fait de célibataires sans scrupules : tous les profils y sont représentés. « Il y a plein de mecs casés. J’y ai même vu un homme qui devait avoir la soixantaine », ajoute Juliette. En l’espace de quelques heures, les créateurs de la page s’aperçoivent qu’une femme fait partie de leurs rangs et l’excluent du groupe. Juliette a néanmoins eu le temps de capturer quelques preuves.

 

 

Au-delà de cela, ce qui étonne, c’est la présence-même de ces photographies sur le réseau de Zuckerberg : ne faisait-il pas campagne récemment contre les images comprenant de la nudité, au point d’y supprimer une reproduction de la peinture L’Origine du Monde ou encore de la statue de Neptune, vêtu d’un costume d’Adam ? D’autant qu’il y a peu, Facebook avait mis à jour ses conditions d’utilisation afin de rendre plus claire sa politique en la matière :

« Pour protéger les victimes et les survivant-e-s, nous supprimons (…) les photos et les vidéos montrant des actes de violences sexuelles et des images partagées en guise de vengeance ou sans les permissions des personnes apparaissant dans ces images«

 

Le réseau social y fait ainsi clairement allusion au « revenge porn » sur Internet. Si Babylone 2.0 n’est pas forcément un groupe de « vengeance » et que les créateurs de la page spécifient que les femmes ne doivent pas être reconnaissables ou identifiées, il n’en est pas moins concerné par ces conditions. Les photos qui y circulent n’ont pour autant pas été supprimées par les modérateurs de la plateforme avant la révélation de leur existence, puisque le groupe avait été créé avec l’option « secret » – ce qui veut dire qu’il n’apparait pas non plus dans les recherches sur le site. Pour en voir le contenu, il faut donc être ajouté par un membre et ensuite adoubé par un administrateur de la page. De quoi se poser de nombreuses et sérieuses questions sur l’existence d’autres groupes illégaux de ce type sur Facebook. Aujourd’hui, le groupe a été supprimé par la plateforme.

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Ce que la loi belge prévoit

Que les photos aient d’abord été prises par les victimes elles-mêmes puis postées par un tiers ou qu’elles aient été prises à leur insu, la loi ne fait pas de différence : l’article 371/1 du code pénal belge prévoit des sanctions pour tout « enregistrement visuel ou audio d’une personne dénudée ou se livrant à une activité sexuelle explicite, sans son accord ou à son insu, même si cette personne a consenti à sa réalisation« . La députée CDH Vanessa Matz souhaitait aller plus loin en juillet dernier, avant de suspendre ses activités politiques. Elle avait alors déposé une proposition de loi visant à punir plus sévèrement les harceleurs coupables de vouloir nuire à travers la publication de ces photos, avec des amendes allant de 500 à 1000 euros. La Belgique ne serait néanmoins toujours pas à la hauteur de la France, qui a choisi de les sanctionner bien plus sévèrement, avec jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende. Un utilisateur averti en vaut deux – ou se passe tout simplement de la publication non-consentie de clichés privés.
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