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L’effet Kitty Genovese, ou comment expliquer l’inaction des voisins de la « maison de l’horreur »

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Là où 13 frères et soeurs vivaient un enfer. | © AFP PHOTO / FREDERIC J. BROWN

Société

Cette découverte a fait frémir le monde entier. Lundi, treize frères et sœurs retenus captifs par leurs parents ont pu être libérés grâce au courage de l’une d’entre eux. Si la raison de cette séquestration reste encore inconnue, une autre question mérite d’être posée : pourquoi les voisins de cette maison de l’horreur n’ont pas réagi plus tôt ?

Ils étaient treize à vivre un véritable cauchemar. Enfermés, certains enchaînés et affamés, les frères et sœurs, âgés de 2 à 29 ans, étaient retenus prisonniers par leurs propres parents depuis plusieurs années en Californie. Une situation épouvantable qui a pris fin ce lundi 15 janvier grâce au courage de l’une des adolescentes. Après avoir appelé les secours, la jeune fille de 17 ans, qui en paraissait 10 en raison de son extrême maigreur, a réussi à s’enfuir par une fenêtre. À l’arrivée dans la maison, les policiers ont trouvé « les enfants en état de malnutrition, l’intérieur était très sale et les conditions de vie étaient horribles » dans cette maison de l’horreur, a déclaré le capitaine Greg Fellows en conférence de presse. David Turpin et son épouse Louise, âgés respectivement de 57 et 49 ans, ont été incarcérés pour torture et mise en danger d’enfants.

« Quelque chose de louche »

« Comment personne n’a rien vu ? », s’interroge Kimberly Milligan, une voisine du couple écroué vivant depuis plus de deux ans dans le quartier. Ou plutôt « pourquoi personne n’a réagi ? ». Les voisins de la maison de l’horreur avaient en effet repéré des comportements étranges. « Ils étaient pâles comme des vampires et n’avaient que la peau sur les os », a confié Kimberly à l’AFP, cité par Paris Match. Certains justifiaient alors leur aspect et leur manque de sortie par des cours à domicile, une pratique courante aux Etats-Unis. D’autres voisins ont vu certains des enfants fouiller dans les poubelles et ramasser des déchets, d’après le site Mirror. « On sentait qu’il y avait quelque chose de louche mais on ne veut pas penser du mal des gens », a ajouté Kimberly Milligan, citée par le Los Angeles Times, qui se sent à présent coupable.

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Malgré tous ces indices, personne n’a averti la police. « Nous n’avions jusque-là jamais été alertés sur des soupçons d’abus d’enfants dans cette résidence », a affirmé Greg Fellows, chef de la police de Perris, lors de sa conférence de presse.

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La famille au complet. © David-Louis Turpin/Facebook

Effet du témoin

La question qui persiste est « pourquoi ? » Le Huffington Post tente d’y répondre grâce à l’effet Kitty Genovese, un cas d’école en psychologie sociale permettant « d’expliquer pourquoi, dans une situation d’urgence, une personne en détresse a plus de chance d’être secourue s’il n’y a qu’un témoin plutôt que s’il y en a plusieurs », explique le site. Également appelé « l’effet du témoin », il a été théorisé par deux psychologues américains en 1968, soit quatre ans après le meurtre de Catherine Genovese.

Kitty Genovese fut violée et assassinée à New York en pleine rue. Bien qu’elle ait capté l’attention de plusieurs voisins à deux reprises, personne n’a tenté de la secourir ou d’appeler la police, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. « Au total, une quarantaine de personnes a assisté de près ou de loin au drame », souligne le site français.

Responsabilité et influence sociale

S’il existe une différence temporelle et d’urgence entre le cas Genovese et Turpin, Martine Batt, professeure en psychologie à l’université de Lorraine, contactée par Le HuffPost, confirme que cette théorie explique l’inaction des voisins de la maison de l’horreur. La raison est simple : « plus le nombre de témoins est important, plus la responsabilité est diluée », explique-t-elle. Si plusieurs personnes sont témoins de la même situation, elles ne vont pas s’en mêler en se trouvant des excuses, en se persuadant que ce n’est pas grave et que ce ne sont pas leurs affaires. « Pourquoi moi plutôt qu’un autre ? » se demandent alors les témoins.

L’influence sociale joue elle aussi un rôle important. « Pour pouvoir émettre un jugement, on a besoin du jugement des autres. Or si personne ne dit rien, on se dit que notre jugement doit être erroné », précise la psychologue. Cette peur de l’erreur empêche alors d’intervenir dans cette situation, pour éviter de paraître ridicule.

« Phénomène d’habitude »

Le cas des Turpin s’étendant sur plusieurs années, l’urgence était moins palpable. « C’est un phénomène d’habituation. La situation devient tellement énorme qu’elle ne vient plus heurter le quotidien, la norme des habitants », explique Martine Batt. Le temps de réaction devient alors plus important.

Et pour ceux qui se disent que, eux, ils auraient réagi. La psychologue précise que même des gens « prédisposés à l’empathie étaient moins susceptibles d’aider une victime si le nombre de témoins était important ». « Les caractéristiques de ces personnes n’ont rien à voir, ce ne sont pas des gens inhumains ».

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