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Eva Darlan : « Viol et vitriol : même combat »

Eva Darlan

Eva Darlan remonte au front. | © Cédric Perrin

Société

La comédienne française Eva Darlan, qui avait défendu Jacqueline Sauvage, condamnée pour avoir tué en 2012 son mari belliqueux et finalement graciée par François Hollande, remonte au front pour faire d’une avocate victime d’une attaque au vitriol en Ukraine l’emblème de la lutte contre les violences faites aux femmes.

Cette avocate, c’est Louba, l’épouse du réalisateur Olias Barco, résident belge. Elle devrait être bientôt transférée au service des grands brûlés de l’hôpital militaire de Neder-Over-Hembeek. L’affaire, qui commence à faire grand bruit, est suivie de près par l’ambassade de Belgique et l’ambassade de France en Ukraine.

Eva Darlan sait de quoi elle parle. « Je reviens de l’enfer » confiait-elle il y a deux ans, lors de la sortie de son livre Je krach (Ed. du Moment), dans lequel elle abordait sa situation de banqueroute personnelle et la maltraitance conjugale dont elle avait fait l’objet.

Paris Match : Vous avez créé le comité de soutien à Jacqueline Sauvage. Aujourd’hui, vous alertez les consciences sur le cas de la jeune Ukrainienne Louba. En quoi cette affaire vous tient-elle particulièrement à cœur ?
Eva Darlan : Je suis très engagée sur la cause des femmes en général. À vrai dire, mon engagement, mon combat est celui pour l’égalité. J’avais créé ce comité de soutien à Jacqueline Sauvage avec Karine Plassart. Nous avons initié des pétitions sur Facebook, obtenu l’appui de 500 000 signataires, avons ameuté, interpellé, remué ciel et terre. Nous avons eu la chance que les médias nous suivent et nous y sommes arrivées! Concernant Louba, j’ai été alertée par un ami sur ce cas terrible qui s’est déroulé à nos portes et à un moment où ça remue beaucoup dans notre société au sujet des femmes. Il est important de la soutenir, d’un point de vue sociétal et humain. Il faut avoir des réflexes multiples. L’ex-mari violent de Louba aurait agi en commanditaire de ce crime, mais j’ignore quelles sont les preuves qui existent à ce jour. Il faut d’abord que les autorités policières fassent leur travail et puissent attraper le « commandité ».

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Quel parallèle faites-vous entre cette affaire et les affaires Weinstein et autres scandales de harcèlement ? Peut-on comparer les violences ?
Il est évident que le cas de Louba entre dans le même phénomène des femmes qui « appartiennent » aux hommes. Non, on ne leur appartient pas ! Tout ce qui se passe est hélas terriblement cohérent et le cas de Louba s’intègre à toute cette flamme, cet embrasement des femmes qui disent «  Ça suffit ! » La société patriarcale nous asservit, il faut le réaliser, le clamer. Toucher les fesses dans le métro est inacceptable, car c’est la première étape avant le vitriol ! Dès le moment où on autorise les hommes à faire ce qu’ils veulent avec qui ils veulent, on peut en arriver à ça. Il faut remettre en cause le patriarcat et la façon dont les hommes se tiennent: non, tout n’est pas à leur disposition, ni nos corps, ni nos visages. Je reviens au cas de Louba : si elle en a le courage, elle pourrait devenir la porte-parole de la violence dont peuvent être victimes les femmes, qu’elles soient excisées, prostituées, vitriolées… Cette femme est un emblème, comme Jacqueline Sauvage a été l’emblème des femmes battues. Le visage de Louba s’oppose aux cent signataires de la tribune du Monde. Elles estiment que parler de harcèlement, c’est de la victimisation. Mais ne pas en parler est d’une violence inouïe. Il faut que ça évolue et que tout le monde en prenne conscience.

Revenons à ce hashtag #BalanceTonPorc ou #MeToo pour la version première, anglo-saxonne. Etes-vous d’accord sur le principe de cette plate-forme ouverte ?
Il faut arrêter de parler de « dénonciations » dans le hashtag! Quand on prend la parole publiquement et qu’on désigne l’auteur du mal susceptible d’être puni par la loi, c’est un acte civique. Un très faible pourcentage de violeurs sont punis. Et seuls 10% environ des viols en France sont suivis d’une plainte.

Cette société patriarcale nous pourrit la vie, il faut le réaliser, le clamer .

Donc, on a de la marge. Et on peut se permettre de dire : « Celui-là m’a harcelé ».

Quid du terme de « porc » ? Etait-il indiqué ? Le #MeToo semble a priori plus inclusif.
Beaucoup ont critiqué ce mot, mais parfois la vulgarité est nécessaire pour dénoncer des actes eux-mêmes orduriers, ou violents. Il fallait ce choc, cette grossièreté, car la vulgarité était en face de nous. L’expression a permis de soulager des femmes.

Comment avez-vous réagi à la fameuse lettre publiée le 9 janvier dans Le Monde par cent signataires, dont Catherine Millet et Catherine Deneuve ? Elles affirment le rejet d’un féminisme qui exprime une « haine des hommes » et défendent « une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». Le 15 janvier, Catherine Deneuve a présenté, quant à elle, dans un courrier paru dans Libé, ses excuses aux victimes, précisant qu’« évidemment rien dans le texte ne prétend que le harcèlement a du bon, sans quoi (elle) ne l’aurai(t) pas signé ».
À mes yeux, cette tribune publiée dans Le Monde est honteuse. Les signataires sont des personnes qui, dans leur petite vie dorée, ne réalisent pas qu’il y a autre chose que leur cocon. Il faut cesser de faire l’amalgame entre galanterie, mains au cul, viol et plaisir. C’est d’une confusion absolument effarante.

Les signataires de la tribune du Monde ont attaqué #Balancetonporc, elles ont évoqué, en dénonçant les dénonciations en chaîne et donc l’effet de meute liés à ce hashtag, la crainte d’un retour à une forme de pudibonderie aux accents religieux…
Quelle pudibonderie, bon sang ? On n’est pas en train de dire que c’est mal de faire l’amour et qu’il faut éteindre la lumière pour le faire en gardant une chemise de nuit avec un trou. On dit juste : « Respectez-nous ! » J’aimerais que les cent signataires de ce courrier aillent se faire frotter dans le métro ou qu’elles croisent des mecs qui les menacent si elles ne donnent par leur numéro de portable, et les traitent ensuite de salopes, de putes si elles refusent. Ces femmes ne savent rien des vies ordinaires et elles se permettent de juger. C’est une insulte aux femmes, à celles dont les vies ont été brisées par des viols, des enfermements. Le fait que la violence contre les femmes ait lieu au Pakistan, en Ukraine ou en Belgique montre simplement que le phénomène est général, voire qu’il se rapproche, se resserre. Nous devons être vigilantes.

La courbe de la cause des femmes est globalement ascendante, même s’il y a régulièrement des retours en arrière. Mais on voit aussi que la marge de tolérance s’amoindrit, que les nouvelles générations de féministes, ou de femmes tout simplement, ne laissent plus rien passer.
On a obtenu des choses, mais à quel prix ! Il existe une loi contre le harcèlement. Mais nous sommes loin du compte. Aujourd’hui, entre le travail et la pilule, on pensait que tout allait changer radicalement, et qu’on arriverait à l’égalité. Hélas, ça mettra beaucoup de temps. On y arrive petit à petit, on finira par atteindre la parité. Et peut-être un jour connaîtrons-nous l’égalité salariale et professionnelle. Les hommes qui tiennent le pouvoir ne veulent pas le partager avec les femmes. Je ne comprends pas pourquoi. Ne faisons-nous pas partie de la même espèce? Comment envisager qu’une moitié de la population soit traitée différemment d’une autre moitié?

Le malaise des hommes est une réalité. L’acte de séduction devient complexe, il faut en maîtriser les subtilités. Edouard Delruelle, un philosophe belge, soulignait récemment dans L’Echo que « les rapports humains, amoureux en particulier, sont faits d’ambiguïté, d’hybridité, de provocations »
Mais ça fait des milliers d’années que les hommes sont assis sur un trône. Et là, ils tombent des nues. « Ah ! chouchou, tout marchait si bien quand je lisais mon journal et que tu m’apportais le café… » Les plus archaïques résistent. Le féminisme est politique. Le féminisme est l’exemple parfait de la lutte des classes: un groupe qui asservit un autre groupe. C’est une question de société et de dignité humaine. Nous, les femmes, ne sommes pas traitées comme l’autre moitié de la population. Nous ne vivons donc pas dans une démocratie, mais dans une phallocratie.

Avez-vous été victime de harcèlement sexuel dans le milieu du cinéma ?
Bien sûr. Je trouve qu’en France, on n’a pas beaucoup réagi. Les Américaines se sont mises en danger, ont mis en péril leur carrière. Ce sont des engagements qui peuvent se payer cher, j’en sais quelque chose. Dans les autres milieux, ça n’a pas suivi. En France, les réactions ont été hyper molles. Dans le cinéma français, on a mis ça sous le boisseau. Mais cela a tout de même permis d’établir un état des lieux qui est terrible. Dans les pays latins, il me semble qu’on parle moins. Les Anglo-Saxons, eux, déballent tout. Les pays catholiques ont une propension à trouver qu’il n’y a rien de très grave dans le harcèlement, tant que ça ne dérange pas la petite hiérarchie. On se confesse, on ressort vierge de tout et on peut recommencer, c’est impeccable!Les pays nordiques, qui sont protestants, sont beaucoup plus d’avant-garde concernant les enfants, les femmes, le respect, la transparence en politique, la transparence sur les finances et dépenses des élus, etc.

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On songe, en vous écoutant, au traitement que les médias audiovisuels américains ont infligé à Dominique Strauss-Kahn, cet acharnement dont il a fait l’objet là-bas, alors qu’en France, certains travers étaient connus de tous depuis des lustres, et tolérés.
Mais il a eu beaucoup de chance! L’« affaire DSK » sortirait maintenant, ça irait très mal pour lui.

Quelles ont été les réactions des hommes de votre entourage en découvrant ces enchaînements de plaintes, de récits d’agressions ?
J’ai rencontré de vieux machos qui disaient : « C’est une honte, comment peut-on dénoncer ? ». En revanche, beaucoup d’hommes parmi mes proches étaient étonnés. Ils n’avaient pas pris la mesure du phénomène et étaient stupéfaits par le raz-de-marée mondial. Ils ont reconnu avoir, à ce moment-là, eu une prise de conscience.

Les hommes mesurent mal l’agressivité, la dangerosité ou le caractère prédateur potentiel de leurs congénères ?
Tout à fait. Je suis amie avec Olivia Chaumont, qui était Olivier. Elle est architecte et, lorsqu’elle a changé de genre, elle a perdu tous ses clients ! La condition féminine, Olivia peut en parler. Dès le moment où elle est devenue femme, tout a changé dans sa vie. Elle a tout perdu. Elle a perçu ce changement dans le comportement des hommes vis-à-vis d’elle. Cette hiérarchie tellement naturelle, elle la vit chaque jour en pleine face, aujourd’hui de l’autre côté du miroir. Voilà ce que nous, les femmes, nous vivons. Mais il y a tout de même eu une chose formidable: Olivier était franc-maçon. Dans sa loge, les femmes étaient interdites. Et Olivia a été acceptée. Elle a été la première femme dans une loge devenue mixte et elle est aujourd’hui grande prêtresse !

On parle peu du harcèlement dans d’autres sphères professionnelles, comme le domaine médical, par exemple. Le médecin conserve un statut sacré, en Europe du moins.
Oui. Il y a des attouchements chez certains gynécologues,par exemple, mais aussi une certaine violence, parfois. Or, il est compliqué de porter plainte contre un médecin. À l’époque, lorsque je me suis rendu au commissariat pour porter plainte contre mon mari qui me maltraitait, à moi qui n’étais tout de même pas une inconnue, le commissaire m’a dit que je lui faisais perdre son temps. Alors, vous imaginez comment on accueille les autres femmes ? Maintenant, peut-être sera-t-on plus à l’écoute, mais il y a dix ans encore, c’était perdu d’avance.

Les femmes recherchent de plus en plus, dit-on, de médecins du même sexe.
Je comprends. Je peux être assez réac. À mon âge où l’on n’est plus toujours satisfait de son corps, je trouve que les piscines pour filles, finalement, ce n’est pas si mal. Je songe à Martine Aubry, qui voulait ouvrir les piscines à des horaires non mixtes. Je pense aussi aux cours de récré non mixtes. C’est assez réac aussi, a priori, mais des jeunes filles souffrent dans les cours de récré. Elles sont parquées dans un coin et papotent pendant que les garçons occupent tout l’espace avec leur ballon. Mes filles en ont souffert durant toute leur scolarité. Il y a encore beaucoup d’améliorations à apporter dans le système éducatif. À mon sens, on pourrait aborder la mixité dès le secondaire,mais foutre la paix aux enfants dans les petites classes.

Les hommes doivent impérativement devenir des alliés, non ?
Je ne dis pas qu’ils sont coupables, j’aime les hommes! Mais je dis qu’ils ne réalisent pas. Ce putain de patriarcat les emprisonne autant que nous. Ils doivent être impérativement forts, performants, etc. Certains ne correspondent pas à ces critères et en souffrent. Mais en épousant la cause féministe, les hommes deviennent politisés, ils se grandissent, et nous, on les attend. On a besoin d’eux.

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