Paris Match Belgique

La profession de foi de Joseph de Kesel : « L’homme est un être religieux »

Joseph de Kesel, nouvel homme fort de l'Église belge. | © BELGA / KURT DESPLENTER

Société

Proche du pape François, le patron de l’Église belge n’exprime aucun tabou dans une interview pour Paris Match.

Le 19 novembre 2016, il était fait cardinal par le pape François. Joseph De Kesel, archevêque de Malines Bruxelles (il a succédé à André Léonard un an plus tôt) s’est déjà bâti une réputation d’ouverture. Ses positions, sur le célibat des prêtres notamment, ont marqué les esprits. En ce début d’année, nous avons demandé au grand primat de Belgique, connu pour sa proximité de vues avec le pape François, quel était son regard sur le monde.

Il nous accueille dans son fief de Malines. « Nous avons une série impressionnante de questions pour vous », lui dit-on. « Et moi, je vais vous donner une série impressionnante de réponses ! », enchaîne-t-il, pratique. Laïcité, islam, divorce, avortement, euthanasie, pédophilie, nature, éthique… Loquace, le débit rapide, l’apôtre de la simplicité n’exprime aucun tabou même si son message se fait, talent de philosophe oblige, souvent éthéré.

Vous avez rencontré le Pape récemment à Rome. Il a ouvert la communion à certains divorcés remariés. Il prône la « miséricorde » au cas par cas. Tout n’est pas blanc ou noir dit-il en substance, « la vie aide à discerner », dites-vous.
L’homme est un être fragile, il ne répond pas toujours à l’idéal. Il n’est pas question de le laisser tomber. Il faut cheminer avec l’homme d’aujourd’hui en offrant un regard plus miséricordieux, même si c’est un langage d’Église. Un regard plus compréhensif, plus humain, plus ouvert. Mais l’ouverture ne signifie pas qu’on s’adapte à n’importe quoi.

Le mariage homosexuel tel que l’accepte aujourd’hui l’Eglise protestante en Norvège pourrait-il être célébré au sein du culte catholique ?

Le mariage catholique est une union entre un homme et une femme ouverts à la venue d’enfants. Mais les personnes homosexuelles sont les bienvenues à l’église.

©Riccardo De Luca / Anadolu Agency – En novembre 2016, Joseph de Kesel a été fait cardinal à Rome.

En septembre 2010, en tant qu’évêque de Bruges, vous aviez soulevé la question du maintien du caractère obligatoire du célibat des prêtres, estimant notamment que les « personnes pour lesquelles le célibat est humainement impossible à respecter devraient aussi avoir la chance de devenir prêtre ». C’est un dossier chaud ou en attente paisible ?

Ce n’est pas un tabou en tout cas. Un jour un concile traitera de cela mais ce n’est ni une urgence, ni une priorité. C’est une question interécclésiale, une question qui nous préoccupe au sein même de l’Église. Je ne veux nullement nier l’importance de cette question mais l’ouverture au monde d’abord quelque chose de très large. Un monde qui vit aujourd’hui tant de défis.

Le défi prioritaire aux yeux du Pape, c’est le défi social.

Pour lui qui vient d’Amérique latine, le grand défi, c’est en effet la pauvreté,  source de nombreux problèmes à travers le globe. Et même de certaines guerres. Dans la culture moderne, on parle de progrès, d’épanouissement, de liberté etc. Mais la majeure partie du monde ne profite pas de ce progrès.

Sur la présence des cours de religion à l’école, vous êtes intransigeants.

Nous sommes convaincus que l’Homme au plus profond de lui-même est un être religieux. Je ne dis pas qu’il est chrétien, ou nécessairement croyant, mais c’est un être en quête de sens, qui n’est jamais satisfait et qui a, au fond de lui, une soif existentielle profonde. Je ne dis pas non plus qu’il est profondément mécontent mais il montre une ouverture à une transcendance. Même les régimes communistes qui ont essayé de faire disparaître la religion ont échoué. Anthropologiquement, l’homme est un être religieux et, même dans une société sécularisée comme la nôtre, il reste ce qu’il est. Et, c’est ma conviction, les religions ont une mission importante, notamment dans une culture sécularisée.

©BELGA PHOTO OLIVIER HOSLET – Joseph De Kessel en 2002, en l’église Sainte-Gudule.

La Belgique, et plus largement l’Europe, ont un profil très différent sur ce plan de celui des États-Unis où la spiritualité est importante et où, malgré une séparation des Églises et de l’État, la religion reste très présente dans l’espace public. C’est ce qu’on nomme parfois la « religion civile ». Le président cite Dieu dans ses discours « In God we trust », or « God Bless America ». Et on voit des lecteurs de bible dans l’espace public. Mais la variété des églises chrétiennes, entre autres, est grande. C’est lié entre au statut initial du pays, celui d’une « terre de refuge ».

C’est normal. Les Américains n’ont pas connu la Révolution française. Depuis leur fondation, on trouve aux États-Unis une pluralité de confessions chrétiennes. Ici, les sociétés pré-modernes ont toujours été soit catholiques, soit protestantes. C’étaient donc des États confessionnels. La liberté religieuse y est intervenue très tôt. La religiosité américaine, structurée à l’origine par un protestantisme, se manifeste de fait par une grande variété confessionnelle. L’Europe a une longue histoire de culture chrétienne. La Belgique était, jusqu’au début du XXe siècle, un pays catholique.

La « religiosité », la pratique de cultes, de la foi, est entretenue aux États-Unis de façon assez efficace, même si on constate, selon certaines études récentes, un déclin de la pratique et du nombre de croyants. Les églises sont présentes dans les activités quotidiennes – chants gospel, clubs sportifs en déplacement etc. Est-ce une méthode dont vous aimeriez vous inspirer pour raviver la flamme de la pratique religieuse ?

Cet engagement des différentes confessions dans la vie sociale et politique du pays est très lié à l’ « American way of life » qui se traduit aussi à l’intérieur de l’Église. C’est leur façon de vivre et de s’engager. De manière plus large, la culture multi-religieuse est en soi une bonne chose. Et, comme c’est le cas en Belgique, l’État ne peut pas appartenir à une confession. Où l’Homme trouve-t-il sa motivation ? C’est dans ses convictions, religieuses ou laïques.  La religion a une mission éminemment sociétale. Voyez l’islam. Il est là, c’est un phénomène de société. Il est naïf de nier ce phénomène de société. Je ne dis pas que c’est hypocrite mais qu’il faut ouvrir les yeux. C’est un phénomène nouveau, indéniable et qui va aller croissant. Dans dix ans ou vingt ans, une bonne partie de la population sera musulmane. Il y a une montée de l’islam, ne fût-ce que démographique. Privatiser la religion n’est pas une solution. Ce discours est candide car on ne peut minimiser l’importance des traditions religieuses qui appartiennent à la culture. La réponse de l’Occident qui consisterait à la cantonner au privé, à tenter de la marginaliser est non seulement naïve mais dangereuse. Car une société sécularisée peut créer un vide qui va se remplir.

©EPA/OSSERVATORE ROMANO/HANDOUT – En compagnie du Pape Benoît XVI.

Un appel du vide que l’on peut éviter selon vous en « cultivant les cultes » en quelque sorte ?

Je plaide pour un pluralisme actif et non une neutralisation. Je ne dis pas que c’est l’unique motivation pour l’Église mais la présence croissante de l’islam en Occident nécessite aussi un positionnement nouveau de sa part. Cela ne veut pas dire qu’il faut nier ses fondements. Nous devons rester nous-mêmes mais le contexte a changé. Nous avons dû l’accepter et cela a demandé quelque temps.

Êtes-vous convaincu par l’idée d’un islam dit de Belgique ?

Je ne dis pas que la religion musulmane devra faire la même chose que nous mais sa présence dans une société moderne, sécularisée, doit la pousser à s’adapter. La situation n’est pas la même en Belgique qu’au Maroc par exemple. Les législations aussi sont différentes.  Il nous a fallu du temps pour nous adapter, il faut donner du temps aux musulmans aussi.

Que pensez-vous des effets de la radicalisation religieuse. Sont-ils liés à vos yeux au spirituel en première ligne ou est-ce d’abord social ? 

Les analyses insistent beaucoup sur la problématique sociale. Il y a cette lutte de chapelles si je puis dire entre deux spécialistes français de l’islam, les politologues Gilles Kepel et Olivier Roy. Selon ce dernier, l’extrémisme est lié à une problématique sociale avant d’être une radicalisation religieuse,

Il parle de l’islamisation de la radicalité pour expliquer le terrorisme djihadiste, et non de la radicalisation de l’islam. Ce qui revient à généraliser le mouvement qui serait, selon Roy, moins lié à la religion stricto sensu qu’à l’expression d’une forme de « révolte générationnelle ». Contrairement à Gilles Kepel qui soutient la thèse inverse, situant le fait religieux au cœur du débat sur le djihadisme.

Olivier Roy explique par une islamisation dans la radicalité le fait que les recrues pour le djihad sont souvent des jeunes qui n’allaient pas à la mosquée au départ, ce sont souvent des pré-délinquants qui se sentent abandonnés par la société, ont une impression de vacuité dans leur existence. L’islamisation trouve là un terreau fertile. Mais cet islam radical dans lequel ces jeunes basculent ne peut bien évidemment pas être assimilé à l’islam en tant que tel. La problématique sociale joue un rôle. Idem pour les élections aux États-Unis. Une partie de la population n’a jamais été entendue. Elle a formulé des votes d’opposition à un système. J’ai un grand respect pour l’islam. Mais l’attitude fondamentale de certains, leur critique de la société occidentale ne sont pas les bienvenus. Le vivre et construire ensemble ne peut être, il faut le redire, que basé sur la tolérance et le respect.

©BELGA / ERIC LALMAND – L’archevêque de Malines rencontre le Dalaï Lama.

Certaines formules préfabriquées, comme le « vivre-ensemble » justement, ont perdu de leur substance, de leur impact. Les discours tièdes se vident parfois de leur sens.

Parfois, c’est vrai, les discours multiculturels sont pris à la légère. Or c’est à prendre au sérieux. Je sais que la problématique reste délicate pour les hommes politiques aussi mais il faut travailler à y donner du sens. Le politique doit prendre ses responsabilités, au-delà du soin qu’il met à choyer son électorat.

Vous songez à l’intégrisme, notamment islamique. Êtes-vous favorable à un langage plus direct dans ce domaine aussi ? 

Les torts qu’on a eus dans le passé sont de ne pas avoir reconnu le problème. On a souvent tenu des discours un peu angéliques.

Comment éviter l’écueil sans tomber dans le ton dur et la démagogie inverse, façon De Wever à Anvers ?

Il faut la stature d’un homme d’État pour s’éloigner des discours populistes et nationalistes. Prendre ce recul est donné aux grands. Mais il existe aussi des différences et des nuances à l’intérieur des partis flamands.

L’interview intégrale est à retrouver en librairie, dans la version papier de Paris Match.

CIM Internet