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Mongolie : les damnés de la steppe

Mongolie : les damnés de la steppe. | © Yael Goujon

Société

Ils étaient les empereurs des plaines, dignes descendants de Gengis Khan. Mais le réchauffement climatique est en train de les anéantir. Éleveurs réduits à la misère, ils plantent maintenant leurs yourtes en banlieue d’Oulan-Bator. Le but : survivre, éduquer leurs enfants, découvrir le confort. Et oublier les chevauchées sauvages. Mais certains ne désarment pas. 

 

La route goudronnée d’Oulan-Bator, Purevkhuu, rieur, bouscule son troupeau de vaches, lance une poignée de cailloux aux indisciplinées, balance un coup de pied dans l’air. La trentaine de croupes qu’il accompagne semblent pourtant connaître le chemin par cœur. Dès qu’il s’éloigne, elles reprennent leur marche à l’unisson. C’est quand il les rattrape qu’elles jouent aux ânes et posent un sabot sur la route, s’attirant les foudres et les Klaxon des Oulan-Batorais pressés. Il y a de l’amour vache entre eux. Mais de l’amour quand même. On sent que ce n’est pas le premier hiver citadin qu’ils s’apprêtent à affronter ensemble.

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Comme tous les matins depuis 2011, Purevkhuu doit marcher 5 kilomètres pour lâcher ses vaches sur une bande de terre où elles pourront brouter. 2011 est une date cruelle pour lui. Cette année-là, sa femme l’a obligé à s’installer à Oulan-Bator : « Elle m’a menacé de divorcer », nous explique-t-il. Alors, à contrecœur, il a démonté leur yourte située dans la province aride du Gobi-Altaï (sud de la Mongolie) pour la remonter 1 200 kilomètres plus loin, au bord de cette capitale qui déborde de partout. Autour de lui, des bidonvilles infinis peuplés de yourtes et de maisons en tôle. Entre 2001 et 2004, la famille a affronté des « dzuds » qui ont décimé 40 % de son troupeau : « Nous avons perdu environ 200 bêtes. Une période très difficile ». Le dzud  est la hantise des éleveurs : un hiver glacial où les températures descendent à moins 40 °C succède à un été sec qui ne permet pas de nourrir convenablement les bêtes. Des années de vaches maigres ont suivi cette période de vaches mortes, la famille s’est fatiguée, la femme a rêvé d’une autre vie pour eux et leurs enfants, et Oulan-Bator se développait. À « la ville », comme on l’appelle ici, il y avait l’électricité, des écoles, des hôpitaux : la civilisation.

Six ans plus tard, le rêve a pris d’étranges formes : le second fils de Purevkhuu, 28 ans, habite toujours avec eux, leur fille gagne de l’argent occasionnellement en tant que taxi, et l’aîné, camionneur, part constamment sur les routes en leur laissant ses trois filles. Purevkhuu, lui, est obligé, à 60 ans passés, de cumuler deux jobs pour pouvoir faire vivre la famille : éleveur et gardien d’immeuble. Seul petit réconfort, il peut rester toute la journée avec son troupeau. Chaque matin, il le libère de son enclos, chausse son bonnet rouge et son éternelle bonne humeur, mélange de philosophie bouddhiste et de folie douce, puis longe la route pendant une bonne heure jusqu’à atteindre la partie plus construite de son district, à la frontière entre l’Oulan-Bator des campements et celui des buildings. Il ouvre alors un portail en tôle froissée et laisse entrer ses vaches sur un terrain vague bosselé et dégarni. Lui se pose dans une cahute à l’abri du froid et veille sur ses bêtes tout en gardant les deux tours en construction qui les surplombent. Le lait de ses vaches lui rapporte péniblement 900 000 tugriks par mois (300 euros) et il touche un salaire de 300 000 tugriks (100 euros) en tant que gardien.

Ils ont découvert la pauvreté en ville

Des revenus corrects pour un nomade mais pas toujours suffisants pour un citadin : « L’électricité coûte cher. L’hiver, il faut acheter du charbon pour se chauffer. Je dépense aussi de l’argent pour mon portable, l’essence, la nourriture et le bus lorsque je dois aller dans le centre-ville ». La pauvreté, Purevkhuu et sa famille l’ont découverte ici. Dans les steppes mongoles, c’est une notion qui n’existe pas : « En ville, tu paies pour tout. Même ton eau », nous confirme, un brin agacé, Ovogmeg, un éleveur au visage buriné, à la tête d’une famille de 80 personnes dont la moitié a migré, comme Purevkhuu, vers Oulan-Bator. Lui est resté. À 400 kilomètres de la capitale, dans la province d’Ovörkhangai, sa famille, toujours nomade, se met en route.

Oulan-Bator, la capitale de la Mongolie, ets cernée de yourtes, celles des éleveurs, réfugiés climatiques et économiques. Résultat : c'est l'une des villes les plus polluées du monde. © Yael Goujon
 Trois yourtes contenant quatre générations vont déménager de leur campement d’automne. Ovogmeg poursuit, une cigarette roulée entre les dents : « À la campagne, on n’a pas à payer pour l’eau. Elle coule à nos pieds. Pareil pour le chauffage qui vient de nos bêtes. Ainsi que notre nourriture. Et l’électricité, on l’obtient grâce à ces panneaux solaires ». À 70 ans, la doyenne et arrière-grand-mère ne se repose pas sur son grand âge. Armée d’un panier et d’une fourche, elle ramasse les bouses de vaches et de juments qui serviront de combustible d’octobre à mars. Sa belle-fille prépare un mouton tué le matin, avec les autres femmes de la tribu. La petite dernière, 2 ans, court derrière des chèvres. Les nomades vivent en quasi-autarcie depuis des siècles. Leurs dépenses se résument à l’achat de farine, de sucre, de tissu pour confectionner des vêtements et d’un peu de fourrage pour l’hiver. Ovogmeg ne reproche rien à ses enfants ni à ses petits-enfants qui ont fait le choix de quitter la vie d’éleveur. Il sait les sacrifices qu’elle impose. Car, au fil des ans, il a vu la capitale enfler jusqu’à saturation : « J’ai 11 enfants, dont six sont partis en ville, et j’ai 35 petits-enfants ! La plupart font leur vie là-bas. C’est leur choix. Quand je vais au monastère de Gandantegchinlen, je prie pour chacun d’eux. Je sais que leur vie est dure ».

La plupart regardent désormais la télévision et ont un portable

Aujourd’hui, « la ville » accueille près de 1,5 million d’habitants, soit la moitié de la population mongole, alors qu’ils étaient à peine 950 000 en 2005. Et sur ce million et demi, la moitié vit dans des « ger districts » (campements de yourte). Pourquoi un tel exode ? Comment la part de nomades en Mongolie est-elle passée de plus de 50% à moins de 30% en l’espace de quinze ans seulement ? Les raisons sont multiples. Bien souvent, les enfants d’éleveurs partis étudier dans une capitale régionale décident ensuite de poursuivre à « la ville » et de se sédentariser. Le développement des panneaux solaires chez les nomades depuis le début des années 2010 a également bousculé leur rapport à la civilisation. La plupart regardent désormais la télévision et ont un portable : des fenêtres sur le Nouveau Monde qui peuvent donner envie aux moins motivés de goûter au confort et à la modernité. Les femmes se rêvent mieux habillées, plus soignées. Elles parlent souvent de la qualité de la peau des citadines, elles qui ont les ongles noirs et la peau burinée par les morsures du froid, la constance du soleil et les gifles du vent. Mais il y a une autre explication, plus profonde : le climat a changé. « Ici, la nature a des cycles d’une dizaine d’années environ, nous apprend Ovogmeg. Elle décime nos troupeaux puis nous laisse le temps de le reconstruire, recommence et ainsi de suite ». Mais depuis le début du millénaire, il semble que les épisodes extrêmes soient plus fréquents et plus violents. Selon les statistiques, des dzuds d’une ampleur inédite ont frappé la Mongolie en 2000, 2001, 2002, 2010, 2015 et 2016. Une situation qui avait poussé la Croix-Rouge à lancer, en février 2016, un appel à l’aide internationale. Plus inquiétant encore, un quart du bétail total du pays a été décimé en 2010 (8 millions de bêtes) alors qu’un dzud classique tue autour de 3 à 5% des bêtes.

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La Mongolie suffoque : ces soixante-dix dernières années, quand la température mondiale augmentait de 0,7°C environ, le pays du Ciel-Bleu se réchauffait de 2,1°C, soit trois fois plus. Les éleveurs nomades n’ont aucune conscience de ces chiffres et du réchauffement climatique mondial, mais ils observent la modification de leur environnement. « L’été, il fait de plus en plus chaud. Cela devient difficilement supportable. Et celui-ci a été encore pire que les précédents, il a fait régulièrement plus de 30 °C et nous n’avons pas eu une goutte de pluie avant le 29 juillet », s’inquiète Ovogmeg qui connaît la région depuis soixante et onze ans. Son petit-fils, Sukhdavga, qui transporte ce matin des bottes de foin jusqu’au campement d’hiver situé à quelques kilomètres de celui d’automne, va nous le confirmer.

Les conditions climatiques, de plus en plus extrêmes, fragilisent les éleveurs

Alors que nous sommes ballottés en tout sens dans sa camionnette, il s’arrête brusquement et nous demande de sortir pour mieux comprendre : « Il y a quinze ans, on ne pouvait pas passer entre ces collines en voiture. On les traversait à peine à cheval ou à moto. C’était recouvert par la forêt quand j’étais enfant. Aujourd’hui, il reste une petite dizaine d’arbres, mais plus de lac. C’est la désertification. Le désert de sable [mini-Gobi] s’est avancé de plusieurs centaines de mètres et l’eau a disparu ». Autre indice : des arbustes habituellement présents dans les zones désertiques sont même apparus. Ces conditions climatiques de plus en plus extrêmes fragilisent les éleveurs et les obligent à se démultiplier pour sauver leurs animaux. « Cet été, nous avons dû déménager nos campements cinq fois pour trouver de meilleurs pâturages. Normalement, durant cette saison, nous ne nous déplaçons qu’une seule fois ». Tous les membres de cette famille d’éleveurs sont inquiets pour l’hiver qui arrive. Ils pressentent un nouveau dzud dévastateur. Mais ils ont l’habitude de ne jamais parler en termes négatifs de l’avenir ; cela attire les mauvais esprits, selon le doyen de la famille : « Arrivera ce qui arrivera. C’est la nature qui décide de nos vies. Vous voulez encore du thé ? »

Une nature déréglée qui a décidé du sort de nombreuses familles ces dernières années. À trois quarts d’heure environ du centre-ville d’Oulan-Bator, celles des quartiers ouest occupent peu à peu toutes les collines qui entourent la capitale. Il ne reste quasiment plus de place. Alors, certaines ont dû se résoudre à s’installer de l’autre côté des montagnes, à l’ombre de « la ville ».

Lorsque le jeune Kushi, chargé de courses, nous invite à entrer dans sa yourte, ses parents sont assis dans un silence spectral, comme figés. La mère, Alguirmaa, douce mais épaisse comme une lutteuse, nous offre une corbeille de fromages secs, de beignets et de morceaux de sucre, puis se rassoit sur son lit pour nous raconter son histoire : « Avant, nous habitions dans la province de Zavkhan, à 1 000 kilomètres d’Oulan-Bator. Après le dzud de 2001, on a perdu la plupart de nos bêtes. On s’est donc installés dans la capitale régionale, puis, il y a quinze ans, on a rejoint Oulan-Bator pour gagner de l’argent et pour que nos enfants fassent de bonnes études ». Un pari en partie gagnant dans leur cas. Leur fille aînée, Narmandakh, a pu aller à l’université. Elle s’est spécialisée en finance et travaille aujourd’hui dans une banque. Mariée avec un moine, elle a trois enfants et habite un petit appartement moderne – avec télé, frigo américain, lumières au plafond, machine à capsules de thé, moquette et plaque de cuisson vitrocéramique – où nous la retrouvons. Elle admet : « La vie au grand air me manque parfois, mais nous avons plus d’opportunités ici. Le quotidien est plus confortable. Je suis reconnaissante envers mes parents. Ils ont dû faire beaucoup de sacrifices ».

Oulan-Bator est l’une des dix capitales les plus polluées au monde

Cette histoire d’éleveurs chassés par les dzuds et d’enfants tentant une nouvelle vie, vous pouvez frapper à la porte de cent yourtes d’Oulan-Bator, vous l’entendrez quatre-vingt-dix fois. Mais celle d’Alguirmaa est révélatrice de l’ampleur d’un phénomène devenu ingérable par les autorités de la capitale : « Mon mari et moi avons eu du mal à trouver du travail en arrivant. On a enchaîné les petits boulots pendant des années – serveur, chauffeur, conducteur de chariots, porteur de téléphone. Il faut être vraiment motivé pour gagner de l’argent ». Et puis, au bout d’un certain temps, ils ont réuni leurs économies et ont pu monter une minuscule épicerie dans leur district. Mais ils n’ont pas tenu le coup : « Nos revenus étaient faibles. Et cette ville est trop violente, l’air est irrespirable. Il y a des embouteillages tous les jours. C’est un stress permanent ».

Aujourd’hui, Oulan-Bator est l’une des dix capitales les plus polluées au monde. Et ces milliers de migrants climatiques en sont la cause. Les axes routiers sont constamment saturés ; ils n’ont pas été pensés pour accueillir autant de personnes. Quand les températures chutent, une épaisse fumée noire s’élève de tous les bords de cette ville mutante : dans les poêles des yourtes, le charbon a remplacé le bois. Oulan-Bator crache, s’époumone, s’étouffe. Un décès sur dix y est lié à la pollution.
Il y a quelques mois, le couple a donc pris une décision folle : redevenir éleveurs. Alguirmaa : « Nous ne savons pas si nous avons choisi la bonne option. Nous sommes âgés et avons perdu l’habitude de nous occuper d’un troupeau. Mais cette vie-là n’était plus possible ». Ils ont donc redéménagé leur yourte loin de la ville vers de meilleurs pâturages. Dans quelques semaines, ils réceptionneront 64 vaches et s’en occuperont tout l’hiver.

Purevkhuu et sa famille © Yael Goujon

Quitter les baraquements et la violence d’Oulan-Bator, Purevkhuu y pense parfois. Les services sociaux et les crèches, dont sa femme parlait tant, il ne les a pas beaucoup vus. La première fois que nous l’avons rencontré, il nous a conduits jusqu’à sa yourte. En ouvrant la porte, nous avons découvert trois fillettes, de 2, 4 et 5 ans. Des bébés. Elles étaient seules, immobiles sur un lit à côté d’un immense doudou qui semblait ce jour-là bien insuffisant. Purevkhuu nous a invités à nous asseoir avec un grand sourire, s’est mis à préparer le thé puis ne s’est pas arrêté de parler. Au bout d’un moment, nous lui avons demandé ce que ces trois petites faisaient là, abandonnées à elles-mêmes : « Ce sont les filles de mon fils aîné. Il nous les a confiées car il travaille. Mais le problème, c’est que moi aussi je travaille. Et ma femme également. Nous ne pouvons pas toujours les surveiller ». Et pourquoi les plus grandes n’étaient-elles pas à l’école ? « Ici, les crèches et la maternelle sont un très gros problème. Dans notre quartier, 200 enfants ont l’âge d’être scolarisés. Mais il n’y a que 100 places. Alors, chaque année, ils organisent une loterie pour savoir lesquels seront acceptés ».

L’autre grand souci de Purevkhuu, qui le fait regarder de l’autre côté de « la ville », c’est le sort de ses bêtes. Il les sait malheureuses. La ville, ce n’est pas fait pour un troupeau : « Ici, il n’y pas de loups. J’ai pas besoin de veiller avec mon fusil. Mais il y a beaucoup de chiens errants. Et lorsque j’en tue un parce qu’il a attaqué mes bêtes, il y a toujours un voisin pour venir se plaindre et me réclamer des dommages parce que c’était son chien. Et, dans ces quartiers, il y a beaucoup de gens qui boivent et de nombreux vols. La nuit, je me suis fait plusieurs fois piquer des chèvres ». Est-ce donc au contact de la civilisation que l’homme devient un loup pour l’homme ? « À la campagne aussi les Mongols boivent et aiment se battre. Mais je ne m’y suis jamais fait voler de chèvres. À la campagne, on connaît bien les familles qui habitent autour de nous. Et personne n’est assez pauvre pour faire ça ».

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Oulan-Bator est devenu une Cocotte-Minute. Les autorités ont récemment pris conscience de la gravité de la situation et tentent de réduire la pression en urgence. La municipalité a ainsi interdit toute nouvelle installation au cours de l’année écoulée sauf dérogations exceptionnelles liées à des problèmes de santé ou à des prêts déjà contractés. Une mesure brutale qui pourrait en annoncer beaucoup d’autres.

Purevkhuu n’aura pas à convaincre sa femme, ils vont être obligés de s’éloigner de la capitale : « La mairie a annoncé à tous les habitants qui élèvent des animaux dans les districts d’Oulan-Bator qu’ils devraient être partis d’ici l’été 2018, nous apprend-il à la fin de notre conversation. Ils m’ont déjà proposé un terrain, mais je l’ai refusé. J’attends qu’ils m’en proposent un autre ». « La ville », après avoir attiré des centaines de milliers d’éleveurs, s’apprête à les chasser. Au contact de la civilisation, le nomade est devenu persona non grata.

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