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Le journaliste Eddy Caekelberghs a-t-il vraiment agi de manière non-déontologique ?

Image d'illustration | © Flickr/Javier Morales

Société

En pleine tourmente après que son combat contre la politique migratoire du gouvernement ait été révélé, Eddy Caekelberghs s’est vu suspendu de l’antenne de la RTBF. La secrétaire générale du Conseil de déontologie des journalistes décrypte la situation – bien plus complexe qu’il n’y parait.

 

Le journalisme, en voilà un drôle de monde : régi par ses propres codes et une conscience singulière, on en discerne de l’extérieur les contours logiques sans pour autant en saisir les détails et mystérieuses subtilités. Pourtant, comme on passe sur le billard en étant certain que son chirugien a juré à Hyppocrate, on peut en principe se rassurer de l’intégrité de l’information et des journalistes grâce à leur précieux « code de déontologie ». Alors, quand l’un d’eux est accusé d’avoir juré fidélité à d’autres combats que celui pour l’information pure et dure, certains patients s’indignent.

C’est le cas de ce que l’on peut déjà appeler « l’affaire Caekelberghs ». La rédaction de SudPresse, ensuite relayée et appuyée par Le Soir, révélait ce jeudi le contenu de l’e-mail qui a mis le feu au poudre : lundi, le journaliste de la RTBF a écrit aux président, secrétaire général adjoint et membre du Centre d’Action laïque – ce dernier étant également l’ancien secrétaire général du PS. Dans cet e-mail, il leur rappelle une interview filmée de Louis Michel, dans laquelle l’ancien ministre des Affaires étrangères se déclare en faveur des migrations. Dans le cadre du débat actuel autour du Parc Maximilien, le journaliste appelle ses interlocuteurs – qu’il qualifie d’« amis » – à diffuser la vidéo le plus largement possible, de manière à la rendre virale. « Il faut l’exploiter à fond : nos réseaux sociaux et nos émissions ! […] N’hésitons pas ! Viralisons avec un texte bien senti et court en parallèle de notre CB [pour « carte blanche », ndlr] Genre : ‘Qui a le droit de faire ça ?’ dit Louis Michel en 2009 ! ‘Théo et Moi’ répond son fils en 2018 !’ », dévoile Le Soir.

Action, punition

Un courrier électronique personnel, mais envoyé via une adresse du service public, immédiatement pointé du doigt par le président du MR Olivier Chastel : « Alors que la plupart des journalistes font leur boulot avec conscience et éthique, il en est manifestement à la RTBF qui confondent leur carte de presse avec leur carte de parti ! C’est d’une évidence crasse ! J’ai envoyé mardi ces mails à Jean-Pol Philippot et Jean-Pierre Jacqmin qui se contorsionnent dans tous les sens pour ne pas réagir face à cette faute déontologique », a-t-il déclaré à SudPresse.

©BELGA PHOTO BRUNO FAHY – Olivier Chastel en mai 2016.

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Suite aux révélations, le directeur de l’information de la RTBF a choisi de suspendre Eddy Caekelberghs de l’antenne, où il anime les émissions d’opinion et littéraire « Au bout du jour » et « Majuscules ». La mesure était effective dès ce 24 janvier. Jean-Pierre Jacqmin se réfère ainsi à l’article 11 du code de déontologie interne de la RTBF, qui précise que « les membres du personnel de la RTBF doivent faire preuve de la réserve nécessaire de manière à ne pas mettre en péril la crédibilité de l’entreprise (…)  Les membres du personnel de la
RTBF qui se seront engagés publiquement et de manière partisane dans un débat divisant l’opinion publique devront – pendant le temps de la controverse – s’abstenir de traiter cette question sensible sur les services audiovisuels de la RTBF ». Et l’on devine que le présent code s’applique également aux services radio.

« Nous réaffirmons et revendiquons l’indépendance et la déontologie de l’ensemble des journalistes de la RTBF, qui ne peut être prise en défaut par quelque militance que ce soit. L’acte qui est aujourd’hui au cœur de la polémique est un acte isolé, dont le contenu ne nous plaît pas », a précisé le directeur de l’information à SudPresse.

La déontologie, une zone grise

Du côté du Conseil de déontologie des journalistes belges, on prend l’affaire avec des pincettes : l’organe consultatif n’a, à ce jour, pas été saisi pour juger des faits. « Dans ce cas-ci, pour ce que j’en sais, dans le cadre d’échanges d’e-mails qui n’ont pas été diffusés au grand public, a priori, nous ne serions pas compétents. Le code de déontologie ne s’appliquerait pas », explique Muriel Hanot, secrétaire générale du CDJ. Dans le code partagé par toute la profession, il faut en effet que l’objet de la plainte concerne une activité de type journalistique pour être prise en compte. Or, dans le cas d’Eddy Caekelberghs, il s’agit d’échanges privés, même envoyés à partir d’une adresse professionnelle. « Ce cas n’est pas lié à une activité journalistique publique », souligne à nouveau Muriel Hanot.

La déontologie, ce n’est ni noir ni blanc : c’est toujours une interprétation en contexte.

« À côté de ça, chaque rédaction a son propre code de déontologie, se propre charte interne. Et ces chartes sont parfois plus pointues que le code de déontologie. Dans ce cadre-ci entrent en jeu des questions de ligne éditoriale qui sont propres au média », précise-t-elle encore. Dans ce cas-ci, la RTBF dispose bien d’un réglement d’ordre intérieur relatif à la déontologie de son personnel long de dix pages. Mais en l’occurence, celui-ci fait surtout allusion aux productions diffusées de ses journalistes et non à leurs opinions personnelles, qu’elles s’expriment secrètement ou non.

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« Souvent, le grand public ignore que le journaliste peut avoir une opinion. (…) Il peut le faire, à condition que ce soit bien distinct des faits », explique la secrétaire générale du CDJ. Quand bien même Eddy Caekelberghs serait affilié à un parti politique – mettons le PS -, cela n’y changerait bien : « Ça relève de sa vie privée ». Muriel Hanot tempère néanmoins : « L’engagement politique relève d’un droit citoyen, mais les médias doivent prendre des mesures pour éviter que l’ambiguité de la situation ne prête à conséquence : c’est la notion de conflit d’intérêt qui intervient alors. (…) Il faut éviter la suspicion dans le cadre journalistique ». Et la « suspicion » pour l’ensemble de ses équipes, c’est bien ce que veut éviter la RTBF.

©BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK – Depuis plusieurs mois, les citoyens bénévoles s’opposent à la politique migratoire du gouvernement. Une action qui divise l’opinion publique.

Objectif, le journaliste ?

Ce jeudi, les commentateurs étaient ainsi rangés en deux camps : ceux qui apprécient le traitement de l’information d’Eddy Caekelberghs, qu’elle soit ou non teintée de ses opinions, et ceux qui trouvent inadmissibles son soutien à l’accueil des réfugiés, d’autant plus assuré à partir d’une boite e-mail de la RTBF – quand bien même aucune collusion n’ait été prouvée. Mais à en croire Murial Hanot, « la déontologie, ce n’est ni noir ni blanc : c’est toujours une interprétation en contexte ». Quant à savoir si un journaliste se doit d’être « objectif », elle assure que cette sacro-sainte objectivité portée haut par certaines critiques du journalisme « n’existe pas en tant que telle ». « D’ailleurs le code parle bien d’honnêteté et pas d’objectivité (…) Comme tout être humain, le journaliste est façonné par son éducation, son milieu social et ses rencontres », décrypte-t-elle.

La suite de l’aventure d’Eddy Caekelberghs à la RTBF ne semble donc concerner que le média public, qui devrait, selon toute vraisemblance, faire appel à son comité de déontologie interne : « un comité de déontologie ayant pour mission d’intervenir dans les situations complexes et/ou de crises dans le domaine de la déontologie journalistique au sein de la RTBF ». Et une crise complexe, c’est bien ce dont il s’agit.

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