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Maman Gégé, la mère courage qui se bat pour les femmes de RDC

Maman Gégé

Gégé Katana s'engage depuis l'enfance pour la cause des femmes de RDC. | © DR

Société

En RDC, ses opposants la connaissent sous le nom de « dame de fer » et aimeraient la faire taire, tandis que les femmes pour lesquelles elle se bat sans relâche l’appellent Maman Gégé. Engagée depuis l’enfance, Gégé Katana Bukuru est de ces femmes qui ont le pouvoir de changer le cours de l’Histoire, et malgré les menaces, elle ne compte pas arrêter de lutter pour le retour de la paix en RDC. 

Nichée entre les montagnes et la mer, au croisement de la RDC, du Burundi et du Rwanda, Uvira compte parmi les 9 villes les plus importantes socio-économiquement de République Démocratique du Congo et est un haut-lieu administratif du Sud Kivu. C’est ici que Gégé Katana Bukuru, fille aînée d’un chef traditionnel, voit le jour le 31 décembre 1963. 31 décembre, dernier jour de l’année et aube de changements à venir, de beaux auspices pour le destin incroyable qui guettait la petite fille. Car Gégé Katana n’a pas attendu d’être adulte pour voir grand, et c’est dès l’enfance que son tempérament engagé s’est dévoilé. « Je viens d’une famille dirigeante, et dans la cour royale, mon grand-père invitait les femmes à venir travailler les champs toute la journée avec leur bébé sur le dos. Même si j’étais très petite à l’époque, ça me choquait de voir les mamans forcées de travailler alors que leur bébé pleurait. J’étais révoltée, et je leur demandais de s’arrêter de travailler, ce qui avait le don d’énerver les conseillers de mon grand-père. Ils disaient que mon comportement n’était pas digne et que j’étais un garçon raté ». Pas de quoi décourager ce petit bout de femme pour autant.

Survie en zone rouge

De son lignage, Gégé Katana a gardé le port altier et le verbe fier, et c’est d’une voix douce qu’elle raconte son combat quotidien dans une région déchirée par la guerre depuis des années.

Mon village est appelé « zone rouge » depuis l’époque de Mobutu, parce qu’il a été la porte d’entrée de plusieurs guerres. Aujourd’hui, même s’il y a eu un cessez-le-feu officiel, on ne sait pas qui avait commandité la guerre et qui l’a gagnée, et les conflits n’ont pas cessé.

Avec tout ce que cela implique pour les femmes, victimes de bien des manières de cette guerre. Les violences physiques, bien sûr; les violences sexuelles, aussi, le viol étant devenu une véritable arme de guerre dans la région. Et puis les violences psychiques et socio-économiques qui découlent de l’instabilité, des déplacements forcés et des schismes que les conflits créent parmi les 13 communautés qui cohabitent à Uvira. Mama Gégé l’affirme, peu importe leur appartenance communautaire, les femmes s’entendent toutes entre elles et l’entraide est la norme. Une force sur laquelle cette activiste acharnée a choisi de s’appuyer pour fonder la Solidarité des Femmes Activistes pour la Défense des droits humains (SOFAD) en 2001. Objectif : solidifier la place des femmes au sein des instances stratégiques du pays, mais aussi et surtout renforcer leur contribution à la recherche d’une paix durable. Et pour ce faire, rien de tel que la douce diplomatie imaginée par Maman Gégé.

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Les femmes reprennent le pouvoir et utilisent la méthode douce – Belga / AFP PHOTO / John WESSELS

La dame de fer du Kivu est en effet à la tête d’une véritable armée en boubous, avec pour seules armes, leurs mots; et comme stratégie, passer par la famille.

On ne fait pas le poids face à la persistance de la guerre, alors il faut ruser pour créer des alliances à tous les niveaux et obtenir une paix durable. Plutôt que de s’adresser aux chefs de guerre, on identifie qui est leur femme ou leur maîtresse favorite, ou encore leur fille, et on passe par elle. On fait comprendre aux femmes l’importance d’un cessez-le-feu, et on s’arrange pour qu’elles transmettent le message aux hommes.

Une approche rusée qui est loin de plaire à tout le monde dans la région. Emprisonnement, exil, confiscation de ses biens, rien n’a été épargné à Maman Gégé, qui, si elle n’a pas été elle-même torturée physiquement, a déjà été forcée de voir d’autres torturés devant ses yeux, et décrit d’une voix sourde la manière dont la peau change de couleur juste avant la mort. Et pourtant, pas question de céder à la peur ou de renoncer. « Ce n’est pas facile, mais nous avons toutes décidé de ne pas laisser de la place à la peur dans nos coeurs ». Tant pis si leur combat implique certains sacrifices. « J’ai de la chance que ma famille me soutienne, mais j’ai divorcé il y a des années parce que la famille de mon mari voyait mon activisme d’un mauvais oeil. Ils m’ont demandé de choisir entre mon foyer et mon travail, et j’ai choisi de continuer ma lutte ». Impensable en effet pour Gégé Katana de fermer les yeux sur le destin tragique de toutes ces femmes qui elles n’ont pas eu le choix.

Butin de guerre

Dans une région où les femmes font partie du butin de guerre et où les viols sont malheureusement légion, Gégé prend la défense des victimes avec la SOFAD. Rejetées par leurs familles, ostracisées par leurs communautés, ces femmes violées peuvent compter sur le soutien de l’organisation et de ses 625 militantes, qui ont constitué depuis 2001 une cinquantaine de « cellules de la paix » dans la région d’Uvira et de Fizi. Objectif : proposer un accompagnement psycho-social, intra-communautaire et juridique aux victimes de violences sexuelles. Ainsi, ces dernières sont dirigées le plus rapidement possible vers les hôpitaux afin d’éviter grossesses ou contamination au VIH éventuelles; mais la SOFAD organise également des méditations familiales pour empêcher que les victimes ne soient ostracisées. Et au-delà de l’accompagnement des victimes, il s’agit également d’opérer un véritable changement dans les mentalités. « Pour le moment, il y a un mouvement de révolte des femmes, et comme les petites filles sont tout le temps avec leurs mamans, elles peuvent prendre exemple. Si les enfants imitent leurs parents et demandent le changement, alors les choses vont changer ».

Le changement est dans les mains de la jeune génération – Belga / EPA/KEN OLOO

Soutien nécessaire

Mais pour que la région connaisse un changement véritable et durable, Gégé Katana insiste sur l’importance de l’implication de la communauté internationale. « Nous sommes reconnaissants, parce que si la MONUSCO n’avait pas été là, la population aurait été décimée et les villages auraient été rasés. Le problème du Sud-Kivu, c’est qu’il faut aussi prendre en compte le Rwanda et le Burundi, et il y a un besoin de stabilité dans les trois pays. Nous avons besoin que la communauté internationale s’implique plus dans la sécurisation de la région, et interpelle le gourvernement quant à son non respect de la constitution ». Et en attendant que de telles mesures soient prises, Maman Gégé peut déjà compter sur le soutien de quelques irréductibles, d’Amnesty International Belgique à des organisations telles que Soroptimist, qui lui a décerné son Prix annuel de la paix cet été, avec à la clé, 25 000 euros pour soutenir les efforts dans la région.

Changer les mentalités

Une somme que Gégé Katana a choisi d’investir dans l’achat de terrains afin que les femmes puissent cultiver des parcelles et gagner leur vie. Dans l’attente que d’autres opportunités s’ouvrent à elles. « Tant que les femmes n’occuperont pas des postes stratégiques, cela restera très difficile pour elles en RDC. Les hommes nous disent qu’on parle trop pour ça. C’est vrai, on parle beaucoup. Et quand des rebelles viennent chercher nos maris chez nous, on parle avec eux pendant que nos hommes se cachent sous le lit. Par contre, dès que des coups de feu retentissent, les hommes sont les premiers à sauter par la fenêtre, en ne se préoccupant pas de notre sort. Alors qu’on ne vienne surtout pas nous dire qu’on parle trop ».

 

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