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Le calvaire de Louba

Louba et son époux Olias Barco. | © DR

Société

Louba est avocate, ukrainienne. Elle est l’épouse du réalisateur français Olias Barco, résident belge depuis dix ans. Vitriolée à Dnipro, elle y est soignée et devrait être bientôt transférée à l’hôpital militaire de Nede-Over-Hembeek en Belgique. L’affaire qui prend une ampleur diplomatique est suivie de près par les ambassades de France, de Belgique et des États-Unis en Ukraine. Le mari de Louba raconte à Paris Match le martyr de sa femme et, par extension, de tous ses proches. Il entend faire du cas de Louba et de sa lutte pour lui rendre un visage et un honneur, un symbole de la souffrance des femmes en général et d’un patriarcat qui sévit encore aux quatre coins du monde.

 

Elle a des traits de madone, un corps d’enfant, porte une coiffure à nattes. Sur des clichés plus récents, elle apparaît en pyjama régressif, le visage tuméfié, dévoré par l’acide. Louba est avocate. Elle est l’une des femmes victimes d’attaques innommables qui sont encore légion en Ukraine, aux portes de l’Europe, comme ailleurs. Prise au piège d’une vengeance : sous le prétexte d’une livraison de fleurs, un homme de main lui a projeté de l’acide au visage, nous explique l’époux de Louba, le réalisateur français Olias Barco, auteur notamment du film culte Kill me Please. Thriller baroque et fantasque, noir de noir, avec au casting Benoît Poelvoorde, Bouli Lanners,Virginie Efira, et primé au Festival international du film de Rome en 2010.

Il nous raconte le passage dantesque que son épouse, lui et leurs proches traversent. Un basculement de vie qui évoque, tragiquement, un thriller du meilleur tonneau. Avec, en ligne réaliste, cet appel aux hommes de bonne volonté et aux Femen.

Le visage de Louba est détruit. Elle ne récupérera qu’une partie de sa vue. L’homme qui l’a attaquée à Dnipro, que l’on entrevoit sur des images de caméras de surveillance, est encore recherché. Une petite main qui aurait, selon Olias Barco, été commanditée par l’ancien époux de Louba, l’attaque ayant eu lieu un an jour pour jour après la séparation d’avec son ex-mari alors que Olias et Louba venaient de convoler et qu’un procès avait lieu pour la garde partagée de l’enfant du premier mariage de Louba. À mettre au conditionnel bien sûr, l’enquête étant en cours. La jeune femme est au service des soins intensifs dans un hôpital militaire ukrainien, sous surveillance policière, en attendant son transfert au Centre des grands brûlés de l’hôpital militaire reine Astrid, à Neder-over-Heembeek.

« En quelques jours, deux avocates attaquées »

Avant de relater les faits en détail, Olias Barco dénonce le patriarcat de la société ukrainienne mais entend aussi élargir le débat et mobiliser la communauté internationale. Quelques jours après l’agression de sa femme, une autre avocate, amie de Louba, et défenseure des droits de l’homme, a été tuée. Le corps d’Iryna Nozdrovska, 38 ans, qui était portée disparue, a été découvert début janvier dans une rivière près de Kiev. Le meurtre de cette militante a indigné les esprits, provoqué un tollé. « En quelques jours », commente le réalisateur, « deux femmes, deux avocates ont subi le pire. Ma femme, brûlée à l’acide, l’autre avocate, assassinée par vengeance à la suite d’un jugement. Et j’ai lu aussi récemment qu’un ex-mari avait jeté une grenade dans la voiture de son ex-femme, qui était à l’intérieur. C’était à 60 kilomètres de Dnipro. En trois semaines environ, trois femmes ont été massacrées ou tuées par des hommes qui souhaitent se venger d’elles. Ces histoires se rejoignent, elles montrent le climat d’intolérance qui règne en Ukraine et ailleurs : être simplement libres et se battre en tant que femmes pour leurs droits et leurs convictions semble impossible dans un pays qui reste aussi patriarcal que le Pakistan semble-t-il. En Ukraine comme dans d’autres coins du monde, on bat les femmes, on les attaque au vitriol, on les lapide. Ce n’est pas le propre de l’Ukraine, je le répète. Mais nous sommes en Europe, au XXIe siècle, et ma femme est détruite par un jet d’acide. Son enfant est aujourd’hui porté disparu. C’est une mère, c’est ma femme, c’est une femme tout simplement. Une femme dont le visage et les yeux ont été brûlés à Dnipro. »

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Les ambassadeurs de Belgique, de France et des États-Unis en Ukraine suivent l’affaire de près. D’autres se mobilisent. Parmi eux, l’actrice et mannequin Audrey Marnay, qui a joué dans Polina, le dernier film d’Olias Barco, une comédie tournée en Ukraine avec Jean Reno, Wim Willaert, Edouard Baer et Virginie Ledoyen. Il y a aussi la comédienne Eva Darlan, qui a soutenu en son temps Jacqueline Sauvage, condamnée pour avoir tué en 2012 son mari belliqueux, et graciée par François Hollande le 28 décembre 2016. Eva Darlan nous accordait la semaine dernière un long entretien dans lequel elle évoque notamment le cas de Louba. Dans une lettre de remerciement à Eva Darlan, Louba dit ceci : « Je suis une femme du XXIe siècle et malgré la violence dont j’ai été victime je reste en tant que femme dans la construction, ou plutôt la reconstruction, de tout mon être pour continuer à aimer les hommes. »

Olias Barco aux côtés de son épouse. © DR

 

Une datcha en Ukraine

Olias Barco a le visage puissant, anguleux, un regard clair et sombre à la fois, opacifié. Des cernes sous les yeux. Il nous reçoit dans son loft ixellois. Ses deux fils jouent à l’étage avec un camarade de classe. Le réalisateur fait les cent pas en racontant le récit qui a fait basculer sa vie, de ces faits divers qui saccagent des êtres et s’inscrivent dans le cadre large des violences infligées aux femmes.

J’ai appris à aimer l’Ukraine grâce au cinéma.

En 2011, il est invité par le Festival du Film International d’Odessa où il présente Kill Me Please. Il se lie d’amitié avec l’un des fondateurs du festival qui en est alors le délégué général, Denis Ivanov. Il est distributeur et producteur de films d’auteur, dont The Tribe, film dramatique néerlando-ukrainien qui remporta le Grand Prix de la Semaine de la critique à Cannes en 2014.  (Ivanov a lancé, avec Philip Illienko, chef de la Ukrainian State Film Agency, le Festival « L’Est de l’Ouest » qui s’est tenu ces derniers jours à Bruxelles. Le Festival fait un zoom sur le cinéma ukrainien, marginalisé depuis la déconstruction de l’ex-URSS et en plein essor aujourd’hui. NDLR). D’emblée, l’Ukraine plaît à Barco, le pays le séduit. « J’ai appris à l’aimer grâce au cinéma. » L’année suivante, le réalisateur est convié par le festival en tant que membre du jury. Ses enfants sympathisent avec ceux de Denis Ivanov, qui étudient au lycée français de Kiev. Ils font du canoé dans l’ouest des Carpates, y multiplient les épopées familiales. Les enfants sont comblés par ce pays où, dit-il, « tout est fait pour leur bien-être ». Olias Barco acquiert une petite datcha, et emmène dès lors chaque été sa tribu en Ukraine. Il raffole de la « joie de la mentalité slave », de ce bonheur qui jaillit. C’est, dit-il, « l’amitié et la vie ».

Parallèlement, il recherche un avocat pour gérer les droits d’auteur de ses films (« En Ukraine, c’est un peu rock’n’roll de ce côté-là par rapport aux législations française et belge »). Denis Ivanov le guide et lui présente une juriste qui le met ensuite en contact avec Louba, avocate. Cette dernière se penche immédiatement sur le dossier du film d’Olias, Polina, dont le tournage a eu lieu l’année dernière en Ukraine et est aujourd’hui en fin de postproduction. Au fil du temps, Olias Barco et Louba tombent amoureux.

Olias Barco, chez lui. © Emmanuelle Jowa

Self-made woman

Louba vient de Dnipro, troisième ville du pays, avec 1 400 000 habitants. Elle est mariée et a un jeune enfant. Elle dit qu’elle étouffe à la maison, qu’elle est heureuse de replonger dans son métier, une vraie vocation. Son mari a 33 ans, elle l’a connu à la faculté de droit. Il est agent immobilier, fils d’une famille orthodoxe, plutôt aisée, qui possède des bâtiments et vit de l’immobilier. Les parents de l’époux font par ailleurs partie de « l’association internationale pour la conscience de Krishna », les Hare Krishna dont ils sont, selon Olias Barco, « des chefs de file ». « Ils passent la moitié de l’année en Inde ou ailleurs », explique-t-il. Ils auraient, selon lui « espéré que leur fils épouse une fille d’oligarque. Mais Louba était une self-made woman, issue d’un milieu simple et qui s’est battue pour devenir avocate. Elle m’a dit que son mari était violent, souvent absent, qu’il sortait quasiment tous les soirs et rentrait avec des traces de rouge à lèvres sur ses cols de chemise. Les époux faisaient chambre à part depuis longtemps. Il y a deux solutions en Ukraine, soit vous êtes une prostituée, soit vous êtes femme au foyer. Dans le dernier cas, vous êtes considérée comme l’esclave de votre homme à la maison. Le fait qu’une femme puisse être indépendante financièrement et faire preuve de caractère est une tare, voire un danger. Quand Louba a eu son bébé, elle a dû lever le pied, travailler moins et rester plus à la maison. Le piège s’est refermé. Elle était heureuse d’en sortir par le biais de ce nouveau challenge que je lui proposais. Elle l’aurait fait un jour ou l’autre, m’a-t-elle dit, avec ou sans moi. »

Hare Krishna sous la loupe d’une télé

Lorsque leur relation se fait plus consistante, Louba souhaite, dit Olias, mettre les choses au clair avec son époux. « Elle me disait qu’il serait soulagé, que c’était au fond un brave garçon. Elle ne voulait pas vivre dans le mensonge et elle a sans doute parlé trop vite, avec trop de franchise. » La réaction à son aveu est quasi immédiate. « Trois heures après, le père et le frère de l’ex-mari débarquent, la saisissent par les cheveux et la jettent dans la rue, sans effets ni argent et en conservant le bébé. Louba ne parvient plus à réintégrer le domicile familial. » Dès ce moment, l’enfer commence. Olias appelle un ami qui réserve un hôtel à Louba. Elle regagne sa maison en compagnie de policiers. Le mari affirme qu’elle a abandonné le domicile conjugal. C’est le 21 décembre 2016. Un an jour pour jour avant qu’elle ne se fasse attaquer à l’acide. À partir de cette date, affirme le réalisateur, Louba et lui-même sont bombardés de messages menaçants. « Elle reçoit des textos de sa belle-mère qui lui dit : ‘Tu ne verras plus jamais ton enfant’ ». Le cinéaste reçoit de son côté une série de messages de l’ex-mari de Louba et de l’ex-belle-mère de celle-ci. Les derniers en date sont très récents, lancés via Facebook, après l’agression à l’acide. « La mère de Louba est remariée avec un Allemand depuis 20 ans. Le père de Louba est parti très tôt, la laissant sans pension alimentaire. En Ukraine, l’homme est un héros quand il abandonne sa femme pour un mannequin de 18 ans. Par contre, si une femme quitte son mari, c’est la charia. », assène encore Olias Barco. Il fait appel à des avocats, mobilise les médias, parvient à éveiller l’intérêt de la télévision ukrainienne, la chaîne 1+1, « l’équivalent de TF1 en France » qui fait un reportage jusqu’à Durbuy, où se trouve un château occupé par les Hare Krishna et dont l’attachée de presse viendrait de Dnipro. L’émission montre également des images des caméras de surveillance d’un restaurant où l’on voit Louba se faire frapper sévèrement par son ex-époux qui lui prend de force son portable. Les émissions sont diffusées le 6 févier et le 6 mars 2017.

Bodyguard

Ce qui ressemble au bas mot à du harcèlement moral ne fait que commencer. « Louba, où qu’elle se trouve, en Belgique ou à Kiev prenait l’avion ou une voiture pour aller voir son fils les mardis et samedis. Mais jamais les choses n’ont été simples. Elle devait passer, pour voir son fils, par l’intermédiaire d’un Children Service, un service, qui aurait été, nous l’avons découvert, acheté par l’ex-beau-père de ma femme. Souvent, Louba devait se rendre seule dans ce que j’appelle maintenant « la maison de l’horreur ». Le domicile de son ex-belle-famille, en pleine campagne, à 40 kilomètres de Dnipro. Elle devait faire le trajet de Dnipro en taxi. Un jour, elle est arrivée pour une rencontre et le père de son ex-mari l’ont séquestrée. Elle a dû briser la fenêtre et sauter du 2e étage pour s’échapper. Juste avant de rendre son verdict de jugement pour la garde de l’enfant, la juge, une femme qui semblait incorruptible, a soudain été mutée, comme par hasard. »

J’ai pu finalement, grâce à mes amis ukrainiens, faire appel à deux excellentes avocates. Avec leur concours, Louba a obtenu un droit de visite de son fils deux fois par semaine. Cela nous a pris six mois mais nous y sommes arrivés.

Le chemin de croix se poursuit. « Les lieux de rendez-vous changeaient constamment. Une fois Louba a dû se rendre à Odessa car son ex-mari y était parti en vacances, disait-il, avec l’enfant. Une fois sur place, personne n’était au rendez-vous. L’adresse était incorrecte. J’ai commencé à craindre pour sa vie lorsque j’étais en Belgique et qu’elle était seule là-bas. J’ai voulu la protéger et j’ai loué les services d’un garde du corps. Mais au bout de quelques mois, mon entourage sur place m’en a découragé. On me disait que j’en faisait trop. J’ai donc arrêté les frais. »

La corruption en toile de fond

Le 12 décembre 2017, Louba épouse Olias Barco. « C’est un élément déclencheur sans doute, admet le cinéaste, au même titre que le fait d’avoir embauché deux excellentes avocates, non corruptibles pour la suite du procès pour la garde partagée de l’enfant. » Le 21 décembre 2017, Louba est appelée par son ex-époux qui lui propose assez cordialement de voir son fils. Le rendez-vous proposé a lieu 24 heures avant le jour habituel de visite. Tout se déroule bien. Réconfortée par cette rencontre paisible, détaille Barco, elle décide d’aller prendre le thé avec une amie dans un lieu qu’elle apprécie. Là, un appel la prévient d’une livraison de fleurs. Elle sort, fait quelques dizaines de mètres. La caméra de surveillance capte les images d’une voiture qui passe au ralenti et d’un jeune homme à capuche qui la suit d’un pas vif. On voit ensuite la jeune femme repartir en courant en direction du salon de thé. Elle vient de recevoir de l’acide en plein visage, en a absorbé par la bouche. Elle tombe dans le coma des toilettes du tea-room où elle s’est ruée pour s’asperger d’eau. « Louba a un œil presque mort aujourd’hui. La substance a pénétré la profondeur des yeux. Elle a avalé de l’acide, cela a entraîné des lésions aux poumons qui ont créé des insuffisances respiratoire. Trois arrêts cardiaques l’ont plongée,  après le coma initial, dans une nouvelle nuit de coma. C’était le cadeau de mariage de son ex-mari. »

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La nouvelle de l’agression vient frapper Olias Barco en pleins préparatifs de fêtes. Il attend alors Louba à Bruxelles pour célébrer Noël. « Nous devions faire une grande tablée avec ma première femme, dont je suis resté très proche, et le reste de la famille. » Louba est traitée à l’hôpital de Dnipro, par Valeriy Serdyuk, chef du service ophtalmologique. Elle a perdu la vue d’un œil à 80 %. « Le Dr Serdyuk l’a sauvée. C’est un héros et le plus grand médecin en Ukraine », insiste Olias Barco qui indique également que son épouse est « sous étroite surveillance policière » et a en permanence deux gardes du corps à ses côtés. « Je suis moi-même en contact avec les plus hautes autorités mais je n’en dirai pas davantage. L’enquête est en cours bien sûr mais je ne suis pas d’un optimisme fou. »

L’atmosphère de corruption et d’impunité qui règnent en Ukraine assombrissent encore le tableau. « Dans un pays où une avocate gagne 800 euros par mois, vous achetez qui vous voulez. On me dit qu’un chef de police s’achète 1500 dollars, un procureur 2500 et un juge 5000. Au final, le commanditaire de l’agression de ma femme, s’il est arrêté n’aura probablement qu’à porter un bracelet électronique. Il pourra ensuite se le faire retirer pour l’équivalent de 60 euros. Aujourd’hui j’ai fait faire juger un interdit de sortie du territoire d’Ukraine pour l’enfant de Louba mais nous ignorons où il se trouve. Pour 2000 dollars, cette ex-belle famille peut faire faire un faux passeport et partir en Inde avec l’enfant : ils ont là-bas un relais Hare Khrisna et je suis très inquiet. L’homme de main qui a attaqué Louba a probablement touché 200 dollars. Et quoi qu’il arrive, ma femme devra faire face à son ex-mari si elle veut revoir son enfant. Le pire dans cette atrocité c’est qu’elle devra composer avec lui. Il n’y a pas de justice. »

Olias Barco interpelle les Femen, les exhorte à s’exposer davantage sur ce front délicat. « Celles qui sont à Paris devraient se rendre en Ukraine. Maintenant qu’elles ont un passeport français, qu’elles y retournent et se battent pour leurs compatriotes ! J’ai écrit à l’une d’elle via Facebook, elle ne m’a jamais répondu… »

Louba a perdu la vue d’un œil à 80 %. ©DR

« Everything will be good »

Le visage de la douleur, c’est celui de sa femme, celui d’une intégrité partiellement brisée. Au-delà de l’atteinte physique, une autre dimension surgit. Elle ne blinde pas le cœur mais renforce les ardeurs. « Cet acte, c’est aussi la destruction du visage d’une mère pour son enfant. La joie de ce pays, l’espérance que j’avais, l’amitié, a été brûlée à l’acide le 21 décembre 2017, comme ma femme. L’acide détruit un visage et la psychologie de la personne et celle des personnes qui l’entourent. J’ai connu la tristesse de la vie mais la violence, ça éclabousse soudain tout le monde. Je suis passé d’une vie joyeuse à une vie infernale. Je suis passé de l’autre côté du miroir, dans un monde obscur, violent. Ma femme, je l’aime plus encore aujourd’hui. Elle m’a appris la beauté du courage. Elle m’a dit souvent l’année dernière et à chacune de nos nouvelles batailles : « Don’t worry. Everything will be good », alors même que les choses empiraient. J’en ferai un film qui s’appellera: « Don’t worry,  everything will be good ». C’était évidemment avant l’agression à  l’acide. Maintenant que les choses ont pris une tournure des plus noires, qu’elle est aveugle d’un œil, et que son visage a été brûlé à l’extérieur comme à l’intérieur, je le lui ai dit : « Don’t worry, everything will be good  ». Elle a eu cette répartie incroyable, elle a répliqué de sa voix déformée, sans rire car elle ne peut plus rire ni pleurer : « Olias, c’est la plus belle blague que tu m’aies faite ! » Je suis fier d’être marié avec elle. C’est mon héroïne dans le sens noble. Je découvre sa volonté, sa beauté intérieure et cela nous renforce. »

Le réalisateur avait, en 1996, travaillé à un clip vidéo avec Ray Charles (« Say No More »). Ils ont joué aux échecs ensemble, la sagesse du musicien l’a impressionné. « Nous sommes devenus très proches et faisions des parties endiablées d’échecs. Bien qu’il soit devenu aveugle dans son enfance à la suite d’un choc (il avait eu un glaucome après avoir vu son frère mourir sans pouvoir le sauver), c’était un grand joueur. Je suis un des derniers à l’avoir vu. Un jour, en pleine partie, il a eu cette phrase magnifique : « Celui qui veut vivre est condamné à l’espoir. »

Pas d’Ukraine bashing

Olias Barco a le visage sculpté par le chagrin, les traits alourdis par ce qui a fait tanguer son destin. Les faits l’ont broyé mais la blessure produit aussi de l’énergie. Il est conscient que le supplice infligé à Louba n’est qu’un fait divers, qu’il s’inscrit dans ce contexte plus large. Il serait dommage en effet, commentent deux observateurs qui connaissent bien l’Ukraine, de réduire le pays à l’expression de ce type de drame, sans en minimiser l’ampleur. Un pays en proie à une guerre. Un front où des soldats tombent chaque jour. Un pays fier aussi, qui  raconte tant de belles choses. L’Ukraine-bashing serait trop facile. Le réalisateur ne tombe pas dans le piège. « Ce pays m’a donné énormément, je ne vais pas le renier aujourd’hui. »

Il ne tarit pas d’éloges sur le soutien de l’ambassadrice de France en Ukraine, Isabelle Dumont, qui a été « incroyable », mais aussi de ses amis, ses avocates et des médecins sur place qui l’ont épaulé. Le responsable du service ophtalmologique de Dnipro qui soigne son épouse est un « géant », martèle-t-il.

Loin d’être une spécificité locale, la tragédie s’inscrit dans ce phénomène plus ample, tristement international. Celui des violences faites aux femmes. « Il y a de la violence, y compris contre les femmes, il y a d’ailleurs des initiatives qui sont prises pour lutter contre cela, mais je ne dirais pas que c’est le problèmes de société numéro un en Ukraine », nous dit Isabelle Dumont. « La violence contre les femmes existe comme dans de nombreux autres pays. On en parle en Ukraine aussi mais cela aurait pu se passer ailleurs. Il faut espérer que, dans le contexte mondial de l’attention portée à ce phénomène, ce drame sera traité avec une attention particulière par les autorités ukrainiennes. Je rencontre régulièrement des ONG de défense des femmes qui travaillent dans toutes les régions. Ce n’est pas un tabou, ce n’est pas caché, c’est un problème. Est-il suffisamment traité? Peut-être pas, mais il l’est sans doute insuffisamment dans tous les pays ».

« Combien d’hommes ont été vitriolés par des femmes ? »

Olias Barco se dit aujourd’hui soulagé de n’avoir pas de fille, un vieux rêve pourtant. « J’ai deux fils. Pour rien au monde je ne voudrais une fille en connaissant la violence des hommes. J’aurais tellement peur de ce qu’elle va subir. Pour exister en tant que femme, c’est la croix et la bannière. C’est courageux d’être une femme au XXIe siècle, en Belgique, en France, en Ukraine, en Afrique, en Afghanistan, à Rio, où vous voulez. Je suis heureux d’être un homme même si ça ne m’empêche pas de souffrir. Combien d’hommes ont été vitriolés par des femmes ? Combien de femmes ont « excisé » des hommes ? Nous sommes tous coupables de machisme, de patriarcat. Moi comme d’autres. À des degrés divers certes, mais nous devons impérativement sortir de cette barbarie qui condamne l’autre moitié de la population. Soyons réalistes, il y a même plus de débat, ce mouvement féministe doit aller au bout des choses. Les hommes ont tous les moyens et auront tout le temps de se défendre, comme l’a très bien formulé Spielberg. Pour une fois que les femmes parlent, il faut aller jusqu’au bout, et en finir avec le machisme. Et qu’on arrête de parler d’une délation encouragée par les réseaux sociaux. La délation existait bien avant l’ère de ces réseaux. Et si l’en en croît les études, il est plus courant que les femmes taisent les violences dont elles sont victimes plutôt qu’elles ne les dévoilent. Le mouvement #MeToo ou #Balancetonporc est radical dans le sens où il affecte de manière fondamentale, et que j’ose espérer pérenne, les relations hommes-femmes. Pour un avenir plus radieux et plus sûr pour nos épouses et compagnes, nos mères, nos sœurs et nos filles. »

 

Retrouvez également ce récit dans le Paris Match Belgique du 25 janvier 2018 en librairie et en ligne.

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