Paris Match Belgique

Les forçats de la voie se racontent

Travailleurs Infrabel

Les personnes qui apparaissent sur cette photo d’illustration ne sont pas les témoins qui se sont exprimés dans le cadre de cette enquête. | © DR

Société

Dans un reportage de Paris Match Belgique,  des agents d’Infrabel  évoquent des conditions de travail difficiles et ils dénoncent une dégradation de la culture de sécurité.

Lorsqu’on voyage en train, on les aperçoit depuis la fenêtre. On les oublie aussitôt : ils font partie du paysage. Bien qu’ils soient très visibles grâce à leurs tenues jaune fluo, les travailleurs de la voie demeurent des héros du quotidien très méconnus. Et quand ils font la une des médias, c’est parce que certains ont été impliqués dans un accident. Comme à Morlanwelz, en novembre dernier, lorsque deux d’entre eux ont perdu la vie et deux autres ont été gravement blessés. Alors, pendant plusieurs semaines, pour mieux comprendre leur métier lourd et dangereux, Paris Match Belgique est allé à la rencontre de ces hommes. Ces durs qui travaillent de jour comme de nuit, par tous les temps, voudraient plus de considération et, surtout, plus de sécurité.

Les déclarations recueillies lors de cette enquête de longue haleine surprennent, inquiètent, interpellent. Les agents rencontrés évoquent un métier pénible, lourd, épuisant. Les outils ont leur poids, les accès aux lieux d’intervention sont parfois très complexes. L’un d’entre eux dit : « Si on prenait un de nos dirigeants avec nous pendant une nuit de travail, je suis certain qu’il ferait des cauchemars. Rien que le fait de marcher sur une voie pendant plusieurs centaines de mètres, éclairé d’une seule lampe frontale, c’est une expérience inoubliable. Il y a les cailloux, les câbles, les boîtes, les traverses qui se transforment en blocs de glace quand il gèle. Vous risquez de tomber à tout moment. » Un autre ajoute : « Quand vous restez des heures sous la drache avec des vêtements qui finissent par transpercer et des chaussures crottées, les mouvements deviennent difficiles, vous avez froid, vous êtes exténué »

Lire aussi > Un individu meurt dans le déraillement d’un train près de Louvain

Un boulot qui s’exerce autant de jour que de nuit, pour un salaire modeste, avec des horaires souvent compliqués. Par exemple, un agent de maintenance nous montre le planning de travail de sa brigade et, après nous avoir précisé qu’une prestation de nuit commence à 22 heures, il raconte : « Le mois dernier, j’ai fait une semaine de six nuits, samedi inclus. Le dimanche, à partir de 6 heures du matin, j’étais de repos. Le lendemain, je reprenais par des prestations de jour jusqu’au jeudi. Et le vendredi et le samedi suivant, je retravaillais de nuit. Il m’est arrivé de faire jusqu’à onze nuits d’affilée, entrecoupées seulement d’un jour de repos. Je me sens épuisé. On est réputé faire un travail à cycle régulier, mais cela n’a rien de régulier. Il n’y a pas un mois qui ressemble à l’autre. ».

Mais ce qui préoccupe le plus les agents, ce sont les questions liées à la sécurité. Le métier est dangereux. Chaque année, il y a une dizaine d’accidents graves. Les déclarations sur cette thématique sont nombreuses et concordantes. Il y a notamment ce propos d’un chef de maintenance expérimenté : « Depuis dix ans, je constate une dégradation de la culture de sécurité. On peut mettre cela en relation avec le manque d’effectifs. Parfois, pour utiliser moins d’agents, on voudrait nous faire travailler avec un système de protection qui ne convient pas pour la sécurité des équipes. Si j’avais écouté certains de mes supérieurs, des agents ne seraient plus là. Moi-même, je ne serais plus là. Infrabel est un très bon employeur à bien des égards mais, franchement, “safety first”, c’est un slogan pour la télévision. ».

Dans ce reportage, divers agents d’Infrabel  évoquent des cas vécus,  des moments où ils ont échappé de justesse à l’accident fatal. « Pour moi, cela s’est joué parfois à quelques secondes. Il m’est arrivé de tirer un collègue par le blouson au dernier moment », dit l’un d’entre eux.  Ils décrivent des failles dans les procédures de sécurité et une pression de leur hiérarchie qui vise à diminuer des mesures de protections réglementaires pour économiser du personnel sur certains chantiers.

Invitée également à s’exprimer dans le cadre de ce reportage, la direction d’Infrabel affirme cependant qu’ « aucune économie n’est faite sur les dispositifs de sécurité mis en place » et qu’elle fait d’important efforts en termes de formation et de sécurité, ainsi que pour « rechercher le juste équilibre » entre l’exploitation des infrastructures, la satisfaction des voyageurs et le bien-être de ses collaborateurs. La réaction d’Infrabel est consultable intégralement sur www.michelbouffioux.be

L’intégralité de ce reportage est à découvrir  dans l’édition papier Paris Match Belgique du 1er février 2018 disponible en librairie.

Mots-clés:
Infrabel cheminots
CIM Internet